L'ESPRIT DU TRAVAIL
et fatigue tout le monde de son oisiveté. C'est une inutile qui se croit nécessaire. Elle se figure que sans elle le coche n'aurait jamais gravi la côte :
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine (1).
Rien de plus affairé que ces créatures toujours prêtes à s'occuper des autres et à se mêler de ce qui ne les regarde pas. On croirait à leurs airs importants qu'elles ont le monde à gouverner. Combien ne rencontrons-nous pas de pareilles mouches sur notre chemin I Nous voudrions suivre le conseil de La Fontaine et les chasser ; mais elles reviennent toujours, et il est impossible de s'en délivrer.
Au fléau de l'oisiveté il faut opposer le bienfait du travail. Le travail, c'est la loi divine décrétée contre Thomme déchu ; ce fut son châtiment, et c'est aussi sa force et son appui.
Le travail, nécessaire au pauvre, n'est pas
(1) Le Coche et la Mouche, liv. VU, 9.
132 LA FOXTAIXE MORALISTE.
moins indispensable au riche pour échapper aux misères morales. Il console et il apaise; il est comme un baume salutaire sur les plaies du cœur. On reconnaît dans la satisfaction qu'il laisse aux heures de repos la récompense attachée au devoir accompli. S'il n'est pas en son pouvoir de faire taire les grandes douleurs, il chasse les noirs soucis, remplit le vide de l'âme que les faux plaisirs du monde ne parviennent pas à combler.
En faisant du travail une nécessité à l'artisan, au laboureur, à tous ceux qui doivent, sous peine de connaître les tourments de la faim, gagner le pain quotidien à la sueur de leur front, la Providence leur accorde un don précieux et les exempte du plus grand des maux : l'ennui, ce ver rongeur de la richesse oisive. Ils obéissent à leur destinée. Leur labeur n'exclut pas la gaieté qui s'échappe dans la chanson joyeuse qu'on entend résonner aux champs et à l'atelier.
Les ouvriers de la pensée peuvent rivaliser