‹ La Fontaine:Chapitre 75 sur 121 · ATTACHEMENT À M DE LA SABLIÈRE · texte numérisé non relu

ATTACHEMENT À M DE LA SABLIÈRE

écrivit dans ce but, au poète, la lettre du monde la plus engageante; mais cela ne fit pas que le Bonhomme cédât. ‘ L'attachement respectueux qui le retenait auprès de Mme de La Sablière l'emporta sur celui qu'il avait voué à Mme de Bouillon; il resta à Paris, continua de vivre dans l'ombre de la belle et sainte femme et se détacha si peu de l'idée de la servir qu'il mit encore pour elle, en tête de sa fable : Ze Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat, un nouvel hommage.

A MADAME DE LA SABLIÈRE

Je vous gardais un temple dans mes vers :

I1 n’eût fini qu’avecque l’univers.

Déjà ma main en fondait la durée

Sur ce bel art qu’ont les dieux inventé, Et sur le nom de la divinité

Que dans ce temple on aurait adorée.

Sur le portail j’aurais ces mots écrits :

« Palais sacré de la déesse Iris : »

Non celle-là qu’a Junon à ses gages ; Car Junon même et le maître des dieux Serviraient l’autre, et seraient glorieux Du seul honneur de porter ses messages.

L’apothéose à la voûte eût paru :

Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu Plaçant Iris sous un dais de lumière.

Les murs auraient amplement contenu Toute sa vie ; agréable matière,

Mais peu féconde en ces événemens Qui des États font les renversemens.

Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, Son souris, ses appas, Son art de plaire et de n’y penser pas.

Ses agrémens à qui tout rend hommage.

J'aurais fait voir à ses pieds des mortels Et des héros, des demi-dieux encore, Même des dieux : ce que le monde adorc Vient quelquefois parfumer ses autels.

J’eusse en ses yeux fait briller de son âme

Tous les trésors, quoique imparfaitement :

Car ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis, et non point autrement ; Car cet esprit, qui, né du firmament, A beauté d'homme avec grâce de femme, Ne se peut pas, comme on veut, exprimer.

O vous, Iris, qui savez tout charmer, Qui savez plaire en un degré suprême, Vous que l’on aime à l’égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour, - Car c’est un mot banni de votre cour, Laissons-le donc), agréez que ma muse Achève un jour cette ébauche confuse (1).

La mort de Mme de La Sablière, survenue aux Incura bles (2), le 8 janvier 1693, ne permit pas au poète de réaliser le pieux projet exprimé dans ces vers; mais cette « ébauche confuse, » toute tremblante de respect ému, n'en parut pas moins, l'année qui suivit, dans le dernier des Recueils des Fables.

(1) Début de la Fable. Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat, fable XV du livre XI.

(2) M. A. Pauly écrit, d'après Jal, que Mme de La Sablière « serait décédée non pas aux Incurables, rue de Sèvres, mais rue aux Vaches (aujourd'hui rue Rousselet) dans le quartier du Luxembourg ». D'autre part, suivant G. Desnoiresterres, à 6e rugier aux ieurables signifiait alors se rélugier danse vosinage de Incurables ».

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