Ibiil
généraux, que des impressions d'ensemble, vagues et imprécises. Avant d'en finir avec les citations de cette nature, choisissons un dernier exemple : il s'agit de
l'entrée du château de Richelieu :
Knlia, on se trouve en une place siiarieusc ; je ne me souviens pas bien de quelle ligure elle rsl : (lemi-rondê ou clciiiiovale, relu ne fait rien à l'Iiistoire '.
Il se tire fort bien de son embarras, en déclarant, sans détour, que cela n'a pas grand intérêt, mais au fond, il est aisé de deviner qu'd est ennuvé de ne pouvoir être plus précis. 11 continue :
... Je ne me souviens pas, non plus, en quoi consiste la bassecour, l'avant-cour, les arrières-cours, ni du nombre des pavillons et corps de logis du château, moins encore de leur structure ; ce détail m'est échappi'-.
Là encore, aussi bien que plus haut et qu'ailleurs, nous le voyons aux prises avec sa préoccupation favorite, qui consiste à retenir le plus de détails possible, en y adjoignant toutes les qualités (longueur, largeur, hauteur) qui éclairent et animent ces détails. Mais nous avons vu que trop souvent sa mémoire est impuissante à satisfaire les exigences de son esprit, et qu'en définitive il enregistre et retient i)lus facilement une image totale que les images partielles qui la composent.
Quelle peut bien être la valeur, c'est-à-dire la précision et l'exactitude, de sa mémoire active et volontaire? Nous pouvons dire, sans ambages, non seidement qu'elle est moins riche que sa mémoire spontanée et aff'ective,
\. T. IX, p. 2C(i : Lellre ù su femme. 2. Ibkl.
SA MIJMOIRE, SES ASSOClATIOxNS d'iDÉES 37
mais encore qu'elle est peu développée et peu cultivée. La Fontaine n'est-il pas l'adversaire résolu de l'effort et de la fatigue? Il ne suit eu tout et pour tout que son bon plaisir. Nous savons qu'il n'a jamais su se faire effort k lui-même pour apprendre la tonuinologie et la technique en rapport avec sa fonction de Maître particulier des Eaux et Forêts. Aussi l'abhé Furetiëre a beau jeu quand il reproche k l'indolent fonctionnaire de ne rien savoir de son métier :
Sa capacité est telle qu'après avoir exercé trente ans laciiarge de Maître particulier des Eaux et Forêts, il avoue qu'il a appris dans le Dictionnaire universel ce que c'est que du bois de grume, qu'un bois de marmenteau, qu'un bois de touclie, etc.. '.
11 en est peut-être de même pour ses connaissances juridiques. Dans tous les cas, lorsqu'on l'accuse de porter à tort le titre de gentilhomme, il se renseigne un peu partout, comme le ferait un ignorant de la procédure. Finalement il se choisit un avocat, avouant ingénument ii M. le duc de Bouillon qu'il a laissé — pour cette affaire — toute l'initiative à son défenseur qui, d'ailleurs... « perdra sa cause- ».
Sa mémoire redevient fidèle, vivace et précise, dès qu'il rexerce, à propos de l'amour et de la bagatelle. S'il ne sait pas la langue de son métier, s'il ignore les choses du droit, qu'il a pourtant apprises autrefois, il se rappelle sur le bout du doigt, les noms, les attitudes^ la taille, les tics, les habitudes et, s'il y a lieu, le degré de complai-
1. Je n'accorde pas aux paroles de Furetière une créance absolue : il s'agit là d'une épigramuie. Voir la réponse de La Fontaine à Furetière, t. IX, p. 06.