‹ La Fontaine moralisteChapitre 30 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Il ne faut pas s'attendre à trouver dans La Fontaine l'éloge du mariage. Par ce que nous savons de sa vie, nous connaissons sur ce point sa doctrine, sa morale. L'auteur des Contes l'a exposée lui-même dans ces vers :

Le nœud d'hymen reut être respecté,

l'eut de la foi, veut de Thonnêteté.

Si par malheur quelque atteinte un peu forte

Le fait clocher d'un ou d'autre côté,

Comportez-vous de manière et de sorte

Que ce secret ne soit point éventé.

Gardez de faire aux égards banqueroute;

Mentir alors est digne de pardon.

Je donne ici de beaux conseils, sans doute :

Les ai-je pris pour moi-même? Hélas! non (I).

(1) Les Aveux indiscrets.

L'homme fait ici sa confession par la voix du poète. Ce n'est pas à lui que nous demanderons de célébrer les vertus domestiques. Il a failli aux devoirs qui nous enchaînent au foyer. Aussi n'a-t-il pas goûté les saintes joies de la famille. Quoiqu'il rende toutes sortes d'hommages au beau sexe et subisse volontiers son empire, il a raillé les femmes dans deux fables d'un tour satirique, et qui ne sont pas ses moins bonnes. Dans la Femme noyée (1), il nous montre un mari à la recherche du cadavre de sa moitié qui avait fini ses jours dans la rivière. Il demande aux promeneurs s'ils n'en ont pas aperçu quelque trace.

Nulle, reprit l'un d'eux; mais cherchez-la plus has;

Suivez le fil de la rivière.

Un autre repartit : Non, ne la cherchez pas;

Rebroussez plutôt en arrière :

Quelle que soit la pente et rinclination

Dont l'eau par sa course l'emporte,

L'esprit de contradiction

L'aura fait flotter d'autre sorte.

(1) Liv. IV, 16.

tiOO LA FOXTAIXE MORALISTE.

Le fabuliste ne s'en tient pas à cette épigramme. Il y ajoute son mot et l'aggrave par ce commentaire :

Cet homme se raillait assez hors de saison. Quant à l'humeur contredisante, Je ne sais s'il avait raison; Mais que celle humeur soit ou non Le défaut du sexe et sa pente, Quiconque avec elle naitra.

Sans faute avec elle mourra.

Et jusqu'au bout contredira.

Et s'il peut, encor par delà.

L'indiscrétion féminine est malicieusement caractérisée par la femme que son mari met à l'épreuve, en feignant d'avoir pondu un œuf et en lui recommandant un secret qui n'est gardé ni par elle, ni par les voisines auxquelles en a été faite la confidence (1).

Voilà déjà deux défauts reprochés à la plus belle moitié du genre humain : elle aime à contredire, et elle ne sait pas retenir sa langue. Mais

(1) Les Femmes et le Secret, liv. VIII, 6.

c'est un autre motif qui empêche V Homme entre deux âges (1) de prendre femme et de choisir entre deux veuves dont Pune, la vieille, lui a ôté en riant ce qui lui restait de cheveux noirs, tandis que l'autre, encore jeune, a eu soin de lui enlever ce qu'il avait de cheveux blancs. Notre homme devenu chauve, grâce à cette double opération, finit par congédier les deux femmes :

Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon Je vécusse, et non à la mienne.

Il ne se mariera pas. Concluons de cette fable, non pas qu'on doit renoncer au mariage, mais qu'en y songeant trop tard, on s'expose à de mauvais choix. L'homme entre deux âges a compris la faute qu'il allait commettre, et les deux femmes lui ont ouvert les yeux en voulant, l'une le vieillir, l'autre le rajeunir.

La Fontaine pensait sans doute à lui, lorsqu'il laissait échapper cet aveu :

(1) Liv. I, 17.

J'ai vu beaucoup d'hymens ; aucuns d'eux ne me tentent. Cependant des humains presque les quatre parts S'exposent hardiment au plus grand des hasards ; Les quatre parts aussi des humains se repentent (I).

/l l'appui de sa thèse, il choisit pour exemple une femme revêche dont son mari se délivre, en l'envoyant à la campagne avec les gardeuses de dindons. Lorsqu'il essaye de la reprendre, il s'aperçoit que son caractère n'a pas changé, et il lui donne un congé définitif.

Dans le Mari, la Femme et le Voleur (2), il s'agit d'une femme qui n'aime pas son mari et que la crainte seule, inspirée par la visite inopinée d'un voleur, rend plus traitable en la déterminant à chercher un refuge entre les bras de son époux.

Nous avons vu des gens qui ont eu à se plaindre du mariage, et un homme d'âge mûr qui a renoncé prudemment à en essayer. La Fille vient confirmer la morale développée

(1) Le mal marié, liv. VII, 2.

(2) Liv. IX, 15.

dans la jolie fable àa Héron. Elle a été fière et dédaigneuse. Fortune, esprit, naissance, dons extérieurs, qualités morales, elle a voulu tout trouver dans le mari de son choix. Elle n'a pas manqué de prétendants, mais il faut voir de quelle façon hautaine et méprisante ils ont été accueillis par cette orgueilleuse :

Quoi! moi! quoi! ces gens-là! Ton radote, je pense. A moi les proposer! hélas! ils font pitié :

Voyez un peu la belle espèce!

L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse; I/autre avait le nez fait de cette façon-là :

C'était ceci, c'était cela...

Les années s'écoulent, et les partis médiocres succèdent aux partis brillants, naguère si dédaignés. De telles offres sont une dérision pour une personne qui peut prétendre à tout. Elle ne se donne même plus la peine d'y répondre. Mais elle avait compté sans le temps et sans la nature. La beauté se fane, les attraits disparaissent peu à peu. Voilà de terribles avertissements.

Elle sent chaque jour Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l'Amour;

Puis ses traits choquer et déplaire; Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire Qu'elle échappât au Temps, cet insigne larron.

Les ruines d'une maison Se peuvent réparer : que n'est cet avantage

Pour les ruines du visage!

La conclusion est juste et piquante. La vieille fille, jadis si impérieuse, si exigeante, qui n'avait trouvé personne digne d'elle, se mariera; elle épousera « un malotru 55 , et elle sera trop heureuse de finir par là.

La veuve inconsolable d'abord, et qui ne tarde pas à se consoler, est un autre type pris sur le vif. La Fontaine a, pour le peindre, des traits d'une exquise malignité :

La perte d'un époux ne va pas sans soupirs : On fait beaucoup de bruit et puis on se console. Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole.

Le Temps ramène les plaisirs.

Entre la veuve d'une année

Et la veuve d'une journée, La différence est grande; on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne.

L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.

La transformation qui s'opère dans les sentiments et dans les vêtements est rendue avec une grâce légère et une fine moquerie . La veuve a jeté les hauts cris quand son père a osé lui faire entrevoir l'idée de se remarier, après avoir payé un juste tribut à la mémoire du défunt :

Un mois de la sorte se passe ; L'autre mois, on l'emploie à changer tous les jours Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure :

Le deuil enfin sert de parure,

En attendant d'autres atours.

Toute la bande des Amours Revient au colombier; les jeux, les ris, la danse

Ont aussi leur tour à la fin :

On se plonge soir et matin

Dans la fontaine de Jouvence (1).

Nous avons suivi dans les détails de la toilette les progrès de l'inconstance du cœur humain. La veuve est maintenant toute prête à accueillir l'idée qu'elle avait repoussée avec horreur, et

(i) La Jeune Veuve, \\v. VI, 21.

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cette fois c'est elle qui s'eiiquiert du mari dont on ne lui parlait plus.

L'auteur des Fables a laissé l'auteur des Contes retracer l'image de la fidélité conjugale. Il l'a trouvée dans Philémon et Baucis. Ovide a fourni le sujet; mais notre poète a su, comme toujours, se l'approprier. Il nous présente, avec un sentiment pénétrant et un grand bonheur d'expression, les deux vieux époux, modèle de la constance heureuse et récompensée :

Hyménée et l'Amour, par des désirs constants, Avaient uni leurs cœurs, dès leurs plus jeunes ans. Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme; Clotlion prenait plaisir à filer cette trame. Ils surent cultiver, sans se voir assistés. Leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés. Eux seuls ils composaient toute leur république. Heureux de ne devoir à pas un domestique Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient ! Tout vieillit; sur leur front les rides s'étendaient. L'amitié modéra leurs feux sans les détruire, Et par des traits d'amour sut encor se produire.

Ce couple vénérable, dont les ans n'ont fait que resserrer l'union si touchante, a reçu.

cachés sous les traits d'obscurs pèlerins, les dieux devant lesquels toutes les portes sont restées fermées dans le bourg dont les habitants sont durs et inhospitaliers. L'humble logis de Philémon et de Baucis s'est seul ouvert à leur prière, et ils y ont trouvé l'accueil le plus naïf et le plus empressé. L'hospitalité ne peut être magnifique; mais elle a cette sorte de richesse qui vient des simples et des petits ; le cœur y fait les frais du frugal repas ; la franchise, la cordialité ont remplacé les apprêts d'un luxe orgueilleux et de démonstrations mensongères. Nous sommes à la campagne, sous un toit rustique, chez de braves gens qui ont conservé intact, au milieu des labeurs de la vie champêtre, le culte des choses religieuses, et sur lesquels le temps a passé sans bruit, sans autres événements que ceux des saisons, courbant leurs corps, ridant leurs fronts, mais laissant à leur vieillesse l'affection toujours jeune et toujours fidèle.

Leur langage est le reflet de leur vie. Philé-

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mon, qui ne soupçonne pas quels hôtes il reçoit dans sa chaumière, leur dit :

Reposez-vous. Usez du peu que nous avons; L'aide des dieux a fait que nous le conservons : Usez-en. Saluez ces pénates d'argile :

Jamais le ciel ne fut aux humains si facile, Que quand Jupiter même était de simple bois. Depuis qu'on Ta fait d'or, il est sourd à nos voix,

11 presse Baucis de remplir les devoirs de l'hospitalité. De charmants détails peignent cet intérieur villageois, et ce tableau est plein de traits d'une grâce infinie :

Quelques restes de feu, sous la cendre épandus, D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent. Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent. L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs. Philémon les pria d'excuser ces longueurs : Et pour tromper l'ennui d'une attente importune. Il entretint les dieux, non point sur la fortune, Sur les jeux, sur la pompe et la grandeur des rois, Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.

Quiconque habite la campagne et pénètre dans les demeures rurales reconnaîtra, em-

belli par la poésie, ce qu'il a observé cent fois devant la grande cheminée où, à l'aspect des visiteurs, on a ravivé le feu près de s'éteindre. Il retrouvera, dans les propos tenus ici aux dieux de l'Olympe, ceux qui ont souvent frappé son oreille, propos dont les récoltes, le beau ou le mauvais temps fournissent le thème inépuisable et peu varié. Mais la ressemblance n'irait pas au delà, et la description suivante conviendrait difficilement de nos jours, même dans les pays pauvres, aux intérieurs campagnards où règne plus de bien-être et de recherche qu'autrefois.

La table où l'on servit le champêtre repas

Fut d'ais non façonnés à l'aide d'un compas :

Encore assure-t-on, si l'histoire en est crue,

Qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue.

Baucis en égala les appuis chancelants

Des débris d'un vieux vase, autre injure des ans.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :

Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles.

Le linge, orné de fleurs, fut couvert, pour tout mets,

D'un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.

Les dieux ont révélé leur présence par un

miracle. La maigre provision de vin s'est changée en une abondance intarissable. Jupiter apparaît avec ses sourcils « qui font trembler les cieux » . Mais il rassure ses hôtes et les engage à sortir du lieu sur lequel vont tomber les foudres de la colère divine pour punir ses coupables habitants. Philémon et Baucis suivent les dieux; mais ils marchent avec peine, appuyant sur un bâton leur chancelante vieillesse. Tout a péri, tout a disparu autour d'eux. Leur logis seul a été épargné, et il est devenu un temple aux marbres précieux. L'or brille où l'on voyait le chaume. La peinture, clans des œuvres d'un art consommé, retrace à tous les yeux les événements dont ils furent les témoins et les héros. Désormais, ils rempliront dans le temple les fonctions de la prêtrise. Us se sont confondus dans l'expression de leur reconnaissance et de leur humilité. Mais ils ont adressé à Jupiter un vœu suprême, une dernière prière :

Hélas! dit Philémon, si voira main puissante Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels,

Ensemble nous mourrions en servant vos autels.

Clothon ferait d'un coup ce double sacrifice;

D'autres mains nous rendraient un vain et triste office;

Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux

Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.

Leur souhait s'accomplit. Un jour qu'ils racontent leur histoire aux pèlerins étonnés, Philémon et Baucis s'aperçoivent soudain de la mélamorphose qui s'opère en eux :

Elle devenait arl)re et lui tendait les bras; Il veut lui tendre aussi les siens et ne peut pas. Il veut parler, l'écorce a sa langue pressée. L'un et l'autre se dit adieu de la pensée.

Baucis est changée en tilleul; Philémon est devenu un chêne, et le poète nous dit, avant de terminer son récit :

On les va voir encore, afin de mériter Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter. Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre. Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre, Us s'aiment jusqu'au Ijout, malgré l'effort des ans. Ah! si... Mais autre part j'ai porté mes présents.

Ce dernier vers renferme Fexpression con-

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tenue sinon d'un remords, du moins d'un regret attendri. Si ce regret traversa Fàme de La Fontaine, il ne s'y arrêta pas longtemps. La fantaisie remporta de nouveau sur ses ailes.

Même après sa conversion et dans les deux dernières années qui précédèrent sa mort, on ne voit pas qu'il ait songé à reprendre la vie commune avec celle à qui il avait donné son nom, ni à renouer des liens que, de bonne heure, avaient rompus l'infidélité et l'incompatibilité des caractères.

On n'aperçoit au chevet du poète mourant, ni l'épouse délaissée, ni le fils sur lequel il avait à peine laissé tomber un regard distrait. La renommée de l'écrivain reste éclatante; mais s'il était venu s'y joindre les vertus de l'homme privé, elle eût été plus complète dans son rayonnement, et sa gloire est amoindrie de la dignité qui a manqué à sa vie.

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