CHAPITRE VIII
L. La Matrone d'Ephèse. — II. La Fontaine, Condé et les autres princes de Conti. — III. « Philémon et Baucis ». — IV. Autres imitations des anciens. — V. L'a épitre à Huei » et la querelle des anciens et des modernes.
L'année même qui avait precédé sa réception à l'Académie, La Fontaine avait publié Be/phégor, nouvelle en vers tirée de Machiavel et {4 Matrone d’Ephèse, inspirée de Pétrone. Le conte de la Matrone a trait, comme il arrive dans la plupart des ouvrages de cette manière, à l'inconstance des femmes. Saint-Evremond, touché par ce sujet, l'avait transcrit déjà dans l'une de ces proses qui émerveillaient Mme de Mazarin et qui, malgré les variations du temps, ne nous plaisent pas moins qu'à elle. Voltaire enfin, dans le moment qu’il nous peint Azora venant, pour satisfaire au désir de Cador, couper le nez à Zadig dans son tombeau, a repris pour lui ce sujet de {4 Matrone. Mais, au mal marié, au Bonhomme La Fontaine, il appartenait plus qu'à d'autres de dégager d'un pareil motif la philosophie railleuse et amère.
LA MATRONE D'ÉPHÈSE S'il est un conte usé, commun, et rebattu,
C’est celui qu’en ces vers j'accominode à ma guise. Et pourquoi donc le choisis-tu ?
Qui t’engage à cette entreprise?
N’a-t-elle point déjà produit assez d’écrits?
Quelle grâce aura ta matrone
Au prix de celle de Pétrone?
Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits? Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie, Voyons si dans mes vers je l’aurai rajeunie.
Dans Éphèse, il fut autrefois Une dame en sagesse et vertu sans égale, Et, selon la commune voix, Ayant su raffiner sur l'amour conjugale.
11 n’était bruit que d’elle et de sa chasteté ; On l’allait voir par rareté; C'était l'honneur du sexe : heureuse sa patrie ! Chaque mère à sa bru l’alléguait pour patron ; Chaque époux la prônait à sa femme chérie :
D’elle descendent ceux de La Prudoterie, Antique et célèbre maison.
Son mari l’aimait d'amour folle.
Il mourut. De dire comment, Ce serait un détail frivole.
11 mourut ; et son testament N’était plein que de legs qui l’auraient consolée, Si les biens réparaient la perte d’un mari Amoureux autant que chéri.
Mainte veuve pourtant fait la déchevelée, Qui n’abandonne pas le soin du demeurant, Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant. Celle-ci, par ses cris, mettait tout en alarme : Celle-ci faisait un vacarme, Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs, Bien qu’on sache qu’en ces malheurs, De quelque désespoir qu’une âme soit atteinte, La douleur est toujours moins forte que la plainte ; Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs. Chacun fit son devoir de dire à l’affligée Que tout a sa mesure, et que de tels regrets Pourraient pécher par leur excès :
Chacun rendit par là sa douleur rengrégée (1).
(1) Rengrégée, augmentée.