‹ La Fontaine:Chapitre 13 sur 121 · LE SURINTENDANT · texte numérisé non relu

LE SURINTENDANT

forêts avait passé tant de fois, lorsque enfant il allait aux Aulnes chez son oncle Jannart, ou quand, galant jeune homme, il faisait le voyage chez la belle abbesse (1), que La Fontaine supplie dans les vers suivants :

Dans cet écrit, notre pauvre cité

Par moi, seigneur, humblement vous supplie Disant qu’après le pénultième été

L'hiver survint avec grande furie, Monceaux de neige, et gros randons de pluie, Dont maint ruisseau croissant subitement Traita nos ponts bien peu courtoisement.

Si vous voulez qu'on les puisse refaire,

De bons moyens j’en sais certainement, L'argent surtout est chose nécessaire.

Or, d’en avoir c’est la difficulté ;

La ville en est de longtemps dégarnie.

Qu'y ferait-on? vice n’est pauvreté ;

Mais cependant, si l’on n'y remédie,

Chaussée et pont s’en vont à la voirie. ‘ Depuis dix ans nous ne savons comment

La Marne fait des siennes tellement

Que c’est pitié de la voir en colère.

Pour s'opposer à son débordement,

L'argent surtout est chose nécessaire.

Si demandez combien en vérité

L'œuvre en requiert, tant que soit accomplie, Dix mille écus en argent bien compté,

C'est justement ce de quoi l’on vous prie Mais que le prince en donne une partie,

Le tout, s’il veut, j'ai bon consentement

De l’agréer, sans craindre aucunement.

S'il ne le veut, afin d'y satisfaire,

Aux échevins on dira franchement :

L'argent surtout est chose nécessaire.

(1) Voir l'Épitre à M. D. UC. À. D. M. (1657), à Mme de Coucy, abbesse de Mouzon, commençant par ces mots.

“Très révérende mère en Dieu, Qui révérende n'êtes guère.

Envoi.

Pour ce, vous plaise ordonner promptgment Nous être fait du fonds suffisamment ; Car vous savez, seigneur, qu’en toute affaire, Procès, négoce, hymen, ou bâtiment, L'argent surtout est chose nécessaire.

(Ballade à M. Fouquet pour le pont de Château-Thierry.)

Le mariage du roi avec l'Infante, celui de Monsieur, frère unique du roi, avec Henriette-Anne d'Angleterre, firent fort à propos que la fin de l'an 1660 et le commencement de 1661 se passèrent dans les fêtes. La Fontaine ne laissa pas de prendre part à ces divertissements. Un madrigal au roi et à l'infante, une relation en vers adressée à M. Fouquet sur l'entrée de la nouvelle reine dans Paris, une autre sur l'union de Monsieur témoignèrent de la verve impromptue et de l'enjouement avec lesquels l'auteur accueillait tant d'événements heureux.

Mais un sujet plus grand de se réjouir allait occuper le poète.

Louis Le Vau, Charles Le Brun, André Le Nostre, ces trois maîtres d'arts si différents, avaient réussi enfin, après avoir fait raser plusieurs villages, dépensé de trois à quatre millions, occupé pendant des années des milliers d'hommes, à élever non loin de Melun, sur les bords de la petite rivière d'Anqueuil, cette résidence princière, cette merveille unique que sont le parc, les promenades, les bassins et le château de Vaux-le-Vicomte.

L'architecture, la peinture et le jardinage avaient participé de tout leur éclat à l'ornement de ce domaine vraiment royal. Mais cela ne satisfaisait pas tout à fait La Fontaine. Il voulait que la poésie eût aussi sa part dans

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l'achèvement de ce palais si vaste, de ces bois bien disposés, de ces jeux hydrauliques si beaux. C'est ce sentiment qui le conduisit à imaginer, dans Z Songe de Vaux, le tournoi d’éloquence entre Palatiane, Apellanire, Hortésie et’ enfin Calliopée.

Le paysage composé, \es belles pentes de gazon continuées par les perspectives des arbres; les « quarreaux de fleurs », les ifs taillés, les boulingrins, les terrasses apparaissent, dans l'œuvre de La Fontaine — on ne l'a pas dit assez — avec la même mesure et le même charme que dans divers des ouvrages du Poussin. Les petites campagnes d'alentour de Maincy et de Melun, le vallon boisé de Valterre (1), ce site où Mme de Sévigné viendra se reposer plus tard et « manger des œufs frais (2) », les voilà bien ici, groupés par le poète en un seul assemblage, en un ensemble unique de décoration.

C'est dans le Songe de Vaux que La Fontaine a fait montre, pour la première fois, de ce beau sentiment descriptif et pastoral dont on retrouvera, plus tard, dans Psyché, Adonis, les opéras, jusque dans Philémon, l'exemple accompli.

L'effondrement de l'extraordinaire fortune de Fouquet, la disgrâce qui s'ensuivit, ne permirent point à La Fontaine d'achever ce poème d'une fraîcheur si vive, d'une perception de la nature ornée à tel point que lui-même, dans'un Avertissement, dit n'avoir vu que le Songe de Polyphile et \e Roman de la rose auxquels on pût bien comparer son œuvre. Des fragments seuls sont demeurés de ce Songe; mais, semblables à ces débris de poterie antique qui laissaient — malgré la cassure — deviner le contour divin d'un beau vase, ils permettent de penser ce qu'eût été dans son ensemble un ouvrage inspiré par un mobile élevé de poésie et d'amour.

(1) Valterre, est Vaux-lè-Vicomte, dans la Clélie. (2) Mme DE Sévicné, à Mme de Grignan. (Lettre du 1°" juillet 1676.)

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