PRÉFACE
Bien que l'autorité de Platon soit grande, peu de personnes défereroient ‘aujourd’huy à son sentiment sur ce qui regarde les poëtes. Il/les a tous bannis de sa republique ; nous ne voulons bannir de la nostre que les mauvais, et ceux qui employent la poësie à des ouvrages non seulement profanes mais cri-
(1) Pierre-Paul PLAN, Un texte non cité de La Fontaine. (Mercure de France) (1903.) Par exception, nous respectons, dans cette Préface, jusqu'à l'orthographe du temps, avec le même soin que l’a respectée M. P.-Paul PLAN.
minels. Ce party est sans doute le meilleur : car ce seroit trop entreprendre que de vouloir persuader aux hommes d'abandonner absolument un art pour lequel ils ont une inclination si puissante, Je n’examine pas si elle est fondée dans la raison; et je sçay bien que, philosophiquement parlant, il est assez difficile de justifier ce soin et. cette gesne que l’on se. donne à exprimer ses pensées avec une certaine cadence, et à les renfermer dans un certain nombre de syllabes ; puifque la parole n’estant uniquement destinée qu’à faire passer nos pensées de nostre esprit dans celuy. des autres, il semble contre la raison de se rendre l'usage de ce moyen plus difficile et plus incommode. Mais que cette inclination paroisse déraisonnable tant que l’on voudra, il est certain qu’elle est : et l’on peut dire mesme qu’il n’y en a guere qui soient plus universelles. Car il est remarquable qu’il n’y a point de peuple qui n’ait pris plaisir à ces arrangements de mots et à ces expressions mesurées. Ces nations mesme, en qui une vie toute brutale a presque effacé tous les - traits de la nature, et qui ignorent les arts les plus faciles, les plus commodes, et les plus necessaires, n'ont pas laissé de retenir cette inclination pour la cadence et la mesure des mots. On a trouvé que les Caribes et les Canibales avoient leurs chansons et leurs poësies, et qu’ils y prenoient à peu pres le mesme plaisir que nous y prenons.
Si la poésie est donc une chose dont on ne se peut défaire, il faut seulement tâcher de la rendre la moins desagreable et la moins nuisible qu’il se pourra. Or, comme elle est desagreable par les vers communs qui n’ont ny force ny grace, et qu’elle nuit par les dangereux sujets qu’elle traite, le moyen de remedier à ces deux inconveniens seroit de dégoûter le monde des mauvais vers, et de luy faire voir qu’il n’est pas impossible d’en faire de bons sur des sujets utiles ou innocens. Or, pour le premier point, la chose seroit bien facile s’il ne s’agissoit que de persuader à la raison qu’il est ridicule de faire des vers lors qu’ils ne sont que communs. Car chacun se fait honneur de sçavoir et d'approuver cette ancienne maxime, qu’il n’est pas permis aux poëtes de n’estre que mediocres ; et l’on voit assez que la poësie ayant pour but de plaire et d’attirer l'estime du monde, les vers qui ne sont pas excellens font des effets tout contraires. Car ils fatiguent ceux qui les lisent, et ils les portent à faire un jugement peu avantageux de ceux qui ont pris tant de peine pour leur déplaire. Mais quelque persuadé que l’on soit en général de ces sentimens, il y a une illu-