LE GÉIMIE DE L'ÉCRIVAIN
reçoit, des échantillons des meilleurs tours de la vieille langue : le neuf et le vieux, tout y paraît du même temps. La Fontaine est dou- / ^ blement créateur; il sent dans la vieille langue \ P/(^ tout ce qui vit encore, et il le remet au jour; et pour la langue nouvelle, aucun poète n'y est pTïïsJardi (1). ^
Dans un livre aussi solide qu'agréable , M.Taine a jugé excellemment la vie et l'œuvre, l'homme et l'écrivain. Il a senti son charme et défini les origines de son esprit en même temps que le caractère de son talent :
« C'est La Fontaine qui est notre Homère. €ar d'abord il est universel comme Homère : hommes^ dieux^ animaux, paysages, la nature éternejle et la société du temps, tout est ejipetit , dans son livre. Les paysans s'y trouvent, et à j côté d'eux les rois, les villageois auprès des \ grandes dames, chacun dans sa condition avec \ ses sentiments et son langage, sans qu'aucun
(1) Histoire de la littérature française, 5^ édit., liv. III,
^ vtrie ni
74 LA FOXTAINE MORALISTE.
des détails de la vie humaine, trivial ou sublime, en soit écarté pour réduire le récit à quelque ton uniforme et soutenu. Et néanmoins ce récit est idéal comme celui d'Homère (1 ). "
Toutes les supériorités, tous les talents se sont inclinés devant notre grand fabuliste. 11 a eu cependant un détracteur dans un des poètes les plus harmonieux de notre siècle. Lamartine, dans des lignes qu'on regrette de trouver sous sa plume, a porté sur lui un jugement dont l'injustice égale l'âpreté, et oii, parlant de son enfance, il a dit :
tt On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine ; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symé-
ni dans l'oreille ni sur la page, me rebu-
/ talent. D'ailleurs, ces histoires d'animaux qui
] parlent, qui se font des leçons, qui se moquent
/ les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs,
avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants
(1) La Fontaine et ses fables, 11* édit., p. 46.
LE GEi\IE DE LECRIVAIX
que nous, me soulevaient le cœur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, / p^'"^^ froide et égoïste d'un vieillard que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant : c'est du fiel (1). 55
On serait tenté de croire que Lamartine n'avait pas lu les chefs-d'œuvre de grâce, d'esprit et de raison qu'il dénigre avec une aigreur si contraire à son caractère, ou que, n'en ayant gardé qu'un souvenir lointain, il ne les avait pas relus à l'âge où Ton est capable de les comprendre et de les admirer. Sainte-Beuve ne veut voir dans ces imprécations que " l'antipathie des deux natures et le conflit des deux poésies )) . Il y cherche « moins encore une erreur de son jugement qu'une conséquence de sa manière d'être et de sentir 55 .
Qu'y avait-il de commun, en effet, entre le genre sentimental de Lamartine et le gem:efamilier de La Fontaine, héritier du i^ieil es-
(1) Première préface des Méditations.
prit gaulois? Il n'y a pas seulement opposition entre les deux genres, il y a incompatibilité d'humeur entre les deux poètes.
a Lamartine, ajoute l'auteur des Causeries du lundis vise habituellement à l'ange, et La Fontaine, s'il semble élever les bêtes jusqu'à l'homme, n'oublie jamais non plus que l'homme n'est que le premier des animaux. » Et l'éminent critique conclut de l'étude qu'il consacre à celui qui reste une des gloires de l'esprit français :
« La Fontaine comme Molière n'a rien qu'à gagner du temps : le bon sens si profondément mêlé à son talent unique et naïf lui assure de plus en plus l'avenir (1). ;>
Que les admirateurs du gi-and fabuliste pardonnent à ses rares ennemis des attaques dont sa gloire n'est pas même effleurée. Du sommet du Parnasse qu'il gravit avec le vol du génie, il sourit à ceux qu'il faut plaindre de
(1) Causeries du lundi, t. VII. La Fontaine.