ACADÉMIE — LA CONVERSION
11 est possible que les amis de La Fontaine aient songé plus tôt pour lui à TAcadémie, mais c'est seulement en 1683, après la mort de Colbert, qu'il manifesta le désir d'y entrer. L'immense succès des Fables, surtout des dernières, les « divines », lui avait donné, dans le public, une situation au moins égale à celle de Boileau, malgré V Art poétique et le Lutrin. Le législateur du Parnasse pouvait, il est vrai, compter, plus que jamais, sur la faveur du roi, depuis que Mme de Montespan avait reçu son congé, que Mlle de Fontanges avait été oubliée, et que la cour, sous la tutelle invisible et présente de Mme de Maintenon, allait tourner à des apparences, de plus en plus solennelles, de gravité et de dévotion. L'incorrigible rimeur de contes licencieux et clandestins, qu'on n'y avait jamais accueilli qu'en
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passant, ne devait, au contraire, s'attendre qu'à une bienveillance médiocre de la part de la veuve Scarron qu'il avait connue autrefois, chez le surinten.dant, moins rigide et moins puissante, en des temps d'humiliations dont elle n'aimait pas à se souvenir. Au lieu d'améliorer sa situation vis-à-vis du roi et visà-vis d'elle, il semblait encore, par ses étourderies et ses imprévoyances, tout faire depuis quelques années pour la compliquer et l'empirer. Avec sa maladresse habituelle, il avait flatté trop tard Mme de Montespan, au moment où son pouvoir allait décliner, il avait encensé trop vite Mlle de Fontanges, dont la faveur fut éphémère, et il vivait de plus en plus dans un monde de libertins mal vus de la cour, depuis que la conversion et la retraite de Mme de la Sablière l'y avaient laissé retomber. Néanmoins il s'était fait, par l'aménité de son caractère et par la sûreté de ses relations, par sa modestie et par sa bienveillance, autant d'amis que le satirique s'était fait d'ennemis par son caract'.re entier et par son esprit mordant. On pouvait donc s'attendre à une lutte très vive dans l'Académie, malgré l'opinion connue du protecteur royal, dont l'approbation était indispensable, et malgré la présence, dans la compagnie même, d'un certain nombre d'ecclésiastiques ou de commis dont le vote n'était pas libre.
Le jour de la discussion des titres, l'un des serviteurs du roi, le président Rose, eut le mauvais goût de jeter sur la table de l'Académie le volume des
Contes. Gomme chacun savait qu'en penser et qu'on ne parut nullement se scandaliser : « Allons, messieurs, fit-il, piqué et dépité, je vois bien qu'il vous faut un Marot !» « Et à vous, une marotte ! » répliqua Benserade. On passa au scrutin. La Fontaine obtint seize voix, Boileau n'en eut que sept. Le directeur, Jean Donjat, alla, suivant la règle, demander à Versailles l'approbation royale, mais Louis XIV le reçut plus que sèchement: « Je sais qu'il y a eu du bruit et de la cabale à l'Académie » ; puis, le congédiant : « Je ne suis pas encore déterminé, je ferai savoir mes intentions à l'Académie ». Il se détermina au silence. Les choses en restèrent là jusqu'à la mort de Bezons, le 12 mars 1684. L'Académie comprit ce qu'elle avait à faire. Le 15 avril, elle nomma Boileau à l'unanimité; le 20 avril, le roi déclara que « ce choix lui était très agréable ». Il ajouta qu'on pouvait recevoir incessamment La Fontaine, « qui avait promis d'être sage ». Quelques jours après, l'élection de La Fontaine était ratifiée aussi à l'unanimité, et le fabuliste était reçu dès le 2 mai suivant.
Cette séance fut certainement des plus curieuses pour la galerie. Le bonhomme débuta, suivant ses habitudes, par un exorde narquois, d'une naïveté de circonstance qui semble friser l'impertinence : « Vous voyez, messieurs, par mon ingénuité et par le peu d'art dont j'accompagne ce que je dis, que c'est le cœur qui vous remercie, et non pas l'esprit ». L'exagération des protestations qui suivent et des flagorneries à l'adresse des protecteurs, non moins
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que Teffort pénible des développements, à coups de lieux communs et de citations classiques, témoignent qu'il a mis, en effet, peu d'art dans cette courte harangue, et que l'éloquence officielle n'était pas son fait. Benserade, Saint- Amant, et d'autres durent sourire lorsque leur nouveau confrère les complimenta de savoir parler, aussi bien que les vers, langue des dieux, et la prose, langue des hommes, a le langage de la piété » qui les surpasse. « Je devrais l'avoir apprise en vos compositions, où elle éclate avec tant de majesté et de grâce. Vous me l'enseignerez beaucoup mieux lorsque vous joindrez la conversation aux préceptes. » Dans l'éloge de Louis le Grand, qui termine le discours, à travers l'amas des amplifications pompeuses et banales , le fabuliste glisse une allusion à ses propres disgrâces, avec cette ironie de sainte nitouche dans laquelle il est passé maître : a Notre prince ne fait rien qui ne soit orné de grâces, soit qu'il donne, soit qu'il refuse; car, outre qu'il ne refuse que quand il le doit, c'est d'une manière qui adoucit le chagrin de n'avoir pas obtenu ce qu'on lui demande. S'il m'est permis de descendre jusqu'à moi, contre les préceptes de la rhétorique, qui veulent que l'oraison aille toujours en croissant, un simple clin d'ceil m'a renvoyé, je ne dirai pas satisfait, mais plus que comblé ».
La docilité avec laquelle le récipiendaire faisait son acte de contrition ne désarma pas l'austérité du directeur*, l'abbé de la Chambre. Ce vertueux ecclé-
siastique ne dissimula point l'ignorance dans laquelle il était et il entendait rester toujours des ouvrages du poète, dont il aurait fait Téloge « si sa profession ne Tavait point sevré de bonne heure des douceurs de la poésie », et s'il était « plus versé dans la lecture de ses Fables ». L'auteur, lui-même, ayant maintenant l'honneur d'être académicien, c'est-à-dire de pouvoir a travailler pour la gloire du Prince, consacrer uniquement toutes ses veilles à son honneur, ne se proposer d'autre but que l'éternité de son nom », aura pour devoir de les oublier. « Ne comptez pour rlen^ Monsieur, tout ce que vous avez fait par le passé,,.. Songez jour et nuit que vous allez dorénavant travailler sous les yeux d'un Prince qui s'informera du progrès que vous ferez dans le chemin de la vertu et qui ne vous considérera qu'autant que vous y aspirerez de la bonne sorte. » La plupart des académiciens trouvèrent que c'était abuser du droit de sermon, mais ils prenaient patience; ils savaient que le récipiendaire aurait le dernier mot, car on l'avait autorisé à clore la séance, en parlant sa vraie langue, par un discours en vers.
Ce discours est celui qui porte la? dédicace : « A Madame de la Sablière ». Par un sentiment délicat de reconnaissance pour celle qui, depuis plus de dix ans, avait été sa tutrice, La Fontaine voulait que ce nom respecté et bien-aimé fût publiquement associé à son triomphe. Puisqu'il fallait faire une confession publique, un aveu de ses fautes passées et des promesses d'amendement, c'est à elle qu'il les
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voulait faire; il le pouvait d'autant mieux que la charmante pécheresse était la première entrée dans la voie du repentir et que, depuis la trahison de son amant et la mort dramatique de son mari (qui n'avait pu survivre à sa dernière maîtresse), survenues presque en même temps, elle donnait l'exemple de la charité sans étalage et de la dévotion sans affectation. Cette épître n'est, en effet, qu'une confession personnelle, dont la sincérité, l'émotion, la chaleur contrastent heureusement avec la solennité laborieuse du discours en prose. Jamais le poète, qui a si souvent parlé de lui, ne s'ouvrira d'une façon plus franche et plus ingénue, dans un langage plus harmonieux et plus attendri, et mieux fait pour lui attirer tous les pardons comme toutes les indulgences. On ne saurait s'analyser avec plus de clairvoyance, de tact et de mesure. Le début est d'une mélancolie et d'une noblesse qui auraient dû attendrir Lamartine :
Désormais que mu muse, aussi bien que mes jours,
Touche de son déclin l'inévitable cours,
Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre,
Irai-je consacrer les restes à me plaindre,
£t, prodigue d'un temps par la Parque attendu,
Le perdre à regretter celui que j'ai perdu?
Et, après avoir longuement déploré la façon insouciante dont il a dépensé sa vie, en « pensées amusantes, vagues entretiens, romans et jeux, et cent autres passions, des sages condamnées », il avoue que, s'il était sage, il suivrait les exemples que lui
donne sa bienfaitrice, mais il a si peu de confiance en lui-même !
J'entends que Ton me dit : « Quand donc veux-tu cesser?
Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie :
De soixante soleils la course entresuivie
Ne t'a pas vu goûter un moment de repos :
Quelque part que tu sois, on voit à tout propos
L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère,
Inquiète, et partout hôtesse passagère;
Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent ;
On te veut là-dessus dire un mot en passant :
Tu changes tous les jours de manière et de style ;
Tu cours en un moment de Térence à Virgile :
Aussi rien de parfait n'est sorti de tes mains.
Eh bien! prends, si tu veux, encor d'autres chemins :
Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière;
Tente tout, au hasard de gâter la matière :
On le soufre, excepte tes contes d'autrefois. >•
C'était bien , en effet, ce que lui avait demandé l'abbé de la Chambre, et il lui répond avec une parfaite franchise :
/'at presque envie. Iris, de suivre cette voix ; J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte. Vous ne parleriez pas ni mieux, ni d'autre sorte : Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi? Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi. Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles A qui le beau Platon compare nos merveilles; Je suis chose légère et vole à tout sujet :
Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet : A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. J'irais plus haut, peut-être, au temple de Mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours; Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours !
En somme, il ne s'engage à rien. 11 réserve toute sa
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liberté, avec une connaissance de soi-même qui doit éclairer ses confrères, et, s*il énumère, assez péniblement, à la fin, par acquit de conscience, la série des devoirs qu'il lui faudrait remplir pour qu'Iris soit satisfaite, il se garde bien de faire aucune promesse formelle, il ne laisse d'illusions sur son compte qu'à ceux qui en veulent avoir :
Tel que fut mon printemps je crains que l'on ne voie Les plus chers de mes jours aux yains désirs en proie.
En ce moment, en effet, malgré ses soixante-trois ans, le vieux Champenois, toujours robuste et alerte, ne prenait guère le chemin de la sagesse. Depuis trois ans, Mme de la Sablière avait quitté le vaste hôtel du faubourg Saint-Antoine pour une demeure plus modeste dans le faubourg Saint-Honoré, congédiant ses hôtes et le plus grand noitabre de ses gens, n'emmenant avec elle que « son chien, son chat et La Fontaine ». Mais ni le chien, ni le chat, ni surtout le vieux poète n'avaient retrouvé les mêmes douceurs dans le nouveau logis où la marquise, adonnée désormais aux bonnes œuvres et aux pratiques dévotes, ne séjournait plus qu'en passant, et qu'elle finit même par abandonner tout à fait pour habiter le couvent des Incurables. La Fontaine, il est vrai, s'était installé, fort agréablement, dans l'appartement qui lui était laissé, il y recevait joyeuse compagnie dans un cabinet orné de bustes des philosophes; il avait même acheté un clavecin pour les dames de l'Opéra qui l'y visitaient, mais, n'ayant plus
le salon de Mme de la Sablière pour s'y livrer à ses causeries familières, il vivait plus que jamais au dehors. Par la société assez libre de l'Hôtel de Bouillon, il avait été introduit dans la société plus libre encore des Vendôme et des Gonti, il devint vite le commensal habituel et indispensable des soupers du Temple et des parties de FIsle-Adam. Ce n'était point là, dans la compagnie de La Fare et de Ghaulieu, qu'il pouvait recevoir de sérieux encouragements à persévérer dans le repentir, comme l'y engageait l'Académie. Nous le voyons, au contraire, dans ce milieu cynique, perdre ce qui lui pouvait rester de dignité en des distractions séniles de plus en plus dégradantes. Son épître au duc de Vendôme, pour le remercier de ses libéralités, ne laisse aucun doute sur l'en^ploi qu'il en fera :
Le reste ira, ne vous déplaise,
En bas-reliefs, et cxtcra.
Ce mol-cî s'interprétera
Des Jeannetons, car les Clymènes
Aux vieilles gens sont inhumaines.
Cependant, au milieu de ce troupeau de Jeannetons anonymes, apparaît une sorte de demi-Clymène qui, dans ses dernières années, empauma le vieillard jusqu'à devenir sa confidente littéraire et obtenir de lui le dépôt de manuscrits qu'elle publia après sa mort. Nous sommes édifiés aujourd'hui sur la valeur morale de Mme Ulrich. Fille d'un violon de l'Opéra, débauchée par Dancourt, épousée par un maître d'hôtel du comte d'Auvergne, elle tenait une espèce
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de tripot où des petits-maîtres et des officiers venaient jouer et boire. A Tépoque même où elle s*amusait de La Fontaine en lui faisant une peur atroce de son mari, elle entretenait des intrigues en partie double avec le marquis de Sablé et son frère. Plus tard, en vieillissant, elle s'afficha d'une façon si scandaleuse que la police s'en dut mêler, la loger d*abord aux Madelonnettes, et enfin à l'Hôpital Général.
Cette dernière et triste liaison paraît avoir duré jusqu'à la fin de 1692, époque à laquelle une grave maladie terrassa tout d'un coup le robuste vieillard qui, jusque-là,* avait résisté à toutes les atteintes du temps. En effet, durant ces huit années qui s'écoulèrent entre son entrée à l'Académie et sa conversion, nous le voyons, avec un entrain merveilleux, mêler à tous les plaisirs mondains dont il prend une large part les travaux de toute espèce. Il restera jusqu'au bout le Polyphile curieux et insatiable. En 1684, il écrit, pour ses nobles amis de Chantilly, une dissertation historique, la Comparaison d'Alexandre et de César avec M, de Condé; en 1685, il fait jouer la comédie du Florentin et publie, avec Maucroix, un recueil collectif de poésies ; en 1687, lorsque éclate à l'Académie et dans le monde lettré la querelle des Anciens et des Modernes, il entre franchement dans la lice, et, dans sa belle Épître a Huet, salue la supériorité des Anciens avec la hauteur et la liberté d'esprit qu'y devait apporter plus tard André Chénier; la même année, il est en correspondance active
avec ses amis d'Angleterre, Saint-Evremond , la <luchesse de Mazarin, qui semblent vouloir l'attirer auprès d*eux; les années suivantes, il prodigue les vers et la prose pour tous les amis qui le reçoivent, à la ville ou à la campagne; en 1691, il fait représenter son opéra d'Astrce; au mois d'août 1692, il envoie une épître au chevalier de Sillery sur la victoire de Steinkerque; et, dans l'innombrable quantité de vers et de prose qu'il sème ainsi de tous côtés, oh ne saisit qu'à peine, et dans les derniers temps, un certain affaiblissement de la sensibilité et •du talent.
C'est dans les derniers jours de 1692 que le mal le surprit. Quelques amis veillèrent à son chevet, et, parmi eux, son fidèle Racine, le Racine repenti et •dévot, ayant tout sacrifié à Dieu, même l'amour de la gloire. On peut penser qu'entre ces vieux amis, les entretiens, à cette heure grave, roulèrent souvent sur des sujets graves. D'autre part, Mme de la Sablière, retirée en son couvent, ne se faisait pas faute d'envoyer de bons conseils. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le bonhomme, dont l'indifférence religieuse n'avait jamais rien eu de l'incrédulité dogmatique, qui s'était toute sa vie dérobé à ses devoirs de chrétien comme à ses devoirs d'homme par amour de ses aises, mais non de parti pris, ait un jour consenti à recevoir la visite du vicaire de Saint-Roch, l'abbé Pouget, son voisin, fils d'un ami. Ce tout jeune ecclésiastique, dont c'était la première mission, tremblait d'ailleurs singulièrement à l'idée
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d'aborder un pécheur si fameux; il se fît accompagner par un intime, Racine probablement, ou Maucroix.
Le P. Pouget eut, plus tard, à deux reprises, l'occasion de donner quelques détails sur cet entretien avec La Fontaine et sur ceux qui suivirent, jusqu'à ce que le malade, devenu tout à fait « docile », consentît à se confesser et à recevoir le saint viatique devant des députés de l'Académie française, après avoir fait publiquement amende honorable pour « le livre infâme de ses contes ». Ce n'est pas sans difficulté que le bonhomme en arriva à cette soumission. Il avait accueilli très poliment, dès la première fois, l'abbé Pouget, et celui-ci l'avait trouvé a un homme fort ingénu et fort simple, avec beaucoup d'esprit ». L'ingénuité et la simplicité avaient été de répéter qu'il s'était mis depuis quelque temps à lire l'Evangile, et que « c'était un fort bon livre, oui, par ma foi, un bon livre ». L'esprit s'était montré dans l'objection dont il ne voulut jamais démordre : « Il y a un article sur lequel je ne me suis pas rendu, c'est celui de l'éternité des peines. Je ne comprends pas comment cette éternité peut s'accorder avec la bonté de Dieu. » On avait inutilement discuté sur ce point; le bon vieillard, tolérant et affable, ne pouvait concevoir un Dieu qui ne fût pas à son image. L'abbé ne se rebuta pas; il fît durant dix ou douze jours deux visites quotidiennement. Ce zèle parut excessif même à la bonne femme qui le gardait et qui accueillit une fois l'abbé
(c'est lui qui nous le raconte) par celte boutade significative : « Hé! ne le tourmentez pas tant, il est plus bête que méchant! »
A quel point en était la conversion lorsque mourut Mme de la Sablière le 6 janvier 1693? La perte de sa fidèle protectrice qui le laissait sans domicile et sans ressources à soixante- douze ans, après vingt ans de délicieuse tranquillité, dut être pour lui un coup décisif. Un mois après, le 12 février, il consentait à faire l'amende honorable qu'on exigeait de lui en des termes réglés d'avance. Il demandait pardon à Dieu, à l'Eglise, à l'Académie, à tous, d'avoir écrit et publié les Contes, il renonçait à ses droits d'auteur sur la nouvelle édition qui allait paraître en Hollande, et s'engageait « à passer le reste de ses jours dans la pénitence et à n'employer le talent de la poésie qu'à composer des ouvrages de piété ». Cette fois, l'homme accablé ne rusait plus avec luimême. Il fut aussi sincère et naïf dans sa piété tardive qu'il l'avait été dans sa longue indifférence. Il tint, au delà des attentes, sa promesse de faire pénitence, puisque ses amis, sur son lit de mort, le trouvèrent, à leur grande surprise, couvert d'un cilice; il tint fidèlement aussi celle ne plus employer son talent qu'en œuvres pies. La publication, six mois après, du dernier livre des Fables était déjà préparée avant sa maladie. Il n'y ajouta que la dernière, le Juge arbitre^ l'Hospitalier et le Solitaire, dans laquelle l'expression répétée d'une grande lassitude du monde, d'un désir ardent de solitude, de la néces-
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site de se connaître soi-même, semble l'écho des dernières réflexions du malade
Chagrin, impatient, et se plaignant sans cesse.
La conclusion d'ailleurs était toujours la même, indulgente et résignée :
Puisqu'on plaide et qu'on meurt, et qu'on devient malade.
Il faut des médecins, il faut des avocats :
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas.
Mais il voudrait que les hommes d'affaires et les médecins (l'avaient-ils tourmenté durant sa maladie?) fussent plus consciencieux et il les engage à aller trouver le troisième saint, le solitaire, l'homme d'église, qui leur dira :
Apprendre à se connaître est le premier des soins.
La pièce se termine par un adieu au lecteur, bien modeste et bien discret, si l'on songe qu'il vient après trente ans de succès et de gloire :
Cette leçon sera la fin de mes ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir! Je la présente aux rois, je la propose aux sages : Par où saurais-je mieux finir?
Il semble que La Fontaine ait eu, en effet, la pensée de se retirer en province, à Reims, auprès du fidèle Maucroix; mais dès qu'il fut rétabli, il dut d'abord se mettre en qucte d'un logement. Quant à ses besoins
matériels, le jeune duc de Bourgogne, sur les conseils de son précepteur Fénelon, avait pris soin d*y pourvoir. C'est en descendant de son appartement, de cette chambre des philosophes où il avait vécu si heureux, qu'il rencontra, dans la rue Saint-Honoré, M. d'Hervart, maître des requêtes au conseil du roi. M. d'Hervart, chez lequel il fréquentait depuis longtemps, venait lui offrir l'hospitalité dans son magnifique hôtel de la rue de la Platrière : « J'y allais! » répondit le poète. Le mot est trop naturel et trop conforme à la façon dont il comprenait l'amitié pour n'être pas vrai.
A l'Hôtel d'Hervart, sous la bienveillante tutelle de la maîtresse du logis, « l'une des plus belles femmes qu'on ait jamais vues », l'une des plus sages aussi, La Fontaine retrouvait la société élégante et lettrée dans laquelle il se plaisait à vivre. Société toujours libre, d'ailleurs, puisque le commensal ordinaire en était l'ex-abbé Vergier, ancien précepteur de M. d'Hervart. Mais, cette fois, le vieux diable était, tout de bon, devenu ermite, et madame d'Hervart n'avait plus à le sermonner, comme autrefois, pour lui faire « régler ses mœurs et sa dépense ». Il ne put devenir cependant paresseux, bien qu'il fît toujours en public profession de l'être, ni morose, ni attristé. Toutes ses dernières lettres montrent la même bonne humeur devant la mort qui approche que derrière la vie qui s'éloigne, avec une confiance persistante dans la bonté de Dieu. « J'espère, écrit-il allègrement à Maucroix, le
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26 octobre 1694, que nous attraperons tous deux les quatre-vingts ans et que j'aurai le temps d'achever mes Hymnes. Je mourrais d'ennui, si je ne composais pas. Donne-moi ton avis sur le Dies irx^ dies illa que je t'ai envoyé. J'ai encore un grand dessein où tu pourras m'aider. Je ne dirai pas ce que c'est, que je ne l'aie avancé un peu davantage. » Mais, quelques mois après, il sentait la fin approcher. En allant à l'Académie, il avait été pris d'une nouvelle syncope : « Je t'assure, écrit-il au même, que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie.... O mon cher, mourir n'est rien, mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'Eternité seront peut-être ouvertes devant moi. » Maucroix eut le temps de recevoir le billet et même d'y répondre par quelques mots pleins d'angoisse : « Adieu, mon bon, mon ancien, mon véritable ami. Que Dieu, par sa très grande bonté, prenne soin de la santé de ton corps et de celle de ton âme! » Néanmoins, les pressentiments du vieux poète ne l'avaient guère trompé. Le 13 avril 1695, il mourut, en pleine connaissance, au milieu de ses amis, a avec une constance admirable et toute chrétienne ». Parmi ceux qui regardaient s'éteindre, doux et résigné, ce grand enfant qui s'était toujours laissé bercer, sans résistance, sur les flots heureux de la vie et qui avait répandu, au hasard, les trésors de son rare génie comme il avait gaspillé les débris de son maigre
patrimoine, plus d*un, sans doute, entendit murmurer dans sa mémoire les beaux vers dans lesquels il s*est peint :
II lit au front de ceux qu'un vain luxe environne Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour : Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.