‹ La Fontaine:Chapitre 29 sur 121 · PREMIERS CONTES · texte numérisé non relu

PREMIERS CONTES

ces contes ne sont pas fondés, ou qu’ils ont partout un fondement aisé à détruire ; enfin, qu’il y a des absurdités, et pas la: moindre teinture de vraisemblance. Je réponds en peu de mots, que j'ai mes garans; et puis, ce n’est ni le vrai ni le vraisemblable qui font la beauté et la grâce de ces choses-ci; c’est seulement la manière de les conter.

Voilà les principaux points sur quoi j’ai cru être obligé de me défendre. J’abandonne le reste aux censeurs : aussi bien serait-ce une entreprise infinie que de prétendre répondre à tout. Jamais la critique ne demeure court, ni ne manque de sujets de s'exercer, quand ceux que je puis prévoir lui seraient ôtés, elle en aurait bientôt trouvé d’autres.

Un récit appelé Joconde, tiré de l'Arioste, est le premier des contes. de La Fontaine qui commença de causer quelque bruit. La raison principale en est qu'un médiocre poète du temps, le sieur Bouillon, avait, lui aussi, rimé sur ce sujet. Cela fit querelle; il y eut deux partis dont l'un pour.Bouillon et l'autre pour le Bonhomme. L'on dit que des paris s'ouvrirent; « le chevalier de Saint-Gilles, champion de Bouillon, paria 500 pistoles contre La Mothe- Le Vayer, tenant de La Fontaine ». Puis l'on chercha un juge. Molière, ami des deux auteurs, se récusa. Boileau, lui, fut plus brave; « il n'hésita pas à s'engager à fond; il prit résolument parti pour La Fontaine dans une lettre à Le Vayer, qui ne fut publiée que plus tard, mais qui dès lors, dans le monde lettré, termina le débat (1) ».

L'amitié de Mme la duchesse de Bouillon non moins que l'approbation d'esprits de la valeur de Boileau et de Le Vayer ne furent pas sans encourager le poète à porter plus loin ses essais. En 1665, l'année même où La Rochefoucauld publiait ses Maximes, La Fontaine donnait le premier livre de ses Contes et nouvelles en vers. La Harpe, qui ne fut pas toujours le pédant qu'on a cru, a dit justement dans son Lycée : c'est La Fontaine qui « prétend que Dieu mit au monde Adam le nomenclateur, en lui disant : Te voilà, nomme. On pourrait dire aussi que Dieu mit au

(1) G. Larewssree, La Fontaine.

monde La Fontaine, le conteur, en lui disant : 7e voila, conte ». Il y a effectivement, dans ces petits récits renouvelés de nos fabliaux et du conte italien, une facilité, une badinerie, une bonne humeur extraordinaires. On n'a pas dit qu'il y avait mieux peut-être; et voilà un conte du premier recueil : Le paysan qui avait offensé son seigneur, qui est un tableau assez vif de la condition misérable à laquelle les grands réduisaient alors ces mêmes malheureux que Fénelon et Vauban verront un jour manger l'herbe et gratter la terre :

Manant, travaille ; et travaille vilain : Travailler est le fait de la canaille,

dira La Fontaine dans le Diable de Papefiguière, un autre de ses récits. En, vain, dans le présent conte, le poète s’efforce-t-il à donner le ton tomique, à montrer l'humeur joyeuse : il a déjà de ces accents. Qu'on y prenne garde : c'est à force d'étudier ainsi les manants, de les voir aller aux champs, la houe sur l'épaule, de les accompagner sous leurs chaumes, de les observer dans leur labeur ingrat que La Fontaine — en qui la pitié deviendra un moment de l'indignation — pensera à dresser un jour, devant le peuple étonné des Romains, son terrible Paysan du Danube.

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