‹ La FontaineChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Tel fut rhomme : aucune ambition, pas de volonté, pas de caractère. Dans ce poète, craintif et modéré, rien des violentes passions, personnelles ou sociales, qui échauffent les grands créateurs d'images et les agitateurs de Tâme, Dante, Shakespeare, Victor Hugo, Lamartine ; rien non plus des fortes convictions, morales ou intellectuelles, qui soutiennent les lettrés éloquents, Ronsard, Malherbe, Corneille, André Chénier. Aucune de ces grandes inquiétudes auxquels les poètes sont d'ordinaire en proie, ne fût-ce que dans les chaleurs de la jeunesse, la soif de la renommée, l'orgueil de la pensée originale ou de l'apostolat littéraire, la préoccupation anxieuse de la beauté ou de la vérité, ne semble avoir tourmenté ce viveur paisible. Sous ces rapports, comme

pour la dignité de la vie, La Fontaine fait donc petite figure, même à côté de ses amis, Molière, Racine, Boileau. Ceux-ci ne sont point, tant s*en faut, des types héroïques; ils se plièrent, toutefois, en apparence, avec moins de facilité, aux humiliations qu'imposaient alors les usages aux gens de lettres et surent mieux défendre leur indépendance. La conception de la vie, chez La Fontaine, resta toujours étroite et médiocre, très inférieure, en somme, à la qualité de son génie qui s'en trouva limité et rapetissé. Son idéal, accessible à tous, est peu compliqué; c'est l'idéal positif, terre à terre, qui suffit encore aujourd'hui à un trop grand nombre de braves gens : prendre les choses comme elles viennent, accepter les hommes comme ils sont, ne travailler que par force, s'amuser le plus possible :

Je le verrai ce pays où l'on dort; On n'y fait plus, on n'y fait nulle chose : C'est un emploi que je recherche encor.

Ajoutez-y quelque petite dose D'amour honnête, et puis me voilà fort.

Honnête, c'est-à-dire sans scandale ni fracas. On sait ce que parler veut dire. Il faut, en amour comme dans le reste, éviter tout ce qui est grave et pesant, tout ce qui pourrait retarder la marche légère ,,

d'un égoïsme aimable et bien élevé à travers une J

société polie. Quant aux devoirs de famille, obligations sociales et morales, curiosités intellectuelles, l ambitions de métier, il n'en faut prendre aussi que » ce qui ne gêne point et ce qui amuse, c'est-à-dire '

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assez peu; c'est ainsi qu'on vit à l'aise et qu'on vit longtemps. L'essentiel est moins de faire le bien que de ne point faire le mal. L'oisiveté étant considérée comme le plus grand bonheur auquel l'homme civilisé puisse aspirer, le malheur le plus redoutable qu'il doive craindre, c'est l'ennui. Aussi quelle haine, profonde et convaincue, chez La Fontaine, pour tout ce qui peut l'engendrer, ce mortel ennui, pour la gravité et la longueur en toutes choses, dans les conversations, dans les livres, dans les occupations, dans les sentiments, dans les plaisirs mêmes! Aucun de nos écrivains n'a exprimé avec plus de sincérité et de séduction ce besoin d'instabilité, ce ' goût du changement, cette mobilité joyeuse et imprudente d'humeur, qu'on appelle la légèreté française, et qui est, en effet, un des défauts ou une des qualités de la race survivant à toutes ses expériences, pour la consoler de tous ses malheurs :

Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde....

Cette légèreté, c'est sa vie; il y revient sans cesse et s'en applaudit, comme de sa paresse, non sans quelque pointe d'affectation, avec une petite fanfaronnade de vice, qui est bien nationale aussi.

Gardons-nous donc, cela va sans dire, de le prendre trop au pied de la lettre. Il est incapable, en effet, tl'une passion durable et sérieuse; il le reconnaît luimême, le déclare, un peu haut peut-être, à qui veut l'entendre. Et pourtant, dans ses amitiés, même ses

amitiés féminines, celles qui côtoient ou celles qui suivent Tamour, il montre une fidélité à toute épreuve, il abonde en tendresses délicieuses, il apporte des délicatesses exquises. Gomme son amie Ninon de Lenclos, qui demandait, dans ses prières, d'avoir toutes les vertus de l'honnête homme et aucune de rhônnête femme, il se pique d'être un parfait ami autant qu'il se soucie peu d'être un mari exemplaire ou un amant fidèle. C'est, d'après ses aveux répétés, l'esprit le plus inconsistant et le plus fragile, le plus dépourvu d'ordre et de méthode, le plus insoumis et le plus irrégulier, mais il se laisse si franchement aller à ses instincts naturels, qu'il trouve, dans cet abandon même, l'équivalent d'une volonté réfléchie, et qu'il poursuit doucement son rêve, à travers tous les incidents secondaires de la vie, avec une persistance d'autant plus opiniâtre qu'elle est plus inconsciente ! La bonne grâce avec laquelle il reconnaît n'avoir en lui ni l'étoffe d'un héros, ni celle d'un homme d'affaires, ni celle d'un père de famille, et constate, le premier, ses infériorités au point de vue social, s'associe, en lui, à la profonde reconnaissance qu'il éprouve pour tous ceux qui ne lui en tiennent pas rancune, qui sont indulgents pour ses faiblesses et protègent son insouciance. Il fait bon marché de lui-même, mais il s'exagère volontiers la valeur de ceux qu'il aime, et dès qu'il les faut défendre ou leur prouver sa gratitude, il se départ, sans hésiter, de sa timidité accoutumée, de cette prudence campagnarde et bourgeoise, dans laquelle il

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aime tant à sommeiller. Il se compromet alors avec autant de naturel et de sincérité, qu'il en mettait, la veille, à suivre la mode et se 'mettre en frais de compliments et de flatteries.

Naturel et sincérité, ce furent les deux rares vertus qui firent aimer Thomme, malgré ses faiblesses, qui font admirer l'œuvre, malgré ses lacunes. La bonne foi que ce grand original, aux manières empruntées, aux boutades imprévues, apportait, dans ses fautes et dans ses repentirs, dans ses maladresses de conduite et dans toutes ses productions littéraires, sembla d'autant plus singulière et estimable à ses contemporains, que, dans le monde raffiné où il vécut, la denrée était plus rare. C'est, à ce sujet, un concert d'étonnements et d'admirations : « Quelque difficile qu'il paraisse de croire cela d'un homme d'esprit et qui connaissait le monde, M. de La F'ontaine était un homme vrai et simple qui, sur mille choses, pensait autrement que le reste des hommes, et qui était aussi simple dans le mal que dans le bien. » Ainsi parle son confesseur, le père Pouget. Nous savons l'opinion de sa garde-malade : « Il est simple comme un enfant! » Et quel plus émouvant témoignage que cette note de Maucroix, pleine de larmes : « Le 13 mourut à Paris mon très cher et très fidèle ami, M. de La Fontaine; nous avons été amis plus de cinquante ans, et je remercie Dieu d'avoir conduit l'amitié extrême que je lui portais jusqu'à une si grande vieillesse, sans aucune interruption ni aucun ralentissement, pouvant dire que

je Tai tendrement aimé, et autant le dernier jour que le premier. Dieu, par sa miséricorde, le veuille mettre dans son saint repos! C'était Tâme la plus sincère et la plus candide que j*aie jamais connue : jamais de déguisement, je ne sais s'il a menti en sa vie; c'était au reste un très bel esprit, capable de tout ce qu'il voulait entreprendre. »

Cette incapacité de se mentir à lui-même non plus qu'aux autres, de s'imposer une direction de travail non plus qu'une règle de mœurs, sauvegarda, en réalité, la personnalité du poète. La légèreté d'humeur, l'absence de volonté, la souplesse de caractère qui le livraient, comme sans défense, aux mésaventures de la fortune et aux quolibets des sages, furent, pour lui, la source de jouissances intimes et presque ignorées du monde qui l'entourait. S'abandonnant, sans résistance, avec volupté, à cette mobilité d'impressions qui resta, jusqu'à la fin, le fond de sa nature, il garda, au milieu d'une société de plus en plus disciplinée et formaliste, une hardiesse de rêveries, une vivacité d'admirations, une ouverture de curiosités incessantes et fines vis-à-vis de toutes les choses de la nature et de l'esprit, qui en firent, en effet, au milieu des autres littérateurs, un type particulier. Pour la plupart, c'était un retardataire, un traînard du passé, et, malgré ses belles relations, une sorte de bohème, comme Théophile, Saint- Amant, Faret. Pour quelques-uns, pour ceux qui savaient comprendre, pour Molière, La Rochefoucauld, Racine, Fénelon, c'était, au contraire, un

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génie précurseur, un homme de l'avenir. Et tous avaient raison ! Dans cette intelligence facile et libre, c'était, en effet, l'esprit de la vieille France qui survivait, par la multiplicité des aspirations, l'amour de la clarté et de la simplicité, la belle humeur, l'équilibre intellectuel; c'était, déjà aussi, l'esprit de la nouvelle qui s'annonçait par la variété d'une culture étendue, par une intelligence sympathique de la vie à tous ses degrés et dans tous les êtres, par une certaine pointe de mélancolie rêveuse qu'on ne retrouvera guère avant les premiers romantiques.

Jusqu'en ses derniers jours, alors même qu'il ne cesse de dire : « Mon esprit diminue », et qu'il écrit à Maucroix : « Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie », il s'intéresse à tout, il est curieux de tout, il fait « de grands desseins », il « mourrait d'ennui, s'il ne composait plus ». Quand il ne sort plus, il va encore à l'Académie « parce que cela l'amuse ». Par cette persistance d'activité, d'affabilité, de sérénité, même après une conversion chrétienne, honnête et sincère, qui ne parvient pas à l'attrister, n'est-ce pas un homme du xvi® siècle, bien plus que du xvii®? Joignez à cet enjouement constant, à ce sourire inaltérable, une bienveillance extrême, une indulgence convaincue, une compassion tendre pour tous les humbles et les sacrifiés, vous concevrez la séduction qu'exerçait l'homme sur ses amis, celle que l'œuvre devait exercer sur ses lecteurs. L'amour naïf de la vie, l'admiration de la nature, la sympathie

pour toutes les joies et les souffrances, grandes et petites, les petites surtout, celles de tous les jours, par lesquelles vit la commune humanité, n'avaient jamais rencontré un interprète si familier et si universel. Ce n'est point par forfanterie littéraire que La Fontaine s'est donné le surnom de Polyphile. Sur ce point, comme sur tant d'autres, il se connaît bien, et c'est en pleine conscience qu'il jouit franchement de cette voluptueuse aptitude à tout comprendre qui fut celle de Rabelais, de Du Bellay, de Ronsard, de Montaigne, de cette universalité de goûts qui fut l'une des grandes vertus de la Renaissance française, vertu saine et féconde, toute d'enthousiasme et toute d'amour, qu'il faudra gâter par beaucoup d'ironie, de lassitude, d'impuissance, de fatuité, pour la changer en cet ennui incurable et prétentieux qu'on décore aujourd'hui du nom usurpé de dilettantisme.

L'homme de lettres, d'ailleurs, chez La Fontaine, est aussi discret et peu encombrant que l'homme de société. C'est l'un des charmes de son génie et l'une des raisons qui cachèrent ce génie à plusieurs. Comme il ne développe pas de théorie littéraire, comme il se montre indifférent aux principes et peu soumis aux règles, comme en fait, n'ayant ni système, ni parti pris, il ne consulte, en toute occasion, que son instinct personnel et son goût du moment, les littérateurs de métier et les pédants de profession le prenaient volontiers pour un amateur, pour une espèce de rêveur inconscient et innocent, à peine

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responsable de ses écrits non plus que de ses actes^ pour a un fablier ». Le bonhomme, au fond, tenait à ne pas s'enrégimenter, ne se sentant fait pour aucun mariage, surtout un mariage de convenanceavec la muse revêche et prude de Boileau. Il ne blesse personne, mais il ne se soumet à personne. Il continue, sans fracas, dans son for intérieur, à admirer les vieux poètes qu'on oublie et les poète& démodés qu'on méprise; peu lui importe que la mode ait changé; d'Urfé et La Galprenède lui semblent toujours, en quelques parties, d'agréables romanciers; il n'a point pour les hardiesses pittoresques de Saint-Amant, ni même de Desmarets, le dédain qu'affectent ceux qui ne les ont point lus. Il aime les auteurs vivants comme il aime les morts, s'ils l'amusent et s'ils l'instruisent, tous en bloc, chacun pour ce qu'il lui apporte, poètes, auteurs dramatiques, romanciers, philosophes, et, sans s'astreindre à rien, il est au courant de tout. Ses lectures, décousues, de hasard, sont multiples et énormes; on en trouve des traces à chaque pas, et, à chaque pas aussi, des élans de reconnaissance pour les écrivains qui lui donnent tant de joies. Qualité bien notable encore et qui le distingue de presque tous ses confrères, c'est qu'avec un esprit critique des plus fins, il ne dénigre jamais personne, prenant des livres, comme des choses et des gens, ce qui lui en est bon et doux, ne s'atlardant pas à constater ce qui manque, encore moins à le déplorer. La production, comme la lecture, n'est encore

pour lui qu'une autre forme du plaisir; lorsqu'elle devient une peine, on s'en aperçoit vite. Pour être lui-même, il faut qu'il soit sincère, qu'il raconte ce qui lui plaît, à l'heure où cela lui plaît, autant que cela lui plaît. Aussi nulle œuvre poétique, malgré des apparences objectives, n'est-elle, au fond, plus personnelle que la sienne. S'il avait vécu en un temps de commérages et d'espionnages, comme le nôtre, vingt commentateurs pourraient nous raconter sans doute dans quelle circonstance tel conte est né, à propos de quelle lecture ou de quelle conversation telle fable a été conçue, comment une impression du somnolent et perspicace observateur s'est traduite en une saynète grivoise ou une pantomime morale. La réalisation objective, plus vive et plus complète chez lui que chez aucun de ses contemporains, n'y est presque toujours que le contre-coup des impressions subjectives. N'aurions-nous pas, de ce phénomène, mille preuves documentaires, nous pourrions nous en apercevoir, à chaque instant, d'après les confidences et aveux qui lui échappent, car le bonhomme parle volontiers de lui. C'est en quoi il se distingue encore de ses amis, les grands classiques à belle tenue; il ne peut, comme eux, dissimuler son moi bien longtemps, mais ce moi s'impose si peu, c'est un moi si afiable et si discret que jamais moi ne parut si peu haïssable. On sait le conseil que donnait Goethe à un jeune poète, comme une recette certaine pour ne point faire d'inutilités ; celui de ne jamais rien composer, tragédie même, poème ou

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roman, qui ne fût le développement de quelque émotion personnelle. L'Allemand pensait à lui, comme toujours, en ce moment : il aurait pu penser à La Fontaine, il ne se serait pas trompé. L'œuvre et la vie du Champenois ne font qu'un. A quelque endroit qu'on s'arrête, dans cette œuvre, on l'y retrouve, tel que nous l'avons vu, naïvement imprégné des milieux qu'il traverse, sans jamais s'y transformer complètement. Son mérite fut précisément de ne rien oublier de ses bourgeoises et provinciales origines, de ne point devenir un lettré de salon ou de cour, suivant la formule adoptée, de s'adresser à la fois à toutes les espèces de gens qu'il avait fréquentés, dans leur langue ordinaire, et de savoir s'en faire comprendre. Il voulut plaire en France à tous et à toutes, et il leur plut. C'est par là qu'il fut égal à Molière et qu'il s'éleva au-dessus de tous les autres.

Une bonne partie des petits poèmes que lui inspiraient ses lectures assaisonnées par ses souvenirs et ses réflexions personnelles, a formé peu à peu les deux groupes des Contes et des Fables. Si divers que semblent ces deux recueils, dont l'un enseigne le libertinage à la jeunesse et l'autre lui doit apprendre la morale, ils procèdent de la même inspiration, tantôt portée aux distractions voluptueuses, tantôt inclinée aux songeries plus graves , suivant les entraînements du milieu. Les récits qui les composent furent rêvés et écrits, dans les mêmes temps, bien souvent sans destination précise, et, plus d'une fois, les éditeurs comme l'auteur, ont hésité à les

classer. Dans ces deux livres, les seuls qu'on lise en général, les seuls que le poète ail présentés comme des ensembles, en réalité, presque toutes les pièces restent des morceaux de circonstance. Il n'est donc point surprenant que le même caractère se retrouve plus encore dans l'innombrable quantité de comédies, poèmes, élégies, odes, épîtres, ballades, rondeaux, sonnets, chansons, épigrammes, poésies diverses de tous formats et dans tous les tons qui entourent les Contes et les Fables d'une végétation fourmillante et confuse, et forment la moitié et plus des oeuvres complètes. C'est là, à vrai dire, qu'on apprend le mieux à connaître l'homme et le poète, qu'on mesure Télendue et la variété instinctives de son génie, qu'on en saisit les lacunes et les intermittences; c'est là qu'on admire, dans les exercices les plus disparates, une souplesse d'artiste et une habileté d'écrivain telles, que l'histoire littéraire en offre peu de supérieures.

Dans ces pièces, comme partout, il y a lieu de distinguer celles qui furent des productions spontanées de celles qui furent des travaux forcés. 11 y a du talent partout, il n'y a du talent continu et du charme que dans les premières. Nous avons dit ce qu'il en fut du Songe de Vaux commandé par Fouquet. Un peu plus tard, ses amis dévots et ses protecteurs mondains le mirent à de plus rudes épreuves. Ce furent, d'abord, les solitaires de Port-Royal qui lui proposèrent ou imposèrent le sujet de la Captivité de saint Malc, On sait de quoi il retourne.

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Malc est un prince chrétien qui, pour échapper aux corruptions du monde, s'enfuit vers les solitudes. En traversant le désert, il est pris par des Sarrasins qui le condamnent à garder leurs troupeaux, en lui donnant pour compagne une jeune femme, surprise comme lui dans une razzia, mais dont le mari a pu s'échapper. Cette captive est, comme lui, chrétienne, aspirant, comme lui, à la sainteté. Ce qu'il faut décrire, c'est la lutte édifiante soutenue contre eux-mêmes par les deux solitaires pour conserver leur pureté, lutte d'autant plus méritoire que l'Arabe, désireux de voir fructifier ses esclaves comme ses champs, les a condamnés au mariage et à la cohabitation. 11 y a un moment de crise, le soir des noces, où le malheureux Malc, désespérant de lui-même, va jusqu'à penser au suicide. Plus maîtresse d'elle-même, la « chaste bergère », formée aux beaux discours non moins qu'aux beaux sentiments par la lecture de Clélie, ne craint point « les dangers qu'à sa suite entraîne l'hyménée ». On ne saurait défendre une virginité, d'ailleurs peu menacée, avec plus de hauteur et plus d'expérience, car la dame n'en est point à sa première affaire :

Votre soupçon m'outrage; et vous avez dû voir Que je sais sur mes sens garder quelque pouvoir.... Vous vous alarmez trop pour un vain hyménée.

Je vous rends cette main que vous m'avez donnée. Dissimulez pourtant, feignez, comportez-vous Comme père en secret, en public comme époux.

Ainsi vécut toujours mon mari véritable; Et si la qualité de vierge est souhaitable,

Je la suis : j'en fis vœu toute petite encor. Malgré les lois d'hymen, j'ai gardé mon trésor. Après l'avoir sauvé d'un amour légitime Voudrais-je maintenant le perdre par un crime ?

C'est avec un grand sérieux que l'auteur des Contes^ on le voit, développe la matière. L'homme des Fables reparaît dans la description d'une fourmilière dont l'activité inspire au saint, ennuyé et désœuvré, des réflexions humanitaires :

Vous m'enseignez, dit-il, le chemin qu'il faut suivre, Ce n'est pas pour soi seul qu'ici bas on doit vivre.

A son tour, il fait un sermon à sa vertueuse compagne et la persuade qu'ils s'acquitteront mieux de leurs - devoirs envers Dieu en fuyant ce désert. Le couple s'évade, et, poursuivi par ses maîtres, se réfugie dans l'antre d'une lionne qui les protège et met en pièces leurs persécuteurs. Tous deux s'installent en deux ermitages voisins, où ils terminent une longue vie dans la prière et la pénitence. Ça et là, quelque vers heureux, quelquejoli trait descriptif, décèlent bien l'écrivain habile, mais le style reste incohérent et sans unité, tout chargé de chevilles, d'expressions démodées, de périphrases grotesques, de banalités piteuses. Notre homme ne cherche même pas à dissimuler l'ennui profond avec lequel il acheva cette fastidieuse besogne, tantôt martelée avec une obstination navrante, le plus souvent bâclée avec un dégoût visible.

Il se mit plus ardemment, par la suite, à ce poème du Quinquina dont le sujet bizarre lui avait

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été imposé, à la suite de sa guérison, par la duchesse de Bouillon. Le quinquina, d'introduction récente, apporté, en 1679, à la cour par un Anglais, le chevalier Talbot, .y faisait merveille. C'était donc à la fois, en 1G82, une œuvre d'actualité et un acte de reconnaiissance que la princesse demandait h son fournisseur ordinaire. Les difficultés à vaincre excitèrent le virtuose, qui étudia consciencieusenaent le traité du médecin Monginot, De la guérison des fiè^ vres par le quinquina^ dont ses deux chants devaient être l'interprétation poétique. Dans le premier, nous avons la pathologie de la fièvre, d'après les anciens auteurs, avec l'histoire de la vieille thérapeutique, la thérapeutique démodée, celle des saignées et des purgatifs :

On n'exterminait pas la fièvre, on la lassait,

puis la pathologie nouvelle. La description minutieuse des mouvements du cœur et de la circulation du sang dut donner un peu de mal à notre rimeur, qui semble cependant y avoir pris plaisir. Gomme tour de force, c'est assez réussi. Il n'apporte pas moins d'ingéniosité à se tirer d'affaire dans le deuxième chant, consacré à l'éloge du quinquina et de ses applications; mais quelle pitié de voir une telle plume s'escrimer en ces sottes besognes, et réduite à rimer des formules pharmaceutiques ! Ce qui est curieux, c'est de rencontrer, çà et là, à travers ce fatras didactique, des idées candides sur la. vie

primitive de l'humanité, des rêveries sur rinnocence des sauvages d'Amérique, ces peuples « sans lois, sans arts et sans sciences », qui font pressentir Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand.

Les pièces dramatiques mises sous le nom de la La Fontaine forment presque un quart de ses œuvres ; il eut de bonne heure, nous l'avons vu, et il garda jusqu'à ses derniers jours le goût, sinon la passion, du théâtre; il ne cessa d'y rêver des succès qui ne lui vinrent point. Sa première publication est la traduction de V Eunuque de Térence, l'une de ses dernières la tragédie lyrique d'Astrée, mise en musique par Golasse, représentée à l'Opéra, en 1691. Le sacrifice le plus douloureux qu'obtint de lui, à grand'peine, après sa conversion, son confesseur, fut celui de jeter au feu une comédie qu'il venait d'écrire. On trouva encore, après sa mort, dans ses papiers, les fragments inachevés d'une tragédie, Achille. Ce sont là, avec Clymène et Daphné, les seuls ouvrages, dans ce genre, sûrement authentiques et personnels. Toutes les comédies, Ragotin^ le Florentin^ la Coupe enchantée, Je vous prends sans i'erty furent faites en collaboration avec le mari de la Ghampmeslé, et la part qu'y put prendre La Fontaine n'y est pas toujours bien considérable, si l'on en juge par la fréquente pauvreté du style.

La charmante fantaisie de Clymène, dont nous avons déjà parlé, est le seul de tous ces morceaux qui, en réalité, soit digne de lui, parce que c'est le

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seul où, n'ayant point à compter avec les exigences de la scène, il ait joui de . cette liberté complète sans laquelle sa verve tombe à plat. « L'inconstance et l'inquiétude qui me sont naturelles, dit-il en publiant les fragments de sa Galatée, m'ont empêché d'achever les trois actes à quoi je voulais réduire ce sujet. » Cette inconstance et cette inquiétude le rendaient particulièrement impropre à combiner et à suivre le plan d'une action un peu sérieuse ou un peu compliquée, à poser et à développer des caractères fermes et soutenus, encore plus à animer ses personnages d'une passion un peu chaude ou d'une jovialité puissante. On trouve encore, à la lecture, çà et là, de jolis traits, ingénieux et fins, des couplets lestement troussés dans les Opéras, mais ni la sonorité du vers, ni la vibration du mot n'y remplissent même les conditions nécessaires de la littérature musicale. Décidément, il n'a pas plus l'élan lyrique que le souffle tragique; l'impétuosité, même dans une seule strophe, la gravité, même dans une seule tirade, le fatigueraient et l'épuiseraient; il s'y efforce à peine. Les meilleurs vers, dans ces livrets, sont des vers galants ou badins, qui seraient mieux à leur place dans des vaudevilles. Le cadre de ces pastorales est trop factice pour qu*il puisse même y placer une note campagnarde juste et simple, comme il en sème ailleurs à chaque pas. Dans les comédies en vers, dont il laissait l'honneur à son compère, dans Ragotin et surtout le Florentin^ on pourrait distinguer, avec un peu d'attention, les

endroits où il a mis la main; ce sont ceux où le langage, sans être encore un parfait langage de théâtre, court et s'anime dans le récit ou la description, avec une rapidité dans les allures et une vivacité d'expressions qui ne sont pas le fait du médiocre Champ- .-meslé. Dans ces passages, La Fontaine se souvient -de Racine et de Molière, de Furetière aussi, au •temps où l'on collaborait, dans la jeunesse, aux dépens de Chapelain. Le tour de style est celui •des Plaideurs y avec plus de négligence, mais aussi «ne certaine bonhomie familière qui n'est point sans -agrément.

Quant aux poésies diverses, vraiment diverses, car

• on y trouve de tout, depuis le pastiche marotique et Ja chanson salée jusqu'à la gazette rimée et Tépître

didactique, c'est un fouillis des plus récréatifs.

Comme ce sont, presque toutes, sauf les flagorneries

• officielles, des pièces spontanées et, pour le fond au moins, improvisées, il est rare qu'il n'en sorte pas <juelque confidence ou quelque aveu bons à retenir. Le style en est aussi variable que les circonstances

•et les sujets et prend successivement tous les tons avec une aisance vraiment unique. C'est dans ce pêle-mêle qu'il faut chercher les opinions critiques de La Fontaine autant que dans ses préfaces; c'est

'là qu'on trouve aussi les traces les plus vives de ses

•émotions, tendresses ou dépits, chagrins ou colères. La Fontaine en colère ? Cela est-il possible ? Il s'y

/mit au moins une fois, contre LuUi :

L*ŒUVRF/. 131

Celui-ci me dit : « Veux-tu faire,

Presto, presto, quelque opéra,

Mais bon? Ta Muse répondra

Du succès par-devant notaire.

Voici comment il nous faudra

Partager le gain de l'affaire.

Nous en ferons deux lots: l'argent et les chansons;

L'argent pour moi, pour toi les sons :

Tu t'entendras chanter, je prendrai les testons;

Volontiers je paie en gambades... »

La muse qui jase si gentiment, même lorsqu'elle fait une scène, n*est sans doute qu'une muse pédestre, mais de quel pied elle trotte, vif, alerte, pétulant, faisant sonner le long du chemin les grelots de ce vers libre que personne n'a depuis agité avec cet entrain! Un grand nombre de vers proverbes qui flottent dans les mémoires, sans qu'on en sache bien l'origine, se retrouvent dans ces poésies diverses, auxquelles il faut joindre encore toutes les saillies poétiques jetées à travers la correspondance. Rien de plus instructif, pour un amateur de style ou pour un homme du métier, que l'étude attentive de ces fragments dans lesquels s'exerce ou s'affirme la virtuosité du plus fin artiste qui mania le vers français.

Les Contes, publiés en cinq fois, le premier livre en 1665, quand l'auteur avait quarante-quatre ans, le cinquième en 1685, lorsqu'il en avait soixantequatre, furent, on n'en saurait douter, l'occupation préférée, le jeu d'imagination auquel il revenait le plus volontiers, le seul pour lequel il se trouvait un peu plus d'haleine. Quand il dépasse ailleurs une centaine de vers, il ne s'y soutient pas comme il fait

dans Joconde, la Fiancée du roi de Garbe, la Coupe enchantée, le Petit chien qui secoue des pierreries. Il est vrai qu'il s'appuie alors sur Boccace et l'Arioste, mais dans les Filles de Minée ne s'appuyait-il pas sur Ovide? On y voit bien pourtant que la narration d'Ovide est encore trop sérieuse pour lui. Dans Philémon et Baucis, aussi imité d'Ovide, le chefd'œuvre, l'églogue exquise des vieux époux ne comprend pas cent cinquante vers. Le préambule, écrit dans le premier feu, est délicieux, mais la péroraison, avec toutes les flatteries à Vendôme, se traîne avec peine, ennuyée et ennuyeuse; le poète en a assez. On constate bien sans doute des accès de fatigue dans les Contes, surtout dans les débuts qui sont souvent pénibles, prosaïques, filandreux, mais à mesure que la scène se précise et que les acteurs prennent corps, le narrateur se réveille, s'amuse, devient plus vif et plus gai. Il semble qu'on entende le bonhomme, lui-même, un peu lourd, demi-somnolent, commençant son récit au milieu de la belle société qui l'écoute, toussotant, hésitant, balbutiant, puis, rassuré et excité par les yeux égrillards qui le fixent et les sourires étouffés qui l'encouragent, s'abandonnant à sa verve libertine.

De fait, ces contes légers, grivois ou obscènes, qu'on disait et redisait à huis clos longtemps avant qu'ils fussent imprimés, restent bien dans la tradition du genre, tel qu'il avait été pratiqué, de temps immémorial, chez nos aïeux et chez les Italiens. Ce sont moins des morceaux à lire que des morceaux

à dire, et comme des sortes de transcriptions des récits qu'on pouvait entendre, à cette époque, chez les désœuvrés du beau monde. Les chroniques, mémoires, correspondances, poésies du temps ne nous laissent aucun doute sur Textrême liberté du langage dont on usa longtemps, même à la cour, avant que Louis XIV fût parvenu à y imposer Tapparence d'une étiquette soutenue et d'une dignité imperturbable. Mais comme on se rattrapait, même alors, dans le privé et dans les coins ! 11 va sans dire qu'à Paris, comme en province, tous les vieux gentilshommes, robins et bourgeois, accoutumés, eux et leurs femmes, à cette verte langue, que l'exemple du roi Henri avait si fort encouragée et qui avait repris des forces au temps de la Fronde, n'en pouvaient ni voulaient perdre l'habitude; c'était le vieux fonds national, ce fonds dit gaulois^ si conforme au tempérament de la race, qu'il devait persister et survivre à travers toutes les révolutions de la société, des mœurs et du langage. D'autre part, la gent lettrée et raffinée, les diseurs subtils et les précieuses quintessenciées de l'Hôtel de Rambouillet, en ouvrant leurs portes à la littérature italienne, n'y avaient pas introduit que des rhétoriciens amphigouriques et des poètes platoniques. On y faisait profession d'adorer Pétrarque ; en réalité, on s'y délectait de Boccace et de l'Arioste , plus amusants et plus vivants, plus clairs et plus familiers. Dans le cercle des vrais Italiens, des filles de Mazarin, Boccace régnait ouvertement, et c'est là que La Fontaine en

aurait appris le culte, s'il ne Tavait déjà pratiqué auparavant.

Les deux premiers livres, publiés, l'un en 1665, l'autre en 1666, sont composés, en grande partie, d'oeuvres faites ou ébauchées depuis longtemps. On s'en apercevrait à la diversité du style, à des tâtonnements et à des coutures, si l'on ne connaissait de reste la patience de l'écrivain à lécher et relécher son œuvre. Dans le premier recueil, on saisit clairement tous les hasards d'où sort l'inspiration : Joconde vient de l'Arioste, Richard Minutolo^ le Cocu battu et content sont empruntés à Boccace; Antoine de la Sale a fourni le Mari confesseur^ Athénée les Deux Amis et le Glouton, Il n'y a que le Savetier^ le Juge de Mesle, Sœur Jeanne, petites pièces déjà anciennes , qui soient des anecdotes contemporaines. Le dernier récit, le plus sérieux, le plus français d'apparence, le Paysan qui a offensé son seigneur, semble aussi venir de l'italien ou de l'espagnol. Même diversité dans la façon dé présenter les choses que dans les sources où elles sont puisées. L'auteur, étonné d'être publié, mais désireux de l'être de nouveau, ne sait trop lui-même ce qu'il doit faire. Faut-il continuer à imiter le vieux langage? Faut-il, au contraire, constituer un langage nouveau, comme l'ont fait Molière pour la Comédie et Boileau pour la Satire ? La réponse du public fut ce qu'elle devait être : on l'encourageait à prendre toutes ses libertés, à être lui-même. En conséquence, dans le second livre, dès l'année

l'œuvre. 135^-

suivante, l'auteur rej>rend les morceaux déjà ébauchés en style marotique, il les rafraîcliit, les assouplit, les modernise; en plusieurs endroits, lesretou-ches sautent aux yeux ; le Gascon puni et la Fiancée du roi de Garbe, qui sont les narrations les plusrapides, en vers irréguliers, sont évidemment les dernières en date. C'est dans les troisième et quatrième livres, parus l'un en 1671, l'autre en 1674, qu'il atteint la perfection de sa manière ; les Oies de Frère Philippe^ la Coupe enchantée^ le Petit Chien ^ le Roi Candaule^ y sont ses chefs-d'œuvre, en vers libres, comme les Rémois, le Faucon^ la Courtisane amoureuse^ Nicaise, le Pdté d'anguille, ses chefsd'œuvre en vers réguliers. Le pastiche marotique devient de plus en plus rare, et, dans la plupart de ces récits galants, la grâce enjouée du conteur n'a. d'égale que son habileté à envelopper de motsdécents les plus énormes indécences. C'était là un. des mérites auxquels la belle société, dont ces contesfaisaient les délices, était le plus sensible. S'il s'y trouvait d'honnêtes femmes d'humeur joyeuse et franche, comme la belle Marquise de Sévigné, pour avouer ouvertement le plaisir qu'elles trouvaient à écouter et lire ces libres fantaisies, il n'y manquait^ point non plus de prudes Arsinoés qui, tout en> aimant les réalités, ne voulaient point rougir du» mot, ou de perverses Ninons, franchement débridées, pour lesquelles les sous-entendus les plushardis étaient aussi les plus agréables. Ce fut une des dernières sans doute qui l'engagea « à conter-

d'une manière honnête » sa plus grossière obscénité, le Tableau :

Tout y sera voilé, mais de gaze, et si bien Que je crois qu'on n'en perdra rien.

Qu'il y a loin de cette manière, doucereuse et élégante, de faire passer le libertinage à la manière naïve et joyeuse , naïve jusqu'à la grossièreté , joyeuse jusqu'au burlesque, franchement sensuelle, quelquefois tragique, qui avait été celle des anciens conteurs ! Ce serait faire le plus souvent tort à La Fontaine que de le comparer, point par point, avec ses devanciers, lorsqu'il les imite, surtout ses devanciers d'Italie. L'enthousiasme parfois lyrique, parfois brutal, la gravité constante, le sensualisme exalté, allant des délicatesses les plus subtiles aux violences les plus monstrueuses, que les Italiens apportent d'ordinaire dans les choses de l'amour, échappaient alors, de plus en plus, à la société française qui ne voulait voir dans l'amour, lorsqu'il était sérieux, qu'une passion intellectuelle et, lorsqu'il était léger, qu'une distraction galante.

Si le sérieux de l'Arioste, chanteur sceptique de galanteries imaginaires, étonnait déjà Boileau, que devait-il penser de Boccace, artiste plus siniale et plus puissant, qui fait agir et fait parler tous ses personnages, même dans les occasions les plus scandaleuses et les plus comiques, avec une gravité étrange? Il ne voyait sans doute, dans le Décaméroriy ce mélange hardi de prédications morales, de subti-

lités sentimentales, de brutalités sensuelles, de passions tragiques, qu'un amas de récits scandaleux où des libertins, tels que La Fontaine, pouvaient seuls se complaire à rechercher des gaillardises agréables à conter en belle compagnie pourvu qu'on leur donnât un tour plus badin. N'était-ce pas, du reste, de cette façon qu'on Jugeait alors notre Rabelais, ne le répudiant ou ne le défendant qu'à cause de ses obscénités?

Ne pensons donc point aux prédécesseurs qui l'ont inspiré et ne lui jetons pas leurs noms à la tête. Lui-même qui, tant de fois, manifeste son admiration pour eux en même temps que sa crainte de les gâter, ne l'eût certainement pas voulu. Il évite, d'ailleurs, tout ce qui peut faire croire qu'il se pique de fidélité en les imitant, et qu'il est un traducteur. Il embrouille ses réminiscences, il mêle deux ou trois contes, prend de-ci de-là ce qui lui convient, laissant le reste. Il suffît que son indolence trouve quelque part un canevas tout prêt, dont il enlève la vieille broderie, pour la remplacer par des ornements de son cru. Bien souvent il ne reste, du thème original, qu'une apparence, un titre, presque rien. M. Emile Montégut, avec sa pénétration ingénieuse et son exquise sensibilité, a montré autrefois ce qu'il y avait de poétiquement tragique dans les aventures de la Fiancée du roi de Garbe, telles que Boccace les a présentées. C'est l'épopée, douloureuse et sanglante, de la Beauté fatale, malgré soi troublante et corruptrice, qui sème autour d'elle le désespoir, la discorde, le

meurtre, présent terrible des Dieux pour celle qui la porte en pleurant, ainsi qu'une couronne sanglante de martyre. On sait ce qu'il reste de cette conception passionnée et grandiose de la Renaissance dans le récit adouci et desséché de La Fontaine : une suite d'épisodes égrillards et de vulgaires polissonneries. C'est ainsi que, presque toujours, l'amour, se.nsuel ou tendre, la passion, brutale ou raffinée, qu'il a pu rencontrer chez ses modèles, se dénaturent, pour être acceptés de son auditoire, en galanteries faciles, et que la peinture des mœurs, des caractères, des sentiments, souvent si vive dans les Novelle et dans les Fabliaux, s'efface presque complètement chez lui, pour ne laisser place qu'à une action rapide et finement dialoguée.

Tandis que, dans les Fables, prenant de tous côtés des apologues secs et informes, il déroulera avec complaisance, autour de ces pauvres matières, toute la richesse d'une observation délicate et d'une sensibilité infatigable, en poète et en penseur, dans la plupart des Contes il s'efforce au contraire de mettre à la portée de ses auditeurs, en les réduisant et en les polissant, les gaillardises énormes ou les comédies vivantes des anciens nouvellistes; on dirait des éditions de Boccace, Machiavel, Rabelais, non expurgées, mais abrégées et mitigées à l'usage du beau monde. Pourvu qu'il conte avec agrément, d'un ton leste et dégagé, sans s'arrêter sur une description trop minutieuse, sur un dialogue trop prolongé, sur une action trop brutale, en n'évoquant au passage,

sur un fond vague, que des silhouettes gaies et légères, et qu'il marche vite au dénouement prévu, il est satisfait et on Test aussi. Boccace, notamment, son plus cher ami, se trouve ainsi allégé de toutes ces richesses encombrantes et de ces développements parasites, qui répugnent foncièrement à la sobriété autant qu'à la vivacité du génie gaulois. Ici, plus de ces cadres apprêtés et factices, dans lesquels presque tous les conteurs, à l'imitation du Toscan, avaient cru, jusqu'alors, devoir présenter l'ensemble de leurs récits sous des rubriques plus ou moins édifiantes; aucun accompagnement de ces réflexions morales, de ces analyses psychologiques, de ces problèmes sentimentaux, qui justifiaient ou innocentaient, pour eux, la liberté de leurs récits, mais qui, pour nous, en obstruent seulement les abords avec un pédantisme insupportable et une hypocrisie inconvenante. Dans les récits mêmes, presque plus de mise en scène, de décors, ni de types individuels et accentués (voir, par exemple, le Belphégor dans Machiavel). Toute cette rhétorique, subtile et verbeuse, des monologues psychologiques et des dialogues scolastiques qui, parfois, dans le Décat/iéron, suspend si péniblement l'action, la hardiesse aussi des gestes obscènes et la brutalité lourde des gros mots ont disparu. Il conte, il conte, il conte, pour conter, pour s'amuser, pour amuser les gens, à la façon des ancêtres gaulois, des diseurs de fabliaux, sans autre pensée, sans nulle prétention. La légèreté de ce badinage en excuse, à ses yeux, comme à celui des

autres, les thèmes inconvenants et les sous-entendus polissons. Cela passe aussi vite que cela a été entendu. Cela chatouille légèrement les imaginations, sans les échauffer, ni les troubler; cela ne reste pas •dans la pensée, n'entre surtout jamais dans le cœur. C'est au moins ainsi que pensait La Fontaine. En tout cas, il est heureux pour sa gloire qu'il ait trouvé une matière plus haute où développer toute la grâce et toute rétendue de son génie.

La Fontaine, pour la postérité comme pour ses •contemporains, est resté, avant tout, presque uniquement, Tauteur des Fables; c'est justice morale et c'est justice littéraire. Quel que soit le charme de certains contes, il est rare qu'il y donne toute sa mesure comme écrivain; ce n'est même pas là qu'il excelle, dans son talent le plus personnel, comme conteur. C'est pour les Fables qu'il a réservé à la fois toutes ses qualités de metteur en scène, de narrateur incomparable, de dialogueur vif et fin, en même temps que celles d'observateur satirique et universel, de philosophe sensible et humain, de poète délicat et profond; c'est dans les Fables, non dans les Contes, qu'il dépasse de loin tous ses devanciers, qu'il est «excellent, supérieur, unique, et qu'il a défié d'avance toutes les imitations, ainsi que l'expérience en est faite depuis deux siècles.

Est-ce à dire que, dans les Fables^ sa modestie ait prétendu, cette fois, faire œuvre originale? Non, sans •doute. Le terrain où il s'avançait, d'un pied timide, semblait plus battu encore que celui du conte. Où n'en

l'œuvre. 14*

trouvait-on pas, de ces apologues, résumant, en deux ou trois lignes, une observation d'expérience ou un conseil de morale? N'était-ce pas l'expression de pensée habituelle aux peuples primitifs, aux peuples enfants? Et comme les chansons de nourrices, ne les retrouvait-on pas, ces apologues, toujours les mêmes,, variant peu dans la forme, chez les Orientaux, les Grecs, les Latins, les Français et les Italiens, aussi bien ceux du Moyen Age que ceux de la Renaissance ?* Dans ces derniers temps, ces historiettes récréativeset édifiantes, la vieille sagesse du monde, avaient justement été remises à la mode par plusieurs traductions d'Ésope (1633, de Bomat; 1646, P. Millot; 1659, J. Baudouin) et par la traduction d'un recueil hindou, le Livre des Lumières (1644).

En choisissant quelques-unes de ces historiettespour les mettre en vers, dans l'intention de plaire à des amis et d'amuser des enfants, La Fontaine, suivant sa coutume, obéissait donc à la mode, et ne croyait pas faire une entreprise extraordinaire. Il amusait les autres, mais il s'amusait surtout lui-même, prenant « un plaisir extrême » à dénicher, dans tous^ les bouquins qui lui tombaient sous la main, toutesces ingénieuses paraboles, moins longues que Peau d'Ane. Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur l'énorme quantité de sources d'où son dernier et savant commentateur* voit sortir chaque fable pour être con-

1. Œuvres complètes de La Fontaine ^ dans la Collection' des Grands Ecrivains de la France; notes de M. Henri Ré> gnier, préface de M. Paul Mesnard.

vaincu de l'érudition spéciale de La Fontaine en cette matière. Erudition de poète, cela va sans dire, de poète qui jouit des choses, s'en pénètre et s'en inspire, les rejette et les oublie, au gré de sa fantaisie, et qui n'a rien à faire avec l'érudition méthodique et critique du traducteur ou du philologue. S'il n'a pas tout lu, il a beaucoup lu, presque tous les livres imprimés, et peut-être quelques manuscrits; ce ne sont pas seulement des détails caractéristiques , dans les t3^pes des personnages, leurs actes et leurs paroles, qui lui en reviennent et qui nous l'attestent, ce sont aussi de ces rencontres d'expressions vivantes et familières, parfois de vers entiers, qu'il est bien difficile d'attribuer au hasard. Il ne cache pas plus ses réminiscences qu'il ne fait étalage de ses lectures, et il puise à pleines mains, dans le fonds commun, sans dissimulation comme sans gêne. -

Ce fut un bonheur pour lui qu'aucun de ses devanciers n'eût imprimé, sur un recueil de fables, la marque d'un génie littéraire, puissant et riche, comme cela s'était produit pour les contes. Les poètes qui avaient trouvé, par aventure, dans un apologue, l'occasion d'un chef-d'œuvre, n'étaient pas des fabulistes de profession; c'était Horace avec le Rat de Ville et le Rat des Champs^ c'était Marot avec le Lion et le Rat) aussi, quand notre malin bonhomme, par tradition ou par obligation, reprendra les mêmes sujets, il se gardera d'entrer en lutte avec de tels rivaux : il leur tirera sa révérence, et, très humblement, se contentera de les résumer en quel-

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ques mots, ternes et ennuyés, comme un compte rendu de feuilletoniste. En général, il n*a point à s'humilier de la sorte. Ni Esope, ni Phèdre, ni Gorrozet, ni Verdizotti, malgré leurs mérites réels, ne pouvaient lui en imposer comme Boccace, TArioste, Machiavel, Rabelais. Le sujet traditionnel, entre leurs mains, n'a pas subi de transformation assez personnelle et caractérisée pour qu'elle s'impose, par l'originalité des images, par la force et la couleur des détails, à son rêve, encore flottant. Cela reste, toujours pour lui, simple matière à développements, une matière souple et commode, qui lui fournit seulement les noms des acteurs avec un scénario très sommaire, mais qui lui laisse toute liberté pour choisir son décor, habiller ses personnages, leur donner des comparses, les faire agir et parler, et jeter, au besoin, à la cantonade, ses propres réflexions. Quel bonheur, pour un voluptueux songeur, de n'avoir pas de grosses charpentes à équarrir ni à dresser, de trouver, devant lui, toute faite, une maçonnerie d'édicule qu'il n'aura qu'à sculpter, peindre, meubler, peupler d'habitants agiles et aimables, spirituels et babillards ! Ce sont là toutes besognes ingénieuses et délicates, auxquelles il s'entend à merveille, car il possède, à part lui, une inépuisable provision de souvenirs pittoresques et d'observations curieuses, et il jouit de relations très anciennes et très étendues dans la société humaine et dans la société animale, deux mondes fraternels qui, pour lui, coureur de bois et de campagnes, s'avoisinent, se mêlent, se confondent.

Ce n'est pas, du premier coup, néanmoins, même sur ce champ restreint, qu'il prendra ses coudées franches. Que ne possédons-nous, pour les fables, une chronologie exacte de leur genèse! On y suivrait, à la piste, tous les tâtonnements et tous les détours d'une marche irrésolue et embarrassée. En mêlant, à dessein, dans la première édition des six premiers livres, en 1668, une quantité d'œtivres assez inégales, d*âge très divers, les unes anciennes, les autres récentes, presque toutes passées déjà à l'épreuve de la lecture publique, le fabuliste a rendu ce classement difficile. Néanmoins, on peut l'opérer par une lecture attentive. Le metteur en vers se montre d'abord tremblant et hésitant. Ne connaît-il pas l'opinion rigide de Patru? La dignité des fables, c'est d'être courtes et sèches, comme des préceptes de magisters. On sait que, depuis, Lessing et d'autres savants ont professé la même opinion, en l'accompagnant d'exemples faisant penser au Renard qui a la queue coupée. L'autorité de ces « maîtres de notre éloquence » inquiète, il l'avoue dans sa préface, notre Champenois qui n'éprouve aucun goût pour les beautés particulières de ce laconisme solennel, pour ce qu'il appelle, avec une douce ironie, « les grâces lacédémoniennes ». Il s'en tient donc quelque temps à l'abréviation rapide, un peu sèche, des apologues les plus classiques, la Cigale et la Fourmi^ le Coq et la Perle , le Renard et les Rai'' sins, etc., il travaille en écolier, pour des écoliers, sous l'œil sévère du professeur.

l'œuvre. 14&

Une telle contrainte ne pouvait durer. Même lorsqu'il s'enfermait encore dans la formule brève [la Grenouille et le Bœuf, le Loup et le Chien , etc.)^ il y apportait un tel accent, il y ajoutait une telle couleur, qu'avec moins de mots, la fable, animée et pleine, en disait dix fois plus que dans les anti— ques rédactions. Il y avait, d'ailleurs, d'autres conseillers que Patru. On ne sait lequel l'engagea à> refaire le Bûcheron et la Mort, mais c'était un critique plus ouvert et plus avisé et qui dut se réjouirlorsqu'il vit le poète rompre décidément le cadre étroit de la vieille fable et, sous ce litre, donnerhardiment toutes sortes de fantaisies sans noms et sans précédents, des idylles champêtres [l'Hirondelle' et les petits Oiseaux), des comédies bourgeoises- [l'Homme entre deux dges et les deux Maîtresses), dessaynètes antiques [Simonide préservé par les Dieux,, Testament expliqué par Ésope), des morceaux philosophiques [V Astrologue qui se laisse tomber dans unpuits). Si Patru faisait la mine, et Boileau avec lui,, en revanche» on n'entend qu'applaudissements du^* côté de Molière, Racine, Furetière, Chapelle, et du* fidèle Maucroix, à qui le poète reconnaissant dédieun conte de paysans, en même temps qu'il placeouvertement d'autres caprices sous la protection deses admirateurs déclarés, le duc de la Rochefoucauld, Mademoiselle de Sévigné, le Chevalier de- Bouillon. La dédicace au Dauphin est d'un to»» assuré et ferme, mais il est facile de voir, dans la» préface, combien toutes ces chicanes l'avaient in—

quiété, et, dans plus d'une fable, qu'il en avait gardé un grain de rancune :

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense :

Tout babillard, tout censeur, tout pédant Se peut connaître au discours que j'avance.

Chacun des trois fait un peuple fort grand.

Il y revient un peu plus loin dans la pièce Contre ceux qui ont le goût difficile , mais celte fois en triomphateur. Le succès a dépassé son attente. C'est la ville, autant et plus que la cour, qui a salué, dans le rapetasseur de sornettes, un novateur inattendu, amusant, instructif. Lui-même a pris peu à peu conscience de sa valeur et de son habileté, et quand il s'est exercé, dans la même page, à prendre successivement le ton de l'épopée et celui de l'églogue, donnant à bien entendre qu'il fait ce qu'il veut, il peut lancer la fameuse apostrophe :

Maudit censeur, te tairas-tu ?

Ne saurais-je achever mon conte ?

C'est un dessein très dangereux Que d'entreprendre de te plaire.

Les délicats sont malheureux :

Rien ne saurait les satisfaire.

Les a délicats » I Pour l'ironie, c'est le pendant des « grâces lacédémoniennes ». Le poète savait bien où ils étaient, les vrais délicats, Molière, Racine, la Sévigné! Il savait bien aussi que ceux-là n'étaient jamais mécontents que d'eux-mêmes, et, parce qu'ils étaient, comme lui, vraiment délicats, apportaient toujours, à juger les œuvres d'autrui, l'intelligence

et Tindulgence des grands esprits pour lesquels Tadmiration n*est qu'une des formes les plus douces de leur propre joie de vivre, de sentir, d'imaginer, de créer I

A partir de ce moment, La Fontaine se sent son maître et s'en donne à cœur joie. Il prend de toutes parts, dans les livres, dans la réalité, à la ville, à la cour, à la campagne. Son personnel animal se complète, s'anime, jette le masque, prend de plus en plus l'air humain. Son personnel humain s'augmente aussi et tient dignement sa place, quand il faut, dans cette multitude infinie et grouillante. Ce ne sont plus seulement les bêtes qui parlent, mais encore les arbres, le vent, le soleil, les ustensiles. Court-on grand risque d'errer en attribuant, à cette seconde et libre poussée de son génie, des petites et grandioses épopées telles que le Chêne et le Roseau^ le Lion elle Moucheron^ des pastorales et des scènes de genre, aussi exquises dans la gaîté que dans la gravité, telles que le Jardinier et son Seigneur^ l'Œil du Maître, l'Alouette et ses Petits, la Vieille et les deux- Servantes, le Lièvre et la Tortue, le Villageois et le Serpent, la Jeune Veuve, etc. ? Toutes ces pièces, on le remarquera, sont en vers libres, dans ce rythme souple et varié qui devient, depuis Joconde, son instrument spécial; et ce sont des épisodes de poèmes rustiques ou mondains tout autant que des fables. La prestesse du récit est aussi surprenante que dans les contes, mais avec combien de charmes en plus! Que de descriptions nouvelles.

fines et vraies, que de figures vivement peintes, que de traits originaux de bonne comédie, que d'impressions vives et naturelles, que d'observations délicates et profondes, que d'émotions rapides mais sincères, et dans quel langage! Un langage à la fois si sobre et si riche, si clair et si coloré, si naturel et si achevé, que Ton n'y saurait trouver un mot de trop, et que chaque mot, juste, nécessaire, et pourtant imprévu, y donne une sensation exquise qui se fixe du coup dans la mémoire, et qui n'y vieillira jamais ! C'était, à la fois, tout l'esprit de la province paysanne et bourgeoise, tout l'esprit de la capitale policée et savante, tout l'esprit gouailleur, gaulois, populaire du Moyen Age, tout l'esprit rêveur, cosmopolite, aristocratique de la Renaissance qui se trouvaient par un miracle inattendu, réunis, d'un lien imperceptible et indissoluble, une fois par hasard, dans une même œuvre que tout le monde comprenait et où tout le monde trouvait son compte. L'auteur n'avait pas eu, pous le savons, de si hautes visées, et ses lecteurs ne lui en demandaient pas si long. Tout se passa bien naturellement et bien simplement : c'était, pourtant, dans notre histoire littéraire, un événement considérable : c'était le génie national, sous sa forme la plus naturelle et la plus complète, qui se retrouvait, tout à coup, sans s'être cherché, et qui ressuscitait sans y penser.

Quand le poète, dix ans après, publia les cinq livres suivants, il n'avait plus à se défendre. Sa préface, brève et nette, est une simple et ferme

déclaration d'indépendance : a J'ai jugé à propos de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différents de celui que j'ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets que pour remplir de plus de variété mon ouvrage.... Je ne tiens pas qu'il soit nécessaire d'en étaler ici les raisons ». A quoi bon, en effet, s'expliquer plus longtemps lorsqu'on est certain de vaincre? Ces cinq livres , l'expression la plus complète d'un talent viril et mûr, ne comprennent guère que des chefsd'œuvre ; c'est le fameux Panier de Cerises de Madame de Sévigné, qui semble d'abord trop plein et qu'on finit par épuiser à force de picoter en choisissant toujours la meilleure. Pour commencer, les Animaux malades de la peste ^ le Héron ^ la Fille ^ le Coche et la Mouche^ la Laitière et le Pot au lait, pour continuer le Savetier et le Financier y VOurs et r Amateur des Jardins , les Deux Amis, les Deux Pigeons, VHomme et la Couleuvre, pour terminer le Paysan du Danube, le Vieillard et les Trois jeunes hommes, la Souris et le Chat-Huant. C'est là vraiment que le génie spontané de La Fontaine s'épanouit dans toute sa diversité et dans toute sa grâce, allant du badinage enfantin à la majesté épique, passant de la satire à l'idylle, de la comédie à la méditation, avec une vivacité naturelle et une noble familiarité qui ont fait prononcer, à son sujet, tour à tour, les grands noms d'Homère et de Shakespeare. Un Homère en raccourci, cela va sans dire, un Shakespeare en miniature, soit encore! Où

goûter ailleurs, pourtant, que dans le divin Grec, un si doux enchantement de l'oreille et de l'esprit, une association si naïve de l'âme avec tous les êtres et toutes les choses, une affabilité si paternelle ? Où admirer ailleurs que dans le tumultueux Anglais, une telle universalité d'observation, une telle générosité de sympathies, une telle abondance de figures et de caractères, un tel art de les mettre en scène, de les rendre visibles, tangibles, réels, vrais de gestes, vrais de paroles, dans un décor sans cesse renouvelé ?

C'est peut-être parce que La Fontaine se montrait si vrai et si simple, si modeste et si aisé, que la plupart des contemporains, tout ravis qu'ils en furent, n'attribuèrent point à ces Fables la haute portée que nous leuu accordons. Molière n'était plus là pour dire le mot décisif. La Bruyère, Fénelon et quelques autres, qui voyaient clair, étaient des exceptions. Pour le public, même admirateur, la fable n'en restait pas moins un genre de poésie inférieur et sans importance, un genre vague et bâtard, qu'on ne savait où classer, puisque le grand Boileau, lui-même, avait dédaigné de lui trouver des règles, une littérature d'enfants, de vieillards, de gens du commun. Il est curieux de constater que, jusqu'en ces derniers temps, les commentateurs les plus enthousiastes du fabuliste se sont presque toujours donné des peines infinies pour le relever de celte excommunication : on croyait devoir lui chercher des excuses pour s'être voué à la glorification des

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petites bêtes et des petites gens. Tant cette malheureuse idée, pédantesque et absurde, de la règle esthétique appliquée d'avance aux productions futures de Tesprit, tant ce sot besoin, ou plutôt ce besoin des sots, de posséder une législation de Tintelligence afflictive et préventive, a été longtemps dominante chez nous !

C'est justement parce que la fable était un genre déréglé, sans limites établies, sans passé glorieux, sans titulaires imposants, un genre vague, abandonné au premier occupant, que La Fontaine put s'en emparer en y pnsnant toutes ses aises. Trop timide et prudent, trop pacifique aussi et trop ami de sa quiétude pour rompre ouvertement en visière avec aucune des conventions littéraires qu'il voyait se resserrer autour de lui, non plus qu'avec aucune des conventions sociales au milieu desquelles il se laissait vivre, trop sensé et trop indépendant, d'autre part, pour s'y plier sans réserve, il avait trouvé, dans ces apologues innocents, un prétexte commode pour se livrer à la rêverie et à la causerie, ses deux plus grands plaisirs après le sommeil et l'amour. Quand il se sentit libre, sur ce terrain dédaigné, il s'y installa, se livrant et s'ouvrant chaque jour davantage, et il finit par y confier à ses roseaux chantants tout ce qu'il avait sur le cœur, tout ce qu'il pensait du roi Midas, de ses acolytes, de ses sujets, de tous et de toutes.

N'était-ce pas, ainsi, de tous temps, en prenant les bonnes bêtes pour truchements, que les esclaves

impuissants^ les opprimés craintifs, les victimes résignées, depuis les parias de l'Inde et les hilotes <le Grèce jusqu'aux serfs de la féodalité, avaient parfois soulagé leurs misères çt jeté leurs plaintes vers l'avenir, sous la forme d'inoffensives moqueries? De là, l'inaltérable popularité de toutes ces allégories familières qui, raillant des travers et des vices éternels, forment aussi, pour les humbles, un fonds de consolations éternelles. En leur prêtant, à ■son tour, toutes les séductions que lui pouvait sug- :gérer son expérience de la vie, sa finesse d'observations, son intelligence de là nature et la bonté •compatissante de son cœur, La Fontaine obéissait, ^vec candeur, à ses premiers instincts de provincial, •<le petit bourgeois, de paysan, de plébéien. Il fréquentait les grands seigneurs, mais il aimait les roturiers, il habitait la ville, mais il regrettait la •campagne, il acceptait la dépendance, mais il savait le prix de la liberté; c'est ainsi qu'il déposa, dans ses fables, confidentes complaisantes et discrètes, toutes sortes de pensées intimes qui eussent fort 'étonné son monde s'il les avait formulées à haute voix, et l'intarissable trésor des sentiments, des «motions, des réflexions recueillies du haut en bas •de la société durant de longues années d'une flânerie -attentive. C'est donc bien dans les fables qu'il fut le plus souvent et le plus complètement un vrai poète -et un grand poète.

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