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dans son œuvre, toutes les qualités ou toutes les caractéristiques que nous venons d'étudier dans riiomme. Bonhomie simplicité, clarté, franchise et précision, sont autant de dispositions heureuses qui donnent à son style un caractère original et inimitahle. Il possède à un suprême degré le sens du mot juste, exact, adéquat à la situation oli il le place. La précision et la délicatesse de ces petits drames, en « cent actes divers ». plairont toujours au public. La Fontaine est un artiste, dont chaque coup de ])inceau révèle le génie ; chaque coup de son outil porte juste et met en relief, pour toujours, tout ce qu'il touche. La Fontaine est surtout un artiste-psychologue : il peint des états d'âmes, plutôt que des formes ou des corps. II excelle à faire émerger au dehors ce qui est intime et caché ; il met bien en vue la conscience humaine : il révèle à chaque homme sa conscience propre ; il sait toutes les passions et toutes les tempêtes qui ballottent sans cesse le cœur humain.
VII. Schéma d'une de ses journées. — Ne quittons pas notre doux « Bonhomme » sans vivre avec lui une de ses journées ; soyons par la pensée présents à toutes ses actions d'un jour, depuis le moment ofi il se lève jusqu'au moment où il se couche et, pour bien faire, choisissons un des jours où il tardera à se coucher, parce que la bonne chère et la coquette société le retiendront.
Imaginons-le dormant tant qu'il plaît au sommeil, se levant sans savoir qu(^i faire, bâillant, rêvant tout en s'habillant. Sa toilette sommaire, mais longue, étant faite, il s'installe à une bonne table servie, selon ses goûts, c'est-à-dire où rien ne man(iue.
Il reste longtemps attablé et, sur les trois heures de
raprès-midi, il chemine vers quelque endroit où l'on rit, où l'on s'amuse, ou bien, il frappe à Tune de ces portes hospitalières qu'il connaît si bien et où il trouve une autre table confortable ainsi que les bons vins qui lui plaisent tant. Chemin faisant, il rumine quelque chefd'œuvre, au détriment des paisibles passants qu'il coudoie sans cesse et qui le couvrent d'injures et de quoHbets, tant ils trouvent ce promeneur «balourd» et stupide.
La fable en germination n'étant pas encore éclose, les invités de la maison le trouvent bizarre et étrange. Quelques-uns même sont venus tout exprès pour le voir et l'entendre. Nobles invités, ne vous inquiétez pas. Le bon vin, surtout s'il est de ((Champagne», va faire son œuvre, et ramener au monde extérieur ce grand distrait, qui vous déçoit. Le voici qui se déride comme par enchantement : maintenant ses yeux sont brillants, sa tète est mobile, sa bouche est railleuse. 11 est tout yeux et tout oreilles, il répond à tout et à tous. 11 parle avec chaleur et volubilité, et laube aux feux d'argent surprend parfois tout le monde, tant les invités sont captivés par sa verve et par son esprit:
J'entends bien qu'il n'est pas toujours aussi éloquent, ni aussi correct, et que, souvent, le vin le rend maussade et taciturne. L'histoire nous apprend qu'il oublie parfois ses sens au fond des bouteilles et que des amis complaisants le ramènent à son domicile, mais qu'y faire? Il nous a tant parlé des (( bons» vins, qu'il fallait bien s'attendre à un tel dénouement. Qui a bu boira, dit-il, parfois, et qui boit se « grisera », pouvons-nous ajouter pour son propre compte.
La Fontaine, nous le voyons, ne demande pas autre chose, sous le soleil, que de pouvoir écrire des vers à sa
guise, de pouvoir se nourrir selon ses goiits et de se conduire selon ses caprices. Cela dit, il avoue que l'ambition est un «poison», c'est-à-dire qu'elle perd les hommes. Certes, pour sa part, il ne se montre jamais ambitieux, ni prétentieux ; il mène une vie facile et commode, et puis : honni soit qui mal y peuse.
Son dernier mot sur la vie aurait certainement modifié notablement sa mentalité s'il avait pu être prononcé plus tôt. Sa dernière parole sur les choses d'ici-bas décèle, chez lui, de la lassitude et de la fatigue. C'est le cri d'un misanthrope par force, qui est las de la lutte, qui est fatigué de se meurtrir aux cailloux du chemin. Nous l'avions déjà bien entendu nous dire, parfois, qu'il voudrait pouvoir vivre dans la paix et la tranquillité, parce qu'il y « trouvait des douceurs secrètes » ; nous l'avions aussi entendu nous dire, qu'il regrettait de ne pouvoir se retirer du monde et de ses amorces pour étudier les secrets de la natui^e, les pouvoirs de la science et les vertus des étoiles, ces astres errants ; mais cet état de réllexion ou de remords ne durait pas, car la vie joyeuse ot envahissante, car le monde et ses appas, étaient là, qui lui souriaient de nouveau et qui replongeaient dans la vie facile, cet enfant prodigue, à sa manière, qui, au fond, était plus désireux de rester tel que de se modifier.
Maintenant, il vient de déclarer, dans sa dernière fable, qu'il hait ce monde trompeur, qui n'enferme que du faux clinquant et de la poussière. La vie lui apparaît comme un salon de jeu féerique où les dés sont pipés et les cartes enchantées. Comment se corriger dan^ cette vie de plaisirs ?
SA MKNTALITI-: 217
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne, Si quelque imn moment ;i ces pensers vous donne, Quelque Matleur vous interrompt'.
C'est pourquoi il réclame le câline, la solitude et la [)aix ; là, au moins, l'on jjout sY'tudier et se connaître; lii, au moins, l'on peut extirper de sa conscience tous les désirs ; là seulenrent, Ton peut être réellement content : pour vivre heureux, vivons caché. Telle est la dernière leçon de La Fontaine, tel est son dernier geste sur la vie. Il semble nous dire : (jui que vous soyez, 6 homme! méditez mes dernières paroles, })arce qu'elles sont le fruit d'une longue expérience :
Cette leçon sera la fin de i;nes ouvrayes : Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir - !
Il va sans dire que, moins que jamais, la misanthropie ne saurait être proposée comme conduite de vie, et je dois reconnaître que La Fontaine, ainsi qu'il lui arrive souvent, passe ici d'un extrême à l'autre. Entre la vie agitée et vaine du mondain et la vie isolée et égoïste du misanthrope, il y a bien des degrés à parcourir, et il eût mieux fait de s'arrêter à une philosophie plus raisonnable.
Nous voici parvenus au moment oii l'esprit <ie La Fontaine s'affaiblit progressivement. 11 refuse la lutte vitale et il propose quand même sa « maxime » de vie aux siècles à venir, parce qu'il est affaibli. La lutte pour la vie est cependant le moilleiu- stimulant de l'iiomme. Refuser de s'adaptera la civilisation, ou se lasser de s'y main-
1. T. lit. p. 338 et suiv., liv. XII. fable XXV, le Juge arhilre, n[osj,ilalier et le Solitni-e.