PREMIERS CONTES
Bouillon « à pied blanc et mignon », à « brune et longue tresse », la belle, dont le « nez troussé » est coquet et mutin (1). Quoi de plus séduisant que Mme de Bouillon? Qui peut montrer plus de vivacité, de gaîté, de jeunesse? Pour elle, comme plus tard pour Mme de Conti, La Fontaine trouve les mots les plus doux, les plus tendres, il écrit les vers les mieux tournés, les plus agréables :
Vous excellez en mille choses :
Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs. Allez dans des climats inconnus aux Zéphyrs,. Les champs se vêtiront de roses (2).
Marie-Anne Mancini, ne l'oublions pas, était Italienne; elle était fantasque; il fallait, durant que le duc son mari guerroyait contre les Turcs, qu'elle se fit de Chaury le séjour le plus supportable. « Le désir de lui plaire et d'amuser son imagination libre et badine, inspira, dit-on, à La Fontaine ses plus jolis contes, mais malheureusement aussi les plus licencieux (3). > Pour elle, La Fontaine fit ce qu'avait fait Boccace pour les dames de Florence : il rima plaisamment de petits récits libertins; mais tandis que Boccace, dans le décor des villas, des arcades et des beaux oliviers de son pays narrait ses histoires, le Bonhomme plus fin et plus gaulois, d'un sel plus français, imaginait les siennes au milieu des ceps de sa Champagne, à l'ombre du vieux château des Bouillon.
Ce que sont ces contes, La Fontaine lui-même a essayé de le définir dans la seconde préface de son premier recueil; l’on peut voir, dans ces pages non exemptes de
(1) La Fonraine, Lettre & Mme de Bouillon (1671). 2) La Fonraie, À Mme la duchesse de Bouillon (1687). (3) Wasckenaer, Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de La Fontaine.
malice, avec quelle bonhomie il sait retorquer la critique et de la manière qu'il entend répondre aux objections :
On m'en peut, dit-il, faire deux principales : l’une, que ce livre est licencieux ; l’autre, qu’il n’épargne pas assez le beau sexe. Quant à la première, je dis hardiment que la nature du conte le voulait ainsi ; étant une loi indispensable, selon Horace, ou plutôt selon la raison et le sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit. Or, qu’il ne m'’ait été permis d’écrire de celles-ci, comme tant d’autres l’ont fait et avec succès, je ne crois pas qu’on le mette en doute; et l’on ne me saurait condamner que l’on ne condamne aussi l’Arioste devant moi, et les anciens devant l’Arioste. On me dira que j'eusse mieux fait de supprimer quelques circonstances, ou tout au moins de les déguiser. 11 n’y avait rien de plus facile; mais cela aurait affaibli le conte, et lui aurait ôté de sa grâce. Tant de circonspection n’est nécessaire que dans les ouvrages qui promettent beaucoup de retenue dès l’abard, où par leur sujet, ou par la manière dont on les traite. Je confesse qu’il faut garder en cela des bornes, et que les plus étroites sont les meilleures : aussi faut-il m’avouer que trop de scrupule gâterait tout. Qui voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne ferait assurément rien qui vaille, et pécherait contre les lois de la bienséance, en prenant à tâche de les observer. Car, afin que l’on ne s’y trompe pas, en matière de vers et de prose, l'extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien différentes. Cicéron fait consister la dernière à dire ce qu’il est à propos qu’on dise eu égard au lieu, au temps, et aux personnes qu’on entretient. Ce principe une fois posé, ce n’est pas une faute de jugement que d'entretenir les gens d’aujourd’hui de contes un peu libres. Je ne pèche pas non plus en cela contre la morale. S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n’est nullement la gaieté de ces contes ; elle passe légèrement : je craindrais plutôt une douce mélancolie, où les romans les plus chastes et les plus modestes sont trèscapables de nous plonger, et qui est une grande préparation pour l’amour. Quant à la seconde objection, par laquelle on me reproche que ce livre fait tort aux femmes, on aurait raison si je parlais sérieusement : mais qui ne voit que ceci est jeu, et par conséquent ne peut porter coup? Il ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à l'avenir moins fréquens, et les maris plus fort sur leur garde. On me peut encore objecter que