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avons méconnu tout ce que nous leur devions, ou si la reconnaissance a existé au fond de notre cœur, nous n'avons pas su la faire monter de notre cœur à nos lèvres.
L'Histoire est pleine de traits d'ingratitude, L'Evangile nous en offre un frappant dans les dix lépreux, venus à la rencontre de Notre-Seigneur qui leur donna la promesse qu'ils seraient bientôt guéris. L'un d'eux, le Samaritain, s'étant aperçu en route de sa guérison, retourna sur ses pas pour se jeter aux pieds de Jésus, le visage contre terre, en action de grâces. « Tous les dix n'ont-ils pas été guéris ? demande Jésus. Où sont les neuf autres? 11 ne s'en est point trouvé qui soit revenu et qui ait rendu gloire à Dieu, excepté cet étranger. »
Sur les dix lépreux qui furent l'objet d'un miracle, il y eut neuf ingrats.
Pour prix de la découverte d'un nouveau monde, Christophe Colomb a été calomnié auprès du roi d'Espagne, qui n'a pas défendu le grand homme innocent et malheureux 5 il a été
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chargé de fers; il est mort accablé d'injustices, consumé de chagrin.
Charles VII a été ingrat envers l'héroïque bergère qui chassa l'ennemi de son royaume, sans laquelle il n'était plus que le « roi de Bourges " . 11 n'a rien fait pour sauver la libératrice de la France, livrée à la flamme du bûcher sur lequel a fini sa glorieuse existence.
Si Christophe Colomb et Jeanne d'Arc accusent l'ingratitude des rois, Louis XVI est un exemple mémorable de l'ingratitude des peuples. Le prince qui a le plus aimé ses sujets, qui a le plus fait pour la cause populaire, a souffert la captivité et porté sa tête sur l'échafaud.
Cinna est au nombre des ingrats fameux. Qui ne se rappelle les vers que Corneille a placés dans la bouche d'Auguste, énuraérant les bienfaits dont il a comblé celui dans lequel il découvre un traître et un conspirateur ?
Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire Ke paivent pas sitôt sortir de ta mémoire;
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Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Cinna, tu t'en souviens et veux m'assassiner!
Biron conspira contre Henri IV, son bienfaiteur et son ami, qui l'avait comblé de faveurs et lui avait sauvé la vie. « Jamais, disait de lui le bon roi Henri, je n'ay tant aimé personne comme je l'ay aimé; je lui eusse fié mon fils et mon royaulme. Il m'a bien servy, mais il ne peut dire que je ne luy aye sauvé la vie trois fois. Je le tiray des mains de Pennemi à Fontaine- Française, si blessé et si étourdi de coups que comme j'avois fait le soldat pour le sauver, je fis encores le mareschal pour la retraite, car il me dict qu'il n'estoit pas en estât d'y penser, ny de me servir (1). "
Un fol orgueil, une ambition effrénée étouffèrent dans le cœur du sujet rebelle les sentiments de la nature. Biron n'était pas satisfait des honneurs qui avaient récompensé ses services. Il aspirait a une souveraineté. " Etre
(l) Slllv, OEconomies royales, t. I, chap. xxxi, p. 82.
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César ou rien du tout, disait-il- je ne mourrai pas que je n'aie vu ma tête sur un quart d'écu. »
Sa tète ne figura pas sur des pièces de monnaie; elle roula sur l'échafaud, et ce fut justice. Aux efforts de Henri IV pour le sauver malgré lui, il répondit par Tattitude la plus insoleute et les propos les plus insultants. La clémence royale échoua contre son obstination et son ingratitude. Le Roi dut faire taire l'ami, et aux tentatives de sa famille pour obtenir sa grâce, il répondit : '^ La clémence dont vous voulez que j'use envers lui ne serait pas miséricorde, mais cruauté. S'il n'y allait que de mon intérêt particulier, je lui pardonnerais, comme je lui pardonne de bon cœur. Mais il y va de mon Etat envers lequel j'ai de graves devoirs, de mes enfants que j'ai mis au monde, et qui tiennent une si grande place dans l'État. Ils pourraient me reprocher, et tout mon royaume avec eux, que j'aie laissé un mal que je connaissais, si je venais à défaillir. Il y va de ma vie, de
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celle (le mes enfants, de la conservalion de mon royaume. Je laisserai donc faire le cours de la justice... J'ai plus de regret à la faute du sieur de Biron que vous-même; mais ayant entrepris contre son bienfaiteur, cela ne peut se supporter (1). 55
La Force, beau-frère du coupable, adressait à sa femme ces lignes qui achèvent la condamnation du maréchal : « Je ne puis vous taire que j'ai vu les choses les plus éfranges des malheureux desseins de AI. de Biron qui se puissent dire, et c'est un vrai jugement de Dieu que ce que nous voyons à présent. Son insatiable ambition l'avait porté à de si horribles projets que le discours en est monstrueux (2). )>
L'ingratitude habite les palais et règne à la cour où l'on solhcite les faveurs du prince. Louis XIV disait que lorsqu'il nommait à un
(1) PoiRSo.v, Histoire du règne de Henri IV, t. II, p. 617.
(2) Lettre du 4 juillet 1602. Correspondance, t. I, p. 330, à la suite des Mémoires, publiés par le marquis de la Grange, in-8o, 1843.
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emploi, il faisait quatre-vingt-dix-neuf mécontents et un ingrat.
De tous les sentiments odieux, il n'en est pas dont l'humanité ait plus à rougir que de l'ingratitude, qui mérite d'avoir le serpent pour emblème. Il y a en elle quelque chose de lâche et de rampant comme ce reptile se glissant traîtreusement pour faire du mal à celui dont il a reçu du bien.
La reconnaissance, au contraire, a sa noblesse, sa beauté morale. Elle a aussi sa douceur. S'il est doux de la mériter, il n'est pas moins doux de la sentir et de la témoigner.
Soyons reconnaissants d'une pensée délicate, d'un service rendu, d'un bon procédé, de tout ce qui crée un lien d'estime et d'affection entre les hommes. Soyons reconnaissants envers la reconnaissance même, car elle vaut plus encore que ce que nous avons pu faire pour adoucir une souffrance ou pour essuyer une larme.
La gratitude ne doit pas se borner à la créature j elle doit monter plus haut et nous élever
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jusqu'à Dieu. Les grands spectacles de la nature que nous avons sous les yeux sont des sujets d'actions de grâces envers l'auteur de toutes choses. L'imposante beauté des montagnes, la majesté de l'Océan, l'aspect d'une riche campagne, une forêt, une prairie, le charme d'un paysage sont autant de bienfaits accordés à l'homme, possesseur de l'œuvre divine, et le plus bel hymne qui puisse être adressé par l'humanité reconnaissante à la Souveraine Bonté.