L ESPRIT DU TRAVAIL
La première fable de La Fontaine est l'éloge du travail, de l'ordre et de l'économie prévoyante; c'est la condamnation de la vie oisive et dissipée (1). La fom-mi a été laborieuse et rangée ; elle a vaqué aux soins de ses affaires, conservé son patrimoine, approvisionné ses greniers. Telle n'a pas été la cigale, paresseuse et légère, ayant gaspillé son temps, et voyant venir Fhiver avec la disette et la faim. Elle est réduite à implorer la fourmi, et à lui demander non l'aumône, mais un prêt qu'elle s'engage à lui rembourser le plus tôt possible. La fourmi ne se résigne pas à secourir une voisine qui, au
(1) La Cigale et la Fourmi, lii . I, 1.
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lieu de sui\/re son exemple, a mené joyeuse vie. Plus elle a été active, économe, moins elle est disposée à se montrer généreuse envers celle qui n'a su ni prévoir, ni amasser comme elle. Rendons justice à ses qualités et à ses vertus. Pourtant elle n'est pas sans reproche, car au lieu d'éconduire doucement la solliciteuse, elle joint l'ironie au refus :
Vous chantiez, j'en suis bien aise.
Eh bien, dansez maintenant.
A force de savoir compter, elle est devenue dure et presque cruelle. Elle pouvait ne rien prêter à la cigale ; mais il ne fallait pas l'insulter. Rien ne ferme le cœur à la compassion comme une existence dominée par le calcul et renfermée dans l'intérêt. \ous ne souhaiterions pas la fourmi moins laborieuse ; mais nous la voudrions plus secourable et surtout moins railleuse. Le malheur doit désarmer, lors même qu'il est mérité, et c'est envers celui-là que la bienfaisance a le plus d'occasions de s'exercer.
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Sous l'ancien régime, la noblesse s'endettait pour aller à la cour. Lorsqu'on avait souvent répété le dialogue de Don Juan avec M. Dimanche (1), et qu'on se voyait menacé d'une ruine prochaine, on cherchait à « mettre du fumier sur ses terres » , selon le mot impertinent de Aime de Grignan, qui faisait épouser à son fils la fille d'un fermier général. Un Juif comme Samuel Bernard voyait rechercher son alliance par des maisons ducales. La bourgeoisie cédait à la vanité, apportant ses épargnes aux gentilshommes appauvris, et n'avait pas toujours à se féliciter de mariages qui devenaient pour elle une duperie. La finance, par ses goûts fastueux, se rapprochait plus volontiers d'une aristocratie possédée du désir de paraître et de briller.
Les comédies de l'ancien répertoire mettent en scène ces dissipateurs de qualité qui, non content d'emprunter, tâchaient d'épouser (2).
(1) Acte IV, scène m.
(2) Le Chevalier à la mode et les Bourgeoises de qualité.
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Dans V Ecole des bourgeois (1), nous voyons le marquis de Moncade, jeune fat ruiné, obtenir la main de la fille de Mme Abraham, Juive au moins d'origine, qui lui a prêté cent mille francs, et consent à annuler cette créance, en faveur d'un mariage qui flatte sa vanité, car le marquis présentera sa femme à la cour. Mais l'infatuation de son rang est cause de sa perte. Ne croyant avoir plus rien à ménager, il écrit à un duc de ses amis pour l'inviter à sa noce, en faisant une peinture grotesque de la famille dans laquelle il va entrer. Il adresse en même temps un billet à sa future. Son coureur se trompe, et remet à celle-ci la lettre satirique qui ne lui était point destinée. Mme Abraham est indignée des railleries qu'elle renferme contre elle et contre tous les siens, et elle s'empresse de rompre avec celui qui exploitait sa vanité
comédies deDancourt jouées, l'une en 1687, l'autre eu 1700. (1) Comédie de d'AlIainval, représentée pour la première fois en 1728 au Théâtre-Français, où elle a été reprise de nos jours.
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pour refaire sa fortune. Cette fourmi a été prêteuse, et la cigale s'est moquée d'elle; mais elle en a été punie.
« La noblesse est ruinée jusqu'à ne pouvoir subsister que par des mésalliances et autres démarches qui l'avilissent )> , écrit d'Argenson sous Louis XV (1). « La noblesse se ruine et s'anéantit tous les jours, et le tiers état s'empare des fortunes " , dit à son tour Mirabeau (2).
De l'aveu du marquis de Bouille (3), toute la noblesse de France, à l'exception de deux ou trois cents familles, en était là en 1789.
Les cigales allaient alors cesser de chanter, et les fourmis elles-mêmes devaient tomber dans les serres des vautours révolutionnaires. On n'avait plus besoin de leur emprunter à l'époque oii l'on venait tout prendre.
La fourmi offre une image de la bourgeoisie
(1) Cunsidératiofis sur le gouverncineiit ancien et présent de la France, p. 172.
(2) Réponse aux objections sur les États provinciaux.
(3) Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XXI. 121. Gollect. Barrière.
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prudente, économe et calculatrice, ayant l'esprit du travail et de la conservation, peu sujette aux entraînements de la fortune et de la libéralité, et leur opposant le goût parfois excessif de l'épargne.
De nos jours, les cigales sont ce qu'elles furent de tout temps. L'on affirme qu'elles n'ont jamais été si nombreuses. Elles s'oublient au bruit des fêtes et des mondanités, se laissent éblouir par le luxe et les plaisirs, sans songer au lendemain. Quand la bise est venue, elles se mettent à la rechercbe de créanciers et ne trouvent pas toujours des fourmis assez complaisantes pour leur prêter. Elles disparaissent de la scène du monde où elles ont brillé un jour, et sont remplacées par d'autres cigales, aussi imprévoyantes et aussi frivoles.
La fourmi a eu des torts envers la cigale qu'elle ne devait pas railler, au moment où elle réclamait son assistance. Mais elle a cent fois raison de répondre aux orgueilleuses provocations de la mouche, dont elle rabaisse la suffi-
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sance en lui prédisant que, lorsque viendront les mauvais jours, elle mourra " de faim, de froid, de langueur, de misère» , tandis qu'elle, fourmi, recevra la récompense de ses peines :
Alors, je jouirai du fruit de mes travaux.
Je n'irai par monts ni par vaux
M'exposer au vent, à la pluie;
Je vivrai sans mélancolie.
Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.
Je vous enseignerai par là Ce que c'est qu'une fausse et véritable gloire. Adieu; je perds le temps : laissez-moi travailler.
Ni mon grenier, ni mon armoire,
Ne se remplit à babiller (1).
Voilà bien le langage d'une bonne ménagère qui connaît le prix du temps, et ne peut s'attarder en conversations oisives, en discussions stériles avec des babillardes, occupées de bagatelles et de futilités. La mouche, bien différente, passe sa vie à bourdonner, à s'introduire partout, à importuner les gens. Elle n'a rien à faire
(1) La Mouche et la Fourmi, liv. IV, 3.