‹ La Fontaine moralisteChapitre 11 sur 38 · LE GÉNIE DE LÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

LE GÉNIE DE LÉCRIVAIN

Maintenon, si opposée de goûts, d'esprit et de caractère à La Fontaine, qu'elle dut contribuer à éloigner encore du Roi, converti à la piété et au scrupule.

11 y avait donc bien des raisons pour que La Fontaine n'ait pas été goûté de Louis XIV, qui se fût honoré en répandant ses bienfaits sur un des poètes qui ont le plus contribué à la gloire littéraire de son règne.

Si La Fontaine n'a pas obtenu les bonnes grâces du grand Roi, il a été protégé par le duc de Bourgogne, par l'élève de Fénelon, qui, entre le vieux poète et le prince encore enfant, avait établi une sorte de gracieuse émulation. Le duc de Bourgogne, sous l'œil de l'archevêque de Cambrai, traduisait dans la langue latine des fables de La Fontaine. Il fournissait parfois des sujets au fabuliste, comme le prouvent le Chat et la Souris^ spirituel badinage qui lui est dédié. La fable des Deux Chèvres a aussi pour origine ces relations entre l'héritier du trône et l'auteur de tant de chefs-d'œuvre. Elle a été

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mise, pour ainsi dire, au concours par Féuelon, et l'on a conservé la composition latine du duc de Bourgogne avec les corrections du précepteur.

On aime à rapprocher dans un même tableau ces trois figures qui rappellent deux gloires de la France, en les unissant au souvenir du jeune prince dont la mort prématurée trompa tant d'espérances.

Le dix-huitième siècle, si novateur et si peu respectueux du passé, ne songea pas à toucher à la renommée de La Fontaine. Elle était alors déjà inébranlable. Voltaire ne fait que la proclamer par les louanges auxquelles se mêlent des critiques ou plutôt des réserves.

Chamfort traduisit le sentiment de ses contemporains, en composant un éloge de La Fontaine, dont il dit : " Il a su donner à son dialogue cette précision, ce naturel, une des qualités les plus rares du style, même dans les meilleurs écrivains, et peut-être la seule qui ne s'acquiert pas par l'étude. Il faut lire ses vers pour connaître les ressources de notre langue et la va-

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riété des formes dont elle est susceptible, lorsqu'elle est maniée par un homme de génie... 11 y a peu de ses bonnes fables (et elles sont en grand nombre) où l'on ne trouve quelques-uns de ces mots de sentiment, quelques-unes de ces idées générales qui semblaient jetées au hasard, et dont la délicatesse ou la profondeur porte l'esprit à la méditation ou dispose l'âme à une mélancolie qui n'est pas sans un grand plaisir. î)

De nos jours, Nisard, dans les pages si judicieuses qu'il a écrites sur La Fonlaine, lui reconnaît plus de goût que Molière, Racine et Boileau (1), et il le nomme avec raison le plus français de nos poètes :

ce II l'est, dit-il, par cet esprit sensé qui pro-

(1) « Comparé sinon à Molière, chez qui les fautes contre !e goût sont si excusables , et dont la fécondité et la force déjouaient cette surveillance délicate de l'esprit sur ces productions, mais à Racine et à Boileau qui en avaient fait une sorte de science, La Fontaine a le goût aussi sain, et il l'a plus libéral. Il est sévère, sans être timide, ni superbe. Il songe plus à jouir de ce qu'il aime qu'à se fâcher contre ce qu'il n'aime pas. Il n'a pas l'emportement de Boileau contre les méchants vers. Les fautes lui paraissent le prix dont il est

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portionne ses émotions à leur cause, droit, sincère, aimant la liberté pour soi et pour autrui; s'arrêtant en beaucoup de choses au doute, à cause de la douceur de cet état; plus vif que passionné; hors de toute grimace comme de tout sentiment excessif; sensible sans transports; tenant le milieu en tout, 'dans la spéculation et dans la conduite; un second Montaigne, mais plus doux, plus aimable, plus naïf que le premier...

(c Par sa langue, La Fontaine est le plus français de nos poètes. Tous les âges de notre langue poétique, ou plutôt un chûix desJi£aiilés de cHaque âge forme la sienne. Avait-il lu tous nos vieux poètes, et y prenait-il son bien, comme faisait Molière dans ses devanciers? H n'en dit rien, lui qui aimait tant à parler de ses lectures. Mais on pourrait extraire de ses ouvrages, du milieu de la langue nouvelle où il les

bien juste de payer les beautés si diverses et si charmantes des lettres, s (Histoire de la littéralure française, 5* édit.» liv. III, 158.)

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