‹ La Fontaine:Chapitre 14 sur 121 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Comme les jardins de Vaux étaient tout nouveau plantés, avertit tout d’abord l’auteur au début, je ne les pouvais décrire en cet état, à moins que je n’en donnasse une idée peu agréable, et qui, au bout de vingt ans, aurait été sans doute peu ressemblante. Il fallait donc prévenir le temps : cela ne se pouvait faire que par trois moyens : l'enchantement, la prophétie et le songe.

Le poète jugea que, de tous ces moyens, le songe valait mieux.

Je feins donc, dit-il, qu’en une nuit du printemps, m’étant endormi, je m’imagine que je vas trouver le sommeil, et le prie que par ce moyen je puisse voir Vaux en songe : il commande aussitôt à ses ministres de me le montrer. Voilà le sujet du premier fragment.

Acante s'étant endormi une nuit du printemps, songea qu’il était allé trouver le Sommeil, pour le prier que, par son moyen,

(1) Les Fragmens du Songe de Vaux ne parurent en réalité qu'en 1671, mais conçus dans le temps de la splendeur de Fouquet, il nous a semblé qu'il y avait lieu de les donner ici.

= SONGE DE VAUX 27 il pût voir le palais de Vaux avec ses jardins : ce que le Sommeil lui accorda, commandant aux Songes de les lui montrer.

Lorsque l’an se renouvelle,

En cette aimable saison

Où Flore amène.avec elle

Les Zéphyrs sur l’horizon ;

Une nuit que le silence

Charmaït tout par sa présence,

Je conjurai le Sommeil

De suspendre mon réveil

Bien loin par delà l’Aurore.

Le Sommeil n’y manqua pas ;

Et je dormirais encore,

Sans Aminte et ses appas (1). Cette fière beauté, qui s’érige un trophée Du cruel souvenir de mes vœux impuissans, Souffrit que cette nuit les charmes de Morphée Aussi bien que les siens régnassent sur mes sens. Il me fit voir en songe un palais magnifique, Des grottes, des canaux, un superbe portique,

Des lieux que pour leurs beautés

J'aurais pu croire enchantés,

Si Vaux n'était point au monde :

Ils étaient tels, qu’au soleil

Ne s'offre au sortir de l'onde

Rien que Vaux qui soit pareil.

C'était aussi cette maison magnifique, avec ses accompagnemens et ses jardins, lesqu’ls Sylvestre m'avait montrés, et que ma mémoire conservait avec un grand soin, comme étant les blus précieuses pièces de son trésor (2). Ce fut sur ce fondement que le Songe éleva son frêle édifice, et tâcha de me faire voir les choses en leur plus grande perfection. I1 choisit pour cela

41) « Le lecteur, si bon lui semble, peut croire que l’Aminte dont je parle représente une personne particulière ; si bon lui semble, que c'est la beauté des femmes en général; s’il lui plait même, que c'est celle de toutes sortes d'objets. Ces trois explications sont libres. Ceux qui cherchent en tout du mystère, et qui veulent que cette sorte de poème ait un sens. allégorique, ne manqueront pas de recourir aux deux dernières. Quant à moi je ne trouverai pas mauvais qu'on s'imagine que cette Aminte est telle ou telle personne : cela rend la chose plus

ssionnée, et ne la rend pas moins héroïque. » (LA FONTAINE.)

(2) Allusion aux nombreuses vues ou « veues » des jardins et bâtiments de Vaux-le-Vicomte dessinées par Israël Silvestre.

tout ce qu’il y avait de plus beau dans ses magasins ; et, afin que mon plaisir durât davantage, il voulut que cette apparition fût mêléé d'aventures très remarquables. Je vis des plantes, je vis des marbres, je vis des cristaux liquides, je vis des animaux et des hommes. Au commencement de mon songe il m’arriva une chose qui m'était arrivée plusieurs autres fois, et qui’arrive souvent à chacun ; c’est qu’une partie des objets sur la pensée desquels je venais de m'’endormir me repassa d’abord en l’esprit. Je m’imaginais que j'étais allé trouver le Sommeil, pour le prier de me montrer Vaux, dont on m’avait dit des choses presque incroyables. Le logis du dieu est au fond d’un bois où le silence et la solitude font leur séjour : c’est un antre que la nature a taillé de ses propres mains, et dont elle a fortifié toutes les avenues contre la clarté et le bruit.

L’Architecture, la Peinture, le Jardinage, et la Poésie, . haranguent leurs juges, et contestent le prix proposé.

Une riche balustre faisait la séparation de la chambre d’avec l’alcôve ; l’estrade en était au moins élevée d’un pied, ce qui donnait encore plus d’éclat à cette action. Là, sur des tapis de Perse, on avait placé les sièges des demi-dieux : ceux des juges y étaient aussi, mais à part, et un peu éloignés de la compagnie. Hors de l’alcôve étaient assises l’une près de l’autre les quatre fées. Ariste, Gelaste, et moi, nous étions debout vis-à-vis d’elles, (1). On tira au sort pour savoir en quel rang elles parleraient. Ce fut à Palatiane de haranguer la première.

[Apellanire lui succéda et vint vanter les charmes de la peinture. Hortésie] « dont le tour est venu ensuite: approcha des juges, mais avec un abord si doux, qu'auparavant qu’elle ouvrit la bouche, ils demeurèrent plus d'à demi persuadés, et ils eurent beaucoup de peine à ne pas se laisser corrompre aux charmes mêmes de son silence ».

(1) ariste, dans Psyché, ce sera Boileau. Mais il parait qu'Ariste est ici Pellisson, ami de La Fontaine et premier commis de Fouquet. Gelaste, tout comme nous le verrons dans Psyché, est déjà Molière.

SONGE DE VAUX => 29

Le tournoi ne s'en acheva pas moins par le succès de Calliopée à qui le poète fut amené fatalement à donner la préférence.

Parlant des deux fragmens qui ouvrent le Songe, La Fontaine écrit :

« C'est assez de ces deux échantillons pour consulter le public sur ce qu'il y a de sérieux dans mon songe ; il faut maintenant que je le consulte sur ce qu’il y a de galant ; et, selon le jugement qu’il fera de l’un et de l’autre, je me réglerai si je continue cet ouvrage. »

TI

Le lecteur saura, pour l'intelligence du fragment qui suit, qu’un saumon et un esturgeon, qui apparemment suivaient un bateau de sel, furent pris dans la rivière de Seine. On les présenta vifs à M. Fouquet, qui les fit mettre en un fort grand carré d’eau, où je les trouvai pleins de santé et de vie quand je commençai ma description. Je m’imagine donc, dans mon songe, que ce sont deux ambassadeurs envoyés à M. Fouquet par le dieu Neptune, pour lui offrir de sa part tous les trésors de l’empire maritime, des morceaux pétrifiés, du corail de toutes sortes, des conques, afin que M. Fouquet pût faire embellir certains rochers qui sont dans un avant-corps d’architecture, vis-à-vis de la cascade de Vaux. Je feins aussi qu’un de ces poissons (c’est l’esturgeon) me parle par truchement, et me conte son aventure et celle de son camarade, avec l'origine et le motif de leur députation.

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