POÉSIES CHRESTIENXES ET DIVERSES
sion naturelle qui fait que les poëtes n’en tirent jamais aucune conclusion contre eux-mesmes. Ils diront tant qu'on voudra qu’il n’est pas permis de faire des vers. mediocres ; mais pour se conserver dans le droit d’en faire, ils n’avoueront jamais qu’ils n’en fassent que de mediocres.
Il ne faut pas donc se contenter d’inspirer du” dégoust pour les mauvais vers, sous lesquels je comprens les mediocres ; il faudroit encore apprendre à ceux qui s’en meslent, à se faire justice à eux-mesmes, à porter un jugement équitable de leurs ouvrages, et à prevenir la sévérité de ceux qui les lisent. C’est à quoy plusieurs personnes ont espéré de reussir en establissant des regles et des principes fixes pour juger des bons et des mauvais vers ; et nous avions mesme eu la pensée de faire quelque chose de semblable, en mettant à la teste de ce Recueil un traité pour faire connoistre en quoy consiste l’excellence de nostre poësie, et quels sont les principaux defauts que l’on y doit éviter. Mais on a jugé depuis qu’outre qu’on pouvoit trouver facilement ailleurs ces regles et ces observations qu’on avoit ramassées en un corps, elles n'estoient pas de si grand usage qu’on auroit pu croire ; et qu’elles pouvoient aussi-tost tromper les esprits faux, que les redresser et les conduire.
Qu'y. a-t-il de plus judicieux et de plus utile en apparence que les preceptes de rhetorique que l’on trouve dans les anciens ? neanmoins, c'est d’un amas de ces preceptes mal digerez que se forme l'esprit de pedanterie, qui est un caractère si insupportable, qu'il vaudroit mieux ne rien sçavoir du tout, que d’estre sçavant en cette manière, his ut fuerit nihil didicisse melius. Enfin il est infiniment plus aisé de trouver des gens à qui la rhetorique nuise, que d’en trouver à qui elle serve.
Il est difficile d'établir des regles qui soient universellement vrayes ; elles ont toutes leurs exceptions, et l’on peut dire qu’elles sont toutes fausses par quelque endroit, quoy qu’il ne soit pas toûjours facile de le remarquer. Or c’est proprement par ce defaut que ceux qui n’ont pas un certain discernement qui les éleve au-dessus des regles, ne manquent jamais de les pratiquer et de les suivre.
I y en a qui blâment généralement les équivoques ; et ils ont ordinairement raison; mais parmy ces sortes de figures il s’en trouve neanmoins qui plaisent, qui surprennent, et qui éveillent l'esprit : et je ne voy pas pourquoy l'on seroit obligé d’estre de mauvaise humeur pour s’accorder avec la regle qui les condamne.
On prescrit certaines regles pour les tragedies, pour les comedies, pour les satyres; on veut qu’elles ayent chacune leur caractere particulier, dont il ne soit pas permis de s’éloigner; mais malgré toutes ces regles, les hommès croiront toûjours avoir droit d’estre.indulgens à ceux qui ne les violeront que pour leur plaire. C’est par là qu’un excellent poëte défendoit avec raison une de ses pieces, contre la critique maligne de quelques censeurs.
On recommande à ceux qui veulent faire des vers, de preparer leur sujet, de s’en former une idée nette et precise, d’écrire mesme en prose ce qu’ils voudront mettre en vers, de la maniere la plus noble et la plus poëtique qu’ils pourront ; et enfin de ne travailler pas sur un sujet vague, en se laissant conduire par les pensées que la rime leur fournira. On ne peut nier que cet avis ne soit raisonnable, et mesme quelque: personnes de mes amis qui font des vers, et peut-estre des meilleurs qui se fassent aujourd’huy, en usent de cete maniere et s’en trouvent bien : Cependant ceux qui n’ayant pas autant d’esprit qu'eux, s’efforceront de la pratiquer, en preparant leur sujet, ne prepareront que des sottises ; et ceux d’ailleurs qui ont de l'esprit et du discernement et qui ne se sont pas habituez à cette façon de composer, ne laisseront pas de reussir fort bien en ne la pratiquant pas ; parce que la rime leur fournissant des pensées, leur discernement leur fera rejetter les mauvaises, et ne choisir que les bonnes. Ainsi cet avis est souvent une gesne inutile pour les uns, comme c’est une pratique tres-utile pour les autres.
Il y a des regles excellentes en elles-mêmes, qui sont neanmoins de peu d'usage, parce qu’elles ne forment qu’une idée fort vague ; et qu’ainsi tout dépend de l'application que chacun en fait, selon la mesure de sa lumiere et de son esprit.
On dit que la beauté solide consiste dans la verité ; que rien de faux n’est capable de plaire longtemps ; que les vers doivent avoir du rapport avec la nature; c’est-à-dire avec les inclinations les plus naturelles et les plus universelles; qu’il ne faut point mesler ensemble les dispositions et les mouvemens que la nature n’allie jamais, comme l'humeur qui produit les pointes et les figures, avec la douleur et la colere ; qu’il faut observer partout la bien-seance et la vray-semblance; qu’il est bon que les vers ayent de certaines expressions qui, sans peiner l’esprit des personnes intelligentes, leur donnent neanimoins la satisfaction d'entendre ce qui n’est pas entendu de