‹ La Fontaine:Chapitre 26 sur 121 · VI. — SUITE DU MÊME VOYAGE · texte numérisé non relu

VI. — SUITE DU MÊME VOYAGE

Je trouvai à Châtellerault un Pidoux dont notre hôte avait épousé la belle-sœur. Tous les Pidoux ont du nez, et abondamment, On nous assura de plus qu'ils vivaient longtemps, et que la mort, qui est un accident si commun chez les autres hommes, passait pour prodige parmi ceux de cette lignée. Je serais merveilleusement curieux que la chose fût véritable, Quoi que c’en soit, mon parent de Châtellerault demeure onze heures à cheval sans s’incommoder, bien qu’il passe quatre-vingts ans. Ce qu’il y a de particulier et que ses parens de Château-Thierry n’ont pas, il aime la chasse et la paume, sait l'écriture, et compose des livres de controverse ; au reste l’homme le plus gai que vous ayez vu, et qui songe le moins aux affaires, excepté celles de son plaisir. Je crois qu’il s’est marié plus d’une fois; la femme qu'ila maintenant est bien faite, et a certainement du mérite. Je lui sais bon gré d’une chose, c’est qu’elle cajole son mari, et vit avec lui comme si c’était son galant ; et je sais bon gré d’une chose à son mari, c’est qu'il lui fait encore des enfans. Il y a ainsi d’heureuses vieillesses, à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu’au bout : il n’y en a guère, mais il y en a, et celle-ci en est une. De vous dire quelle est la famille de ce parent et quel nombre d’enfans il a, c'est ce que je n'ai pas remarqué, mon humeur n'étant nullement de m'arrêter à ce petit peuple.

Trop bien me fit-on voir une grande fille, que je considérai volontiers, et à qui la petite vérole a laissé des grâces et en a

ôté. C'est dommage : on dit que jamais fille n’a eu de plus belles espérances que celle-là.

LA FONTAÎNE. — CHAP. I]

Quelles imprécations Ne mérites-tu point, cruelle maladie, Qui ne peux voir qu'avec envie Le sujet de nos passions !

Sans ton venin, cause de tant de larmes, Ma parente m'aurait fait moitié plus d'honneur : Encore est-ce un grand bonheur Qu'elle ait eu tel nombre de charmes.

Tu n’as pas tout détruit, sa bouche en est témoin, Ses yeux, ses traits, et d’autres belles choses : Tu lui laissas des lis, si tu lui pris des roses ; Et comme elle est ma parente de loin, On peut penser qu’à le lui dire J'aurais pris un fort grand plaisir :

J'en eus la volonté, mais non pas le loisir.

Cet aveu lui pourra suffire.

On nous assura qu’elle dansait bien, et je n’eus pas de peine à le croire : ce qui m’en plut davantage fut le ton de voix et les yeux; son humeur aussi me sembla douce. Du reste, ne m’en demandez rien de particulier; car, pour parler franchement, je l’entretins peu, et de choses indifférentes; bien résolu, si nous eussions fait un plus long séjour à Châtellerault, de la tourner de tant de côtés que j'aurais découvert ce qu’elle a dans l’âme, et si elle est capable d’une passion secrète. Je ne vous en saurais apprendre autre chose, sinon qu’elle aime fort les romans ; c’est à vous, qui les aimez fort aussi, de juger quelle conséquence on en peut tirer. Outre cette parente de Châtellerault, je dois avoir à Poitiers un cousin germain, dont je n’ai point mémoire qu’on m’ait rien dit : je m’en souviens seulement parce qu’il m'a plaidé autrefois.

Poitiers est ce qu'on appelle proprement un village, qui, tant en maisons que terres labourables, peut avoir deux ou trois lieues de circuit : ville mal pavée, pleine d’écoliers, abondante en prêtres et en moines. Il y a en récompense nombre de belles, et l'on y fait l'amour aussi volontiers qu’en lieu de la terre ; c’est de la comtesse que je le sais. J'eus quelque regret de n’y point passer; vous en pourriez aisément deviner la cause.

Ce n’est ni la Pierre- Levée Ni le rocher Passe-Lourdin (1); Pour vous en dire ma pensée, Je les ai laissés sans chagrin ; Et quant à cet autre cousin, Mon âme en est fort consolée ; Mais je voudrais bien avoir vu La Landru.

Toutefois, ayant le cœur tendre, Je suis certain que Cupidon N’eût jamais manqué de me prendre, S'il m’eût tendu cet hameçon ; Et puis me voilà beau garçon, Car au départ il se faut pendre :

Je serais fâché d’avoir vu

La Landru (2).

Cependant je l’aurais vue si nous eussions continué notre route ; j'en avais déjà trouvé un moyen que je vous dirai.

Pour revenir à Châtellerault, vous saurez qu’il est mi-parti dé huguenots et de catholiques, et que nous n’eûmes aucun commerce avec les premiers. Le terme dont nous étions convenus avec notre hôte étant écoulé, il fallut prendre congé de lui. Ce ne fut pas sans qu’il renouvelât sa prière : nous lui donnâmes le plus de temps qu’il nous fut possible, et le lui donnâmes de bonne grâce, c’est-à-dire en déjeunant bien, et tenant table longtemps, de sorte qu’il ne nous resta de l'heure que pour gagner Chavigny, misérable gîte, et où commencent les mauvais chemins et l’odeur des aulx, deux propriétés qui distinguent le Limousin des autres provinces du monde.

(1) Monuments druidiques. Rabelais veut que ce soit Pantagruel qui, par bonté pour les escholiers « print d'un grand rochier qu'on nomme Passe-Lourdin une grosse roche, ayant environ douze toises en carré et d'épaisseur quatorze pans, et la mit sur quatre piliers au milieu d'un champ bien à son aise, afin que lesdicts escholiers, quand ils ne sçauroient autre chose faire, passassent temps À monter sur la dicte pierre, et là bancqueter à lorce flacons, jambons et pastés, et escripre leurs noms dessus avec ung cousteau, et de présent l'appelle-t-on Pierre Levée ».

{2) Qu'est-ce que la Landru? M. H. Régnier s'est posé la question. « Est-ce, ditii, sous un pseudonyme, la beauté à la mode (la Barigny) tant vantée dans Ja lettre 11 (de notre poète). » Une « supposition hasardée » veut que cette Landu soit « Pt une dame Dtton, dont et parlé dans Les lettres do chevalier

le Méré ».

go = LA FONTAINE. — CHAP. III

Notre seconde couchée fut Bellac. L'abord de ce lieu m’a semblé une chose singulière, et qui vaut la peine d’être décrite. Quand, de huit ou dix personnes qui y ont passé sans descendre de cheval ou de carrosse, il n’y en a que trois ou quatre qui se soient rompu le cou, on remercie Dieu.

Ce sont morceaux de rochers Entés les uns sur les autres, Et qui font dire aux cochers De terribles patenôtres.

Des plus sages à la fin Ce chemin

Épuise la patience.

Qui n’y fait que murmurer Sans jurer,

Gagne cent ans d’indulgence.

M. de Châteauneuf

L’aurait cent fois maudit,

Si d’abord je n’eusse dit :

« Ne plaignons point notre peine ; Ce sentier rude et peu battu

Doit être celui qui mène

Au séjour de la vertu. »

Votre oncle reprit qu’il fallait donc que nous nous fussions détournés ; « ce n’est pas, ajouta-t-il, qu'il n’y ait d’honnêtes gens à Bellac aussi bien qu'ailleurs ; mais quelques rencontres ont mis ses habitans en mauvaise odeur ». Là-dessus il nous conta qu’étant de la commission des grands jours, il fit le procès à un lieutenant de robe courte de ce lieu-là, pour avoir obligé un gueux à prendre la place d’un criminel condamné à être pendu, moyennant vingt pistoles données à ce gueux et quelque assurance de grâce dont on le leurra. II se laissa conduire et guinder à la potence fort gaiement, comme un homme qui ne songeait qu’à ses vingt pistoles, le prévôt lui disant toujours qu'il ne se mît point en peine, et que la grâce allait arriver. À la fin le pauvre diable s’aperçut de sa sottise ; mais il ne s’en aperçut qu’en faisant le saut, temps malpropre à se repentir et à déclarer qui on est. Le tour est bon, comme vous voyez, et

Bellac se peut vanter d’avoir eu un prévôt aussi hardi et aussi pendable qu’il y en ait.

Autant que l’abord de cette ville est fâcheux, autant elle est désagréable ; ses rues vilaines, ses maisons mal accommodées et mal prises. Dispensez-moi, vous qui êtes propre, de vous en rien dire. On place en ce pays-là la cuisine au second étage. Qui a une fois vu ces cuisines, n’a pas grande curiosité pour les sauces qu’on y apprête. Ce sont gens capables de faire un trèsméchant mets d’un très-bon morceau. Quoique nous eussions choisi la meilleure hôtellerie, nous y bûmes du vin à teindre les nappes, et qu’on appelle communément la #romperie de Bellac. Ce proverbe a cela de bon que Louis XIII en est l’auteur.

Rien ne m’aurait plu sans la fille du logis, jeune personne et assez jolie. Je la cajolai sur sa coiffure : c’était une espèce de cale à oreilles, des plus mignonnes, et bordée d’un galon d'or large de trois doigts. La pauvre fille, croyant bien faire, alla quérir aussitôt sa cale de cérémonie pour me la montrer. Passé Chavigny, l’on ne parle quasi plus français; cependant cette personne m’entendit sans beaucoup de peine. Les fleurettes s'entendent par tous pays, et ont cela de commode qu’elles portent avec elles leur trucheman. Tout méchant qu'était notre gîte, je ne laissai pas d’y avoir une nuit fort douce. Mon sommeil ne fut nullement bigarré de songes comme il a coutume de l'être : si pourtant Morphée m’eût amené la fille de l'hôte, je pense bien que je ne l’aurais pas renvoyée : il ne le fit point, et je m'en passai.

M. Jannart se leva devant qu’il fût jour; mais sa diligence ne servit de rien, car, tous nos chevaux étant déferrés, il fallut attendre ; et, pour mes péchés, je revis les rues de Bellac encore une fois. Tandis que je faisais presser le maréchal, M. de Chèteauneuf, qui avait entrepris de nous guider ce jour-là, s’i forma tant des chemins, que cela ne servit pas peu à lui prendre les plus longs et les plus mauvais. De bonne fortune notre traite n’était pas grande : comme Limoges n’est éloigné de Bellac que d’une petite journée, nous eûmes tout loisir de nous égarer ; de quoi nous nous acquittâmes très-bien, et en gens qui ne connaissent ni la langue ni le pays.

Dès que nous fûmes arrivés, mon fidèle Achate (qui pourrait-ce être que M. de Châteauneuf?) disposa les choses pour son retour, et choisit la voie du messager à cheval qui doit partir le lendemain. Je fus fâché de ce qu’il nous quittait sitôt, car, en vérité, il est honnête homme, et sait débiter ce qui se passe à la cour

de fort bonne grâce : puis il me semble qu’il ne fait pas mal son personnage dans cette relation. Désormais nous tâcherons de nous en passer, avec d'autant moins de peine qu’il ne reste à vous apprendre que ce qui concerne le lieu de notre retraite : cela mérite une lettre entière (1).

En attendant, si vous désirez savoir comme je m’y trouve, je vous dirai : assez bien ; et votre oncle s’y doit trouver encore mieux, vu les témoignages d’estime et de bienveillance que chacun lui rend, l’évêque principalement : c’est un prélat qui a toutes les belles qualités que vous sauriez vous imaginer; splendide surtout, et qui tient la meilleure table du Limousin. Il vit en grand seigneur, et l’est en effet. N’allez pas vous figurer que le reste du diocèse soit malheureux, et disgracié du ciel,

comme on se le figure dans nos provinces. Je vous donne les :

gens de Limoges pour aussi fins et aussi polis que peuple de France : les hommes ont de l’esprit en ce pays-là, et les femmes de la blancheur : mais leurs coutumes, façons de vivre, occupations, complimens surtout, ne me plaisent point. C’est dommage que ***#%* n’y ait été mariée : quant à mon égard,

Ce n’est pas un plaisant séjour.

J'y trouve aux mystères d'Amour Peu de savans, force profanes ;

Peu de Phillis, beaucoup de Jeannes ; Peu de muscat de Saint-Mesmin, Force boisson peu salutaire ; Beaucoup d’ail et peu de jasmin :.

Jugez si c’est 1à mon affaire.

(4) Lettre qui n'a pas été retrouvée. « Il semble que La Fontaine ait — dit M.H. Régnier — peuséjourné à Limoges, quelques mois tout au plus, puisque dès le 14 janvier 1664, ilobtenait du roi son privilège pour l'impression de Joconde. L'exil de Janart fut plus sérieux et plus long. »

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