SES TRAITS DOMINANTS ET SES PRINCIPAUX CARACTÈRES
Il ne faut pas se demander s'il y aune morale dans les fables de La Fontaine \ toute fable comporte une moralité, une leçon. Mais il est intéressant de rechercher quelle est cette morale. Est-elle juste? Est-elle saine? Si elle ne l'était pas, comment comprendre que les fables de La Fontaine soient un des premiers livres mis sous les yeux de l'enfance? C'est la meilleure réponse aux critiques que, sur ce point, l'on serait tenté de leur adresser. Elles furent jugées irréprochables sous ce rapport, dès leur publication. Le privilège accordé par Louis XIV
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à l'impression du Vil* livre et des livres suivants renferme l'éloge des fables précédentes et reconnaît « que la jeunesse en avait reçu beaucoup de fruit en son instruction 5) . Offertes au duc de Bourgogne, alors enfant, dont Fénelon formait l'esprit et le cœur, elles étaient considérées comme un des ouvrages les mieux appropriés au caractère de l'enfance, en même temps que comme des cbefs-d'œuvre goûtés et admirés par tous les âges.
Rollin, le célèbre éducateur, n'hésitait pas à les mettre entre les mains du fils de Racine (1) et à les recommander à la jeunesse. De tels suffrages les défendent suffisamment contre l'opinion de Rousseau, qui interdit d'une manière générale les fables aux enfants, et en particulier celles de La Fontaine.
« Les fables, dit-il, peuvent instruire les hommes ; mais il faut dire la vérité aux enfants ; sitôt qu'on la couvre d'un voile, ils ne se don-
(1) Voir la lettre de Racine à son fils. OEuvres , t. VII, p. 366.
lient plus la peine de le lever. On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n'y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis, car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge qu'elle les porterait plus au vice qu'à la vertu (1). »
Il suffirait peut-être de répondre que Jean- Jacques était un mauvais juge en matière de morale. Dans l'ouvrage où il condamne les fables de La Fontaine, il émet cette étrange assertion : « Sitôt que l'éducation est un art, il est presque impossible qu'elle réussisse. Pour former cet homme rare, qu'avons-nous à faire? Beaucoup sans doute. C'est d'empêcher que rien ne soit fait (2). »
Selon cette théorie, les enfants bien élevés seraient ceux qui n'ont pas été élevés du tout, théorie conforme au système de celui qui nous dit encore : « Tout est bien sortant des mains
(i) VÉmile, liv. II.
{^) Ibid., liv. I.
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de l'auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme. »
L'expérience contredit cette audacieuse affirmation. Loin de reconnaître que l'homme est né bon et qu'il est déformé, corrompu seulement par la société, nous voyons qu'il vient au monde avec de mauvais instincts , avec des défauts, des travers contre lesquels il faut réagir par l'éducation.
Mais sans nous attarder à la réfutation des paradoxes de Jean-Jacques Rousseau, nous nous occuperons seulement ici de la condamnation qu'il prononce contre les fables en général et de ce qu'il pense de la morale des fables de La Fontaine.
L'enfant ne saurait être dupe de la fiction qui sert non à lui enseigner le mensonge, mais à faire pénétrer dans son esprit des vérités morales. Il sait bien que les récits qu'on lui présente reposent sur des faits et des personnages imaginaires; il ne songe qu'à s'en divertir.
Quant à la morale des fables de La Fontaine, qui paraissait suffisamment bonne à Fénelon et à Rollin, deux juges dont on ne contestera pas l'autorité, ce n'est pas ce qui préoccupe le plus l'enfant, amusé par les scènes et par les dialogues où interviennent des animaux. Il ne saisit pas toujours exactement le sens des leçons renfermées dans les fables, et le peu de maturité de son esprit lui permet encore moins d'en goûter les beautés littéraires. Le seul avantage qu'il en retire, et il est assez grand pour n'être pas dédaigné, c'est une première connaissance faite avec des chefs-d'œuvre auxquels, parvenu à l'âge d'homme, il revient avec autant de plaisir et plus de profit.
Instruits par l'expérience de la vie, formés par la culture intellectuelle, nous comprenons alors la portée des enseignements du fabuliste, et nous jouissons du charme qui les enveloppe. La Fontaine a voulu nous plaire, et il y a réussi; il a voulu aussi nous donner, sous une forme agréable et piquante, des leçons
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de morale et de philosophie. Quelle idée s'est-il faite de la fable? Il va nous le dire :
Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être;
Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.
Une morale nue apporte de l'ennui.
Le conte fait passer le précepte avec lui.
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire,
Et conter pour conter ne semble peu d'affaire (1).
La Fontaine a pris soin de nous exposer sa doctrine, de nous faire connaître son but. Il nous prêche une morale, et cette morale, il la résume ainsi :
Comme la force est un point Dont je ne me pique point, Je tâche d'y tourner le vice en ridicuje, Ne pouvant l'attaquer avec les bras d'Hercule. C'est là tout mon talent; je ne sais s'il suffit.
Tantôt je peins en un récit La sotie vanité jointe avecque l'envie, Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.
Tel est ce chétif animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal (2).
(1) Le Pâtre et le Lion, liv. VI, 1.
(2) La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf, hv. I, 3.
J'oppose quelquefois par une double image Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
Les agneaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi, faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent acies divers
Et dont la scène est Tunivers.
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle (1).
Et ailleurs, il défiûit encore l'objet de ces œuvres légères en apparence, sérieuses par l'intention et par l'étude du cœur humain :
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons. Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes. Je me sers d'animaux pour instruire les hommes (2).
Les animaux, transformés en créatures raisonnables, nous en remontrent au point de vue de la raison. Ils n'obéissent plus à notre empire; ils nous enseignent. Selon l'expression du fabuliste, ce sont ce les précepteurs des hommes (3)» .
Le loup en langue des dieux Parle au chien dans mes ouvrages :
(1) Le Bûcheron et Mercure, liv. V, 1.
(2) Liv. I. Dédicace au Dauphin.
(3) Liv. XII, préface au duc de Bourgogne.
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Les bêtes à qui mieux mieux Y font divers personnages,
Les uns fous, les autres sages; De telle sorte pourtant Que les fous vont l'emportant .
La mesure en est plus pleine.
Je mets aussi sur la scène Des trompeurs, des scélérats.
Des tyrans et des ingrats.
Mainte impudente pécore, Force sots, force flatteurs... (1).
Personne peut-être mieux que La Fontaine ne pouvait nous parler des fables de La Fontaine. Il ne prétend pas nous donner un Code de morale, mais nous faire connaître le monde et riiumanité. Ce n'est pas un docteur qui formule des règles précises et invariables ; c'est un conteur aimable quijait passer sous jios yeux les spectacles de la vie. Nous assistons dans ses fables à l'éternelle comédie, à la comédie humaine.
La satire blesse plus qu'elle ne corrige ; elle
(1) Le Dépositaire infidèle, liv. IX, 1.
excite moins la bonne humeur que Ja malignité. La comédie, au contraire, désarme par le rire et ]a gaieté. Elle était dans la nature de La Fontaine, dans son esprit et son caractère, disposés à s'amuser de tout, à voir les choses par leur côté plaisant. Mais le sérieux se mêle chez lui à l'enjouement, et le divertissement n'est qu'une leçon déguisée, leçon d'autant plus sûre et d'autant meilleure qu'elle n'en a ni les allures, ni le caractère. La Fontaine nous a dit luimême qu'il a l'intention de nous moraliser, et il a tenu parole.
Analysant les Fables, à ce point de vue, M. Georges Lafenestre s'exprime ainsi dans le livre récent qu'il vient de consacrer à La Fontaine, et où il décrit avec autant de justesse que d'agrément la figure de l'homme et celle de l'écrivain :
« Le poète a pleine conscience du double rôle qu'il assume et qu'il veut remplir; c'est un observateur sincère et un moraliste réfléchi... Comme son ami Alontaigne, auquel il ressemble
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tant, il pense probablement que les idées nouvelles et hardies font d'autant mieux leur chemin qu'elles n'opposent pas une masse compacte aux préjugés hostiles, mais qu'elles agissent plus isolément, armées à la légère, en tirailleuses. S'il ne le pense pas, il agit tout comme, par tempérament et par habitude. En tout cas, comme Montaigne, il ne dit rien qui n'ait une intention philosophique, il ne tire pas une flèche qui n'ait son but...
<c C'est par l'impression, nonparl'expHcation, en poète et en artiste, que le fabuliste touche et instruit... c'est dans le récit même que réside l'enseignement. Or, neuf fois sur dix, ce récit est si nettement suggestif, il dégage si clairement une sympathie bienveillante pour les humbles et les opprimés, un mépris raisonné et grandissant pour les vaniteux, les trompeurs et les oppresseurs; il exhale, d'un bout à l'autre, un sentiment si sincère de justice, d'indulgence, de tendresse, qu'on éprouve, en le suivant, comme devant un spectacle instructif de la vie
même, une émotion morale, pénétrante et durable, très supérieure à celle que peut donner aucun aphorisme abstrait, si magnifiquement formulé qu'il puisse être (1). ?'
Revenant un peu plus loin sur le même sujet, le même écrivain donne à son jugement des conclusions que les bons esprits ne manqueront pas de ratifier :
« On peut regretter que la morale des Fables, notre vrai, notre unique catéchisme laïque, jusqu'à présent, ne s'élève pas plus souvent et avec plus de décision au-dessus d'un enseignement pratique et de bon sens fondé sur une expérience courante, et ne s'adresse que si peu aux grandes énergies et aux nobles aspirations de l'àme. On doit reconnaître, néanmoins, que, pour la moyenne des intelligences, ces récits amusants et instructifs leur offrent, sous une forme attrayante, une somme énorme d'impressions délicates, de sentiments justes, d'observations
(1) Les grands écrivains français, collect. Hachette. La Fontaine, IP partie, chap. iv.
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exactes, de réflexions utiles, d'émotions poétiques, qu'elles acceptent sans résistance, dont elles restent pénétrées, et qui n'entreraient point chez elles par l'intermédiaire de créations littéraires plus hautes et plus nobles, mais d'un abord plus austère et qu'on lit rarement (1). )>
Par un contraste qu'on ne peut s'empêcher de remarquer, La Fontaine est le poète de l'enfance qu'il n'a jamais aimée, et il a laissé une œuvre d'une grande moralité, après avoir été immoral dans sa vie et dans ses Colites, où l'écrivain licencieux se montre si différent de l'irréprochable auteur des Fables,
Les écarts de l'homme privé et ceux de l'imagination du poète expliquent qu'il ait pu donner des préceptes de conduite, sans être apte à composer un traité de morale, reposant sur des principes rigoureux et indiscutables. Ce n'est point là non plus ce que l'on trouve dans ses fables, à la fois si spirituelles et si sensées, d'où
(1) Les grands écrivains français, collect. Hachette. La Fontaine, W partie, cliap. vi.
s'échappent tant d'observations profondes et d'enseignements utiles.
Leur morale n'a rien de sévère ni d'élevé. Elle a été rapetissée par de fausses applications du vulgaire, ainsi que le remarque très justement Saint-Marc-Girardin (1). Elle se prête, du reste, assez naturellement à des interprétations diverses, car elle n'est pas tranchante, ni dogmatique. Elle ne décide pas toujours ; elle nous laisse souvent décider. Elle correspond à l'état d'esprit populaire, fait de patience et de résignation.
// Il faut prendre le monde comme il va et les 1^ choses comme elles sont. Tâchons de n'être ni victimes, ni dupes ; mais n'espérons pas réformer le genre humain, et supportons ce que nous ne pouvons empêcher. C'est à quoi se réduit la philosophie pratique de La Fontaine, sa morale sensée, d'un usage commode et qui nous laisse sans amertume, sans décevantes illusions.
/ (1) La Fontaine et les Fabulistes, t. I, p. 426.
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/' Le plus fort opprime le plus faible ; Tiniquité triomphe souvent du bon droit et de rinnocence. Ce n'est pas la morale qui le veut ainsi ; c'est le partage inévitable d'un monde rempli d'imperfections, de travers, de passions méchantes. Etre dupé, tyrannisé, mangé, tel est le sort de ceux qui, à défaut de la force et du pouvoir, n'ont pas la prudence et l'habileté pour éviter f les pièges, échapper à la domination et aux convoitises. /
Xous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas. Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats (1).
La Fontaine aperçoit les abus de la puissance, les misères et les souffrances des humbles, les maux qui résultent des inégalités sociales et de l'injustice humaine. 11 a eu le mérite de les faire sentir à une époque où les grandeurs du règne fixaient tous les regards, et concentraient sur elles les hommages et l'admiration. Il penche visiblement vers les faibles et les petites gens, et
(1) Le Renard, les Mouches et le Hérisson, liv. XII, 13.
ne se montre favorable ni à Parbi traire, ni aux privilégiés du rang et de la fortune. Le blâme et la critique ne vont pas chez lui jusqu'à l'indignation. 11 censure en riant. Dans les caractères des animaux, il peint des caractères humains. Le lion est l'image de la force, de la domination, d'une domination qui ne cherche pas à se dissimuler. La génisse, la chèvre et la brebis se sont associées à lui, dans l'espoir de mettre en commun les profits et les pertes. Mais quand il s'agit de partager la dépouille du cerf, pris dans les lacs de la chèvre, le lion, en ayant fait quatre parts, s'attribue la première « en qualité de sire î' .
Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C'est que je m'appelle lion :
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde par droit me doit échoir encor : Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort. Comme le plus vaillant, je prétends la troisième. Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord (1).
(1) La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion, liv. I, 6.
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Le lion abuse de sa puissance. Malheur à qui tombe sous sa griffe! Etant redoutable, il a nécessairement des flatteurs, des courtisans. Il est le roi, un roi qui ne souffre ni la contradiction, ni la résistance. Quand il perd sa femme, il faut que tout le monde verse des larmes, sous peine d'être dénoncé comme le €erf qui n'a pas pleuré et qu'on a vu rire. Il n'échappe au dernier supplice que par une histoire mensongère. Il raconte que " la reine » lui est apparue « couchée entre des fleurs » , et jouissant aux Champs Elysées de la plus pure félicité. Il ne faut donc pas s'affliger, mais se réjouir. On crie aussitôt au miracle.
Le cerf eut un présent, bien loin d'être puni.
Rien de plus facile à tromper que ceux qui <îroient faire tout fléchir sous leur volonté.
L'absolutisme est dupe du mensonge et de la flatterie, seules barrières qu'on puisse lui opposer, et qu'élèvent l'ambition et la duplicité.
Amusez les rois par des songes, Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges : Quelque indignation dont leur cœur soit rempli, Ils goberont l'appât; vous serez leur ami.
Aussi s'est-il formé une race n'ayant d'autre but que de capter les faveurs du prince, de le tromper et de régner sur lui, en servant ses passions, en flattant ses travers. C'est la race des courtisans. La Fontaine, d'ordinaire si indulgent, leur réserve ses traits les plus acérés. 11 définit la cour :
Un pays où les gens Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents. Sont ce qu'il plaît au prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
Tâcbent au moins de le paraître.
Peuple caméléon, peuple singe du maître; On dirait qu'un esprit anime mille corps : C'est bien là que les gens sont de simples ressorts (1).
Le lion n'entend pas qu'on se dispense de ses devoirs de cour. Tous ses sujets sont invités à venir pendant un mois dans son Louvre, « vrai
(1) Les Obsèques de la Lionne, liv. VIII, 14.
98 LA FOXTAIXE MORALISTE.
charnier » , dont l'odeur, venue des cadavres, fait faire la grimace à l'ours qui se bouche le nez. Il s'en va grossir le nombre des victimes servies sur la table du prince. Le singe, craignant un pareil sort, se répand en flatteries outrées, loue la rigueur du Roi et se récrie sur la bonne odeur, sur le parfum exquis qu'exhale la demeure royale. Il n'est pas mieux traité que l'ours. L'un a été trop franc; l'autre, flatteur maladroit.
Le lion, c'est le pouvoir absolu, la force et le despotisme. Mais il arrive au roi des animaux de se montrer généreux envers le rat qui, à son tour, lui sauve la vie (1).
Le renard est le parfait courtisan. Il saura, lui, échapper aux atteintes de la terrible Majesté. Il n'aura ni la rude franchise de l'ours, ni la flatterie outrée du singe. Plutôt que de se prononcer sur l'odeur du charnier, il alléguera un rhume et s'en tirera par cet expédient.
(1) Le Lion et le Rat, liv. II, 11.
Ne soyez à la cour, si vous y voulez plaire, Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère, Et tâchez quelquefois de répondre en Normand (1).
Le renard a le talent de se dérober j il évite la disgrâce et les occasions dangereuses. Lorsqu'il ne peut lutter par la ruse, il s'abstient. Sa méfiance est toujours en éveil. Habile à tendre des pièges, il craint ceux d'autrui. H se garde bien d'obéir à l'ordre du lion malade, convoquant ses vassaux dans l'antre où il se propose de les manger à son aise (2). Il se dispense également d'aller proposer un remède contre la vieillesse à un vieux lion « décrépit, goutteux, n'en pouvant plus 55 , et le loup ayant méchamment, K au coucher du roi r> , fait remarquer son absence, le renard est obligé de venir se justifier. Il prétexte un pèlerinage entrepris pour la guérison du lion, auquel il conseille de s'appliquer la peau d'un loup écorché vif, afin de retrouver la chaleur que le grand âge lui a
(1) La Cour du Lion, Viv. VII, 7.
(2) Le Lion malade et le Renard, \iv. VI, 14.
yjnjversitas BIBUOTHECA
fait perdre. L*aris est fort goûté, et le renard bien vengé des mauvais propos du loup (1).
Le renard personnifie l'esprit cauteleux, fertile en inventions friponnes. Sa figure sournoise, sa démarche ondoyante décèlent son caractère perfide. Il excelle à faire des dupes, à se jouer des difficultés, à sauver ses jours aux dépens des autres. Lorsqu'il est descendu dans un puits pour se désaltérer, et se voit menacé d'y rester, il s'arrange de manière à être délivré par <c son compère le bouc « , et le laisse se morfondre à sa place, après avoir joint l'ironie à l'artifice (2). Rencontrant un cheval, « le premier qu'il eût vu de sa vie w , il appelle le loup à son secours et fait en sorte qu'il reçoive en pleine mâchoire le coup de pied que le cheval lui destinait (3). Une autre fois, mourant de faim, il a vu la lune se refléter dans un puits et Fa prise pour un fromage. Il s'aperçoit de sa méprise,
(1) Le Lion, le Loup et le Renard, liv. VIII, 3.
(2) Le Renard et le Bouc, liv. IIÏ, 5.
(3) Le Renard, le Loup et le Cheval, liv. XII, 17.
trop tard, quand il a cédé au désir de le voir de plus près et à la tentation de le manger. Vient à passer un loup. Il l'engage à venir prendre sa part du régal et à descendre au moyen de l'autre seau. Le loup ne résiste pas à cette invitation, et son poids fait remonter au haut du puits le renard qui se moque de sa crédulité (1). La morale aurait vraiment à souffrir des succès du renard, s'il n'était trompé par la cigogne, dont la vengeance est de bon aloi (2). Une peut duper le vieux coq « adroit et matois ^ , qu'il invite à descendre de l'arbre et qui, au lieu de l'écouter, feint d'apercevoir deux lévriers dont le nom seul met le renard eu fuite (3). Malgré sa méfiance et son habileté, il est pris au piège; il y laisse sa queue, et ses confrères lui répondent par des huées, lorsqu'il leur propose d'imiter son exemple (4).
(1) Le Loup et le Renard, liv. XI, 6.
(2) Le Renard et la Cigogne, liv. I, 18.
(3) Le Coq et le Renard, liv. II, 15.
(4) Le Renard qui a la queue coupée, liv. V, 5.
102 LA FOXTAIXE MORALISTE.
La ruse et l'hypoerisie sont représentées sous les traits du renard et du chat qui s'en vont « comme beaux petits saints » en pèlerinage.
C'étaient deux vrais tartufs, deux archipatelins, Deux francs patte-pelus qui des frais du voyage, Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage.
S'indemnisaient à qui mieux mieux. m
La Fontaine ne cherche pas à les rendre intéressants ; il leur prodigue les épithètes les mieux faites pour nous donner l'horreur de leur caractère. En cette occasion, le prix de l'habileté et du savoir-faire appartient au chat, qui réussit à sauver sa vie en grimpant sur un arbre, tandis que le renard, malgré ses tours et son agihté, est pris et étranglé par des chiens, au sortir d'un terrier (1).
Le chat est le type de l'hypocrite. Toutes ses vertus ne sont qu'apparence et tromperie. Il contrefait la dévotion pour parvenir à ses fins, ce vivant comme un dévot ermite )) .
(1) Le Renard et le Chat, liv. IX, 14.
AIORALE DES FABLES DE LA FOXTAIAJE. 103
Un chat faisant la cliatlemitte, Un saint homme de chat, hien fourré, gros et gras (1).
Il remplit ses devoirs religieux, fait sa prière,
Comme tout dévot chat en use les matins (2),
Il est u fin, subtil et narquois (3) » . Le souriceau, qui n'a jamais rien vu, est attiré par son air « doux, bénin et gracieux » , et en fait le portrait à sa mère.
Il est veloulé comme nous, Marqueté, longue queue, une humhle contenance, Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant (i).
Comme on sent la griffe sous cette bonhomie caressante et cette douceur perfide, insinuante! Le langage du chat est digne, du reste, onctueux, patelin, presque attendrissant. Il parlera au besoin de son grand âge et de ses infirmités, lorsqu'il médite un méchant tour :
(1) Le Chat, la Belette et le Petit Lapin, Ilv. VU, 16.
(2) Le Chat et le Rat. Uv. VIII, 22.
(3) La Querelle des Chiens et des Chats, celle des Chats et des Souris, liv. XII, 8.
(4) Le Cochet, le Chat et le Souriceau, liv. VI, 5.
104 LA FOXTAIXE MORALISTE.
Mes enfants, approchez, Approchez; je suis sourd, les ans en sont la cause (1).
Comment n'être pas touché à l'aspect d'un vieillard si vénérable et si bon? La belette et le lapin le prennent pour arbitre de leur différend. Le fourbe met les plaideurs d'accord, en les croquant l'un et l'autre.
Le chat ne tarit pas en inventions perfides, dignes d'une « bêle scélérate 5) . Pour mieux attraper ses victimes, les souris, il va jusqu'à contrefaire le mort et à se suspendre au plafond, la tête en bas. Une autre fois, il prend la forme d'un bloc enfariné; mais il ne réussit pas à tromper un rat « vieux routier » , qui " avait perdu sa queue à la bataille » , et crie de loin à son ennemi :
Rien ne te sert d'être farine.
Car quand tu serais sac, je n'approcherais pas (2).
Un autre rat consent à délivrer le chat, pris
(1) Le Chat, la Belette et le Petit Lapin, hv. VII, 16. (2j Le Chat et le lieux Hat, Hv. III, 18.
au piège; mais c'est pour s'affranchir lui-même d'adversaires dangereux, et il se garde bien, quand il le rencontre, de se fier aux protestations doucereuses de celui dont il a sauvé la
vie.
Aucun traîlé Peut-il forcer un chat à la reconnaissance (1)?
Voilà certes un odieux personnage; il joint la méchanceté à l'hypocrisie, il fait bien des dupes ; mais il est dupe lui-même du singe pour lequel il a tiré les marrons du feu (2). La morale est encore une fois satisfaite. Les ruses échouent contre la prudence, et les trompeurs sont souvent trompés (3).
Le loup n'a ni l'astuce du renard, ni l'hypocrisie du chat. C'est un méchant qui parle et agit en méchant. Il a au moins le mérite de ne
(1) Le Chat et le Pxat, liv. l III, 22.
(2) Le Singe et le Chat, liv. IX. 17.
(3) La ruse la mieux ourdie Peut nuire à son inventeur.
Et souvent la perfidie Retourne sur son auteur.
{La Grenouille elle Rat, lir. IV, II.)
106 LA FOIVTAIXE MORALISTE.
tromper personne, même lorsqu'il cherche à employer la dissimulation. Le troupeau le reconnaît bien vite à la voix, sous ses habits de berger (1). C'est en vain qu'il cherche à se faire ouvrir la porte du chevreau qui, bien instruit par sa mère, lui demande de montrer patte blanche (2). Il lui arrive souvent des mésaventures. Le cheval lui donne un coup de pied (3), au moment oii il se préparait à le duper, en se faisant passer pour médecin. Il est le jouet du renard. La cigogne a été assez simple pour lui réclamer son salaire, après lui avoir retiré un os du gosier, et il lui répond que sa reconnaissance a consisté à ne pas l'étrangler, aussitôt après qu'elle lui a rendu ce service (4). Il est toujours dominé par ses instincts cruels, et, afin de les satisfaire, il mène une vie vagabonde et misérable. Tous ses pareils sont comme lui
(1) Le Loup devenu berger, liv. III, 3.
(2) Le Loup, la Cliècre et le Chevreau, liv. V, 15.
(3) Le Loup et le Cheval, liv. V, 8.
(4) Le Loup et la Cigogne, liv. III, 9.
u cancres, hères et pauvres diables jj . Même s'il meurt de faim, il ne saurait acheter le bienêtre et l'abondance au prix de sa liberté. Le chien lui prouve cependant qu'on peut être heureux dans la servitude (1), tandis qu'il n'y a pas de bonheur pour le pervers qui n'use de son indépendance que pour faire le mal.
Aléfîons-nous des méchants. Ne leur témoignons pas une confiance qu'ils ne méritent pas, et dont ils nous feraient promptement repentir.
La lice a cédé à un mouvement de compassion, en prêtant sa demeure à sa compagne sur le point de mettre bas. Lorsqu'elle revient pour la seconde fois réclamer son logis, elle se trouve en face de toute une famille qui lui montre les dents et refuse de sortir.
Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette; Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête, Il faut que l'on en vienne aux coups; Il faut plaider, il faut combattre.
(1) Le Loup et le Chien, liv. I, 5,
108 LA FOXTAIXE MORALISTE
Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre (1).
Les pigeons « au cœur tendre et fidèle 5) ont agi avec la candeur de leur nature. Ils ont voulu mettre la paix entre les vautours, et, loin d'être récompensés de leurs bonnes intentions, ils périssent victimes de ceux qui, n'ayant plus la guerre chez eux, tombent à coups de bec sur leurs médiateurs et en font un ample carnage.
Tenez toujours divisés les méchants :
La sûreté du reste de la terre Dépend de là. Semez entre eux la guerre, Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.
Ceci soit dit en passant : je me tais (2).
Le conseil est bon, et les hommes peuvent profiter de la leçon donnée par les animaux. Partout les puissants tyrannisent les faibles.
La raison du plus fort est toujours la meilleure (3).
(1) La Lice et sa Compagne, liv. II, 7.
(2) Les Vautours et les Pigeons, liv. VII, 8. Voir aussr les Loups et les Brebis, liw III, 13.
(3) Le Loup et l'Agneau, liv. I,
Elle n'est pas la meilleure dans le sens de l'équité, mais elle décide souvent en dernier ressort dans les affaires humaines. Le fabuliste ne prend pas le parti du loup contre l'agneau; il a tout fait pour le rendre haïssable, en lui opposant l'innocence et la faiblesse, et en mettant dans sa bouche les plus mauvais arguments.
Le cormoran devenu vieux a recours au stratagème; il trouve encore moyen de se fournir, de poissons, et ceux-ci sont ses dupes, au lieu d'être la proie du maître de l'étang (1).
L'hirondelle n'agit pas avec plus de scrupules envers l'araignée :
Jupin pour chaque état mit deux tables au monde : L'adroit^ le vigilant et le fort sont assis
A la première; et les petits
Mangent leur reste à la seconde (2).
Lorsque deux taureaux se battent pour une
(1) Les Poissons et le Coi^moran, liv. X, 4.
(2) L'Araignée et l'Hirondelle, liv. X, 7.
110 LA FOXTAIXE MORALISTE.
génisse, ce sont les pauvres grenouilles qui payent les frais de la guerre :
Hélas! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands (1).
La justice humaine est boiteuse; sa balance penche du côté de la toute-puissance; elle a deux poids et deux mesures. L'innocent court risque d'être condamné, si le pouvoir, le crédit, l'intimidation sont au service de la partie adverse.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir (2).
L'âne Papprend à ses dépens et sert de victime expiatoire aux grands coupables. \ous serions tentés de nous apitoyer sur son sort. Il plie souvent sous le fardeau; on lui prodigue les coups; mais il est inintelligent et orgueilleux.
(1) Les Deux Taureaux et la Grenouille , lir. II, \.
(2) Les Animaux malades de la peste, liv. VII, 1.
Il se croit l'objet d'un culte, lorsqu'il porte des reliques (1).
Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature (2).
L'àne a failli à cette loi; il ne songe qu'à brouter et refuse de laisser le cbien prendre son dîner dans le panier au pain. Il en est puni, et le loup l'étrangle, sans que le chien vienne à son secours. Il ne cesse d'importuner de ses plaintes le Sort, qui finit par renoncer à s'occuper de lui (3). Il est toujours mécontent de ses maîtres, quels qu'ils soient. S'il a souvent à souffrir, il le doit beaucoup à ses défauts. Le petit chien est plus heureux; il obtient les faveurs du maître, et l'àne, qui a voulu l'imiter, n'attrape que des coups de bâton (4). C'est un lourdaud, et on le lui pardonne d'autant moins qu'il a des prétentions.
(1) L' Ane portant des reliques, liv. V, 14.
(2) L'Ajie et le Chien, liv. VIII. 17.
(3) L'A?ie et ses Maîtres, liv. VII, 11.
(4) L'Ane et le Petit Chien, liv. IV, 5.
L'esprit, les talents, l'art de plaire sont des moyens de réussir. La bonne grâce et le savoirfaire l'emportent sur la gaucherie et la maladresse, et la sottise qu'accompagne la suffisance n'a rien à attendre que les mécomptes et le ridicule.
La Fontaine ne s'est pas borné à dessiner des caractères. 11 a semé dans ses fables une foule de sages préceptes et de vérités utiles. Il nous exhorte à secourir nos semblables (1), nous enseigne qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi (2), qu'il ne faut pas parler sans agir (3), ni prendre pour règle de nos actions
(1) La Colombe et la Fourmi, liv. II, 12. — Le Cheval et l'Ane, liv. VI, 16.
(2) Le Lion et le Rat, liv. II, 11.
(3) Conseil tenu par les Rats, liv. II, 2.
les vains propos des gens disposés à tout censurer et à s'occuper de ce qui ne les regarde
pas(l).
Le sage dit selon les gens :
Vive le Roi ! vive la Ligue (:2) !
Ces vers nous recommandent-ils la palinodie et Tinfidélité politique, comme on semble le croire généralement? C'est, sans doute, forcer l'intention du poète. Il s'agit ici, qu'on ne l'oublie pas , d'une chauve-souris tombée deux fois au pouvoir d'ennemies, et qu'elle trompe afin de sauver ses jours. Sa duplicité a le danger pour excuse. Cette morale n'est pas celle des esprits indépendants et des caractères élevés; c'est celle des petits et des faibles, contraints de plier devant la nécessité, de fléchir les puissants, et condamnés à la ruse par l'insuffisance de leurs moyens de défense. La Fontaine a songé à ceux-là; il a compati à leurs servitudes,
(1) Le Meunier, son Pils et IWne, \\v. IIÏ, I.
(2) La Ckanve-Souris et les Deux Belettes, lil^ II, 5.
114 LA FOXTAINE MORALISTE.
et s'est montré sévère surtout pour les grands :
La raison les offense; ils se mettent en tête Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens, Et serpents.
Si quelqu'un desserre les dents, C'est un sot, j'en conviens : mais que faut-il donc faire?
Parler de loin ou bien se taire (1).
Pour avoir dit son fait au roi de la création, la couleuvre est condamnée à mort. Elle n'a pas craint d'accuser l'homme de tyrannie, d'ingratitude, et elle a voulu se donner le plaisir de lui dire la vérité, avant de périr de sa main. L'homme diffère son exécution; il appelle en témoignage, devant son tribunal, la vache qui dépose contre lui. Elle l'a nourri de son lait, elle lui a rendu la santé, elle lui a rapporté de l'argent. Comment a-t-elle été récompensée de ses services par l'homme?
Enfin, me voilà vieille; il me laisse en un coin Sans herbe : s'il voulait encor me laisser paître!
(1) L'Homme et la Couleuvre, liv. X, 2.
Mais je suis attachée : et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'ingratitude?
Le bœuf vient ensuite ; il énumère ses travaux, ses peines. Il ne reçoit en échange que des coups, et on l'immole en sacrifice aux dieux dans sa vieillesse. Ces deux témoins étant récusés, l'arbre est pris pour juge. Il se plaint à son tour de l'ingratitude humaine, oublieuse des fleurs dont il a réjoui les yeux au printemps, des fruits qu'il a donnés en automne et de l'ombrage sous lequel on est venu en été chercher un abri. On porte sur lui la cognée, sans lui laisser finir sa vie. L'homme n'a rien à répondre à de tels arguments ; mais il est le maître et exécute sa sentence.
C'est de l'homme qu'il faut se plaindre seulement,
dit la perdrix, élevée au miheu des coqs qui la font souffrir de leur humeur querelleuse, de leurs rivalités et de leurs jalousies (1).
(i) La Perdrix et les Coqs, \\v. X, 8.
116 LA FOXTAIXE MORALISTE.
Nous avons vu pendant longtemps les défauts et les faiblesses de l'humanité à travers les animaux. Cette fois, ce sont les animaux qui s'érigent en juges des hommes et prononcent sa condamnation. Leur condition est préférée à la nôtre par les compagnons d'Ulysse, changés en bêtes et qui refusent de reprendre leur forme première (1). Le lion ne veut pas renoncer à la puissance que lui confèrent ses dents et ses griffes. L'ours ne se trouve pas plus mal tourné que l'homme, et le loup ne se croit pas plus cruel.
La Fontaine touche ici au fond même de Phumanité, à ses instincts, ses passions et sa perversité. Par là il se rapproche de nos moralistes; mais le pessimisme n'est ni dans sa nature, ni dans le genre agréable et léger auquel il est resté fidèle.
Si peu courtisan que soit La Fontaine, dont l'humeur indépendante l'éloigné des servi-
(1) Les Compagnons d' Ulysse, liv. XII, 1.
tudes de la cour, il sait cependant faire fumer l'encens devant la favorite, et lui élève un temple dans ses vers (1). Le duc du Maine reçoit l'hommage du poète, et sa naissance, qui rappelle les scandales du trône, est célébrée sous le voile de l'allégorie (2). Comment ne pas saluer l'astre qui brille à Versailles et projette ses rayons sur le siècle? Mais si La Fontaine paye aux grandeurs et aux puissances de son temps le tribut obligatoire, il n'en paraît pas ébloui. 11 vise de ses traits le pouvoir absolu, et le blâme perce sous les allusions (3).
Il a critiqué le despotisme royal et l'abus de la puissance. Il n'est cependant pas l'ennemi de l'autorité. Il la défend dans l'apologue des Membres et de l'Estomac, et justifie le pouvoir d'un seul par l'utilité qu*en retire le grand nom-
(1) Liv. VII. Epître dédicatoire à Mme de Montespan.
(2) Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter, liv. XI, 2.
(3) Le Milan, le Roi et le Chasseur, liv. .\II, 12, et les fables sur le lion citées plus haut.
bre. La moralité de cette fable est presque une profession de foi politique :
Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale. Elle reçoit et donne, et la chose est égale. Tout travaille pour elle, et réciproquement.
Tout tire d'elle ralinient.
Elle fait subsister l'artisan de ses peines, Enrichit le marchand, gage le magistrat, Maintient le laboureur, donne paye au soldat, Distribue en cent lieux ses grâces souveraines.
Entretient seule tout l'État,
La Fontaine, qui a fait des leçons aux rois et au pouvoir absolu, n'a pas flatté la démocratie; et c'est à ses prétentions orgueilleuses, aux calamités qu'elle engendre par l'absence de hiérarchie et d'autorité que s'adresse la fable de la Tête et la Queue du serpent (1). Plutarque, la commentant à sa manière, avait dit : « Nous voyons le mesme inconvénient estre advenu à plusieurs qui, au gouvernement de la chose publique, ont voulu faire toutes choses au gré
(1) Liv. VII, 17.
de la multitude • car s'estant une fois attachés à ce joug de servitude, de vouloir en tout et partout agréer à la commune qui, bien souvent, s'esmeut témérairement et sans raison quelconque, ils n'ont sçu puis après retirer, ni retenir et arrester la fureur et témérité du peuple (1). »
La Fontaine traite le sujet avec son esprit et sa gaieté. Il fait, selon sa coutume, agir et parler les personnages :
La tête avait toujours marché devant la queue.
La queue au ciel se plaignit Et lui dit :
— Je fais mainte et mainte lieue
Comme il plaît à celle-ci.
Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi?
Je suis son humble servante.
On m'a faite, Dieu merci,
Sa sœur et non sa suivante.
Toutes deux de même sang.
Traitez-nous de même sorte :
Aussi bien qu'elle je porte
Un poison prompt et puissant.
(1) Vie d'Agis et de Cléomène. Traduction d'Amyot.
120 LA FOXTAIXE MORALISTE.
Enûn, voilà ma requête :
C'est à vous de commander Qu'on me laisse précéder A mon tour ma sœur la tête.
C'est l'histoire de toutes les révolutions; c'est celle du tiers état qui, n'étant rien, veut être tout. La fable a eu de sanglantes applications dans la vie des peuples. La morale de La Fontaine est dans la mort du serpent, qui périt victime du système où la queue conduit la tête.
Il y a de bons gouvernements ; il n'y en a pas de parfaits. Les peuples qui en changent trop souvent sont exposés à tomber d'un médiocre dans un pire, comme les grenouilles qui essayent successivement de la démocratie et de la royauté (1). Elles n'ont rien gagné aux révolutions, et puisqu'elles n'ont pas su garder un roi débonnaire, elles auront un tyrau.
La sagesse de la Providence est supérieure à la sagesse humaine, qui doit se confier à elle.
(1) Les Grenouilles qui demandent un Roi, liv. III, 4.
MORALE DES FABLES DE LA FOiVTAIIVE. 121
Tel est le sujet de deux fables (1). Dans l'une, on voit le métayer se repentir d'avoir obtenu de Jupiter le dangereux privilège de faire la pluie elle beau temps. Ses voisins sont plus heureux. Le ciel a pourvu à leurs besoins.
Concluons que la Providence
Sait mieux ce qu'il nous faut que nous.
Garo a douté de cette vérité. Il s'est étonné que les citrouilles ne fussent pas suspendues aux branches du chêne, au lieu des glands. « Dieu s'est mépris, j) Mais voici que du chêne à l'ombre duquel il s'est étendu pour se livrer au sommeil, un gland se détache et lui meurtrit légèrement le visage.
Oh! oh! dit-il, je saigne! Et que serait-ce donc S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde,
Et que ce gland eût été gourde?
Dieu ne Ta pas voulu : sans doute, il eut raison ;
J'en vois bien à présent la cause.
En louant Dieu de toute chose,
Garo retourne à la maison.
(1) Jupiter et le Métayer, \\m. VI, 4. — Le Gland et la Citrouille, hv. IX, 3.
122 LA FOXTAIXE MORALISTE.
Si la fable le Rat qui s' est retiré dumonde (1) n'est pas une satire contre les moines, elle laisse deviner un sentiment moqueur, et l'on y retrouve un héritage du vieil esprit des fabliaux du moyen âge, où les Ordres monastiques n'étaient pas épargnés. Le même esprit a inspiré le Curé et le Mort (2), malicieux commentaire d'une histoire vraie.
La raillerie de La Fontaine n'est jamais amère; elle ne blesse pas, elle effleure. Rien n'est méchanceté, tout est enjouement chez celui qui connut les erreurs de la passion, sans avoir jamais les vices du cœur. Ce n'est pas l'apôtre de l'héroïsme; c'est celui du bon sens et de la raison. Il cherche moins à nous corriger qu'à nous avertir, et nous offre une morale en action, mise à la portée de tous. Il nous enseigne à être compatissant et secourable, nous prêche le dédain de la richesse et des grandeurs, le goût de la vie simple et médiocre. Sans illusion
(1) Liv. III, 3.
(2)Liv. VII, 11.
sur le mal, il est contre lui sans colère, et nous incline doucement vers le bien. Peignant l'humanité telle qu'elle est, il ne nous attriste pas de ses défauts; il nous égayé à ses dépens, en rendant la sagesse aimable et la vertu indulgente.