CHAPITRE XI
l'amitié
Un railleur disait un jour que nous avons trois sortes d'amis : ceux qui nous aiment, ceux qui ne se soucient pas de nous et ceux qui nous haïssent.
Ovide estime que peu d'amitiés survivent à la mauvaise fortune :
« Comme le feu éprouve l'or, l'adversité éprouve l'amitié : tant que la fortune nous favorise et nous montre un visage serein, tout sourit à une destinée jusqu'alors à l'abri de toute atteinte. La foudre vient-elle à gronder, tout fuit, et personne ne connaît plus celui qu'entourait naguère un essaim d'adulateurs (1). r>
(1) Les Tristes, \iv. I, élégie V.
214 LA FOXTAIXE MORALISTE.
Socrate, faisant bâtir une petite maison, répondait à ceux qui critiquaient son exiguïté, qu'elle serait trop grande encore pour ne renfermer que de vrais amis.
Ces affirmations sont un peu décourageantes; mais elles prouvent seulement une chose, c'est qu'on prend et qu'on donne trop facilement la qualité d'ami. La Fontaine, qui a consacré une de ses fables à la parole de Socrate (1 ), la commente fort justement en ces termes :
Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose. Rien n'est plus commun que ce nom, Rien n'est plus rare que la chose.
Avant de se plaindre des trahisons de l'amitié, il faudrait définir d'abord son véritable caractère, être d'accord sur les devoirs réciproques qu'elle impose, et ne pas exiger plus que nous n'apportons dans cet échange des affections et des services oii l'on doit mettre beaucoup de son cœur et un peu de sou esprit.
(1) Liv. IV, 17.
Il y a les amis de la fortune, les amis de la faveur, les amis de la table, les amis des grandeurs. On n'a rien à attendre de ceux-là qui justifieront les vers d'Ovide, aux premiers signes précurseurs de Forage, et déserteront bien vite la maison que visite le malheur.
Les disgrâces royales ont été, pour les disgraciés, des occasions de compter leurs amis. Fénelon n'en perdit pas un seul quand il eut été exilé à Cambrai et frappé avec une rigueur que ni le temps, ni ses vertus, ni son admirable conduite pendant la guerre de Flandre ne purent fléchir (1).
Toute la cour suivit Choiseul à Chanteloup où le reléguait la volonté de Louis XV pour venger Mme du Barry. Mais s'il conserva des amis fidèles, l'esprit d'opposition et l'entraînement de la mode ne furent pas étrangers aux manifestations et aux hommages qui entourèrent sa disgrâce et consolèrent son exil.
(1) Voir le charmant livre que lui a consacré le prince Emmanuel de Broglie : Fénelon à Cambrai.
216 LA FONTAIXE MORALISTE.
Mme de Staël, en butte à l'arbitraire impérial, inspira des sympathies d'autant plus courageuses qu'elles ne bravaient pas impunément Xapoléon. De ce nombre fut Mme Récamier, qui, chose plus rare, avait vu la ruine non seulement ne pas lui faire perdre ses amis, mais lui en acquérir de nouveaux.
Ces exemples honorent l'humanité; ils répondent au scepticisme qui tendrait à faire douter de l'amitié comme de la reconnaissance.
L'antiquité nous offre le modèle de l'amitié dans deux figures de la Fable, Oreste et Pylade, que rien ne peut séparer l'un de l'autre. Lorsque Oreste est sur le point d'être sacrifié par Thoas, Pylade cherche à se faire passer pour Oreste, qui proteste contre la ruse généreuse de son ami. Ils ne périssent ni l'un ni l'autre. La prêtresse de Diane, Iphigénie, reconnaît son frère dans Oreste, au moment où le couteau allait trancher sa vie, et elle immole Thoas qui l'avait condamné.
Montaigne et La Boétie furent si intimement unis qu'ils se donnaient le nom de frères. Montaigne parle avec attendrissement de cette amitié « que nous avons nourrie, dit-il, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entière et si parfaicte que certainement il ne s'en lit guères de pareilles, et entre nos hommes il ne s'en veoid aulcune trace en usage. Il fault tant de rencontres à la bastir, que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles. 5)
Il emploie des termes à la fois énergiques et naïfs pour décrire la nature de l'amitié dans laquelle les âmes doivent se mêler et se confondre « d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes 5> . Il a encore un mot expressif et touchant au sujet de cet ami dont il pleura la perte : « Si on me presse de dire pourquoy je l'aymoy, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant: Parce que c'estoit luy, parce que c'estoit moy. w
218 LA FOATAINE MORALISTE.
Cette amitié était née, comme il arrive souvent, d'une sympathie instinctive et irrésistible, et, comme nous dit Montaigne, « par quelque ordonnance du Ciel... A nostre première rencontre qui feut par Lazard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvâmes si prins, si cogueus, si obligez entre nous, que rien dez lors ne nous feut si proche que l'un à raultre(l). ^^
Il ne faut pas chercher à expliquer ces liaisons qui existent parfois entre les caractères les plus opposés. Elles semblent avoir pour origine je ne sais quels rapports mystérieux, une affinité secrète, une parenté du cœur et, selon l'expression de Montaigne, « quelque ordonnance du Ciel » .
L'amitié, si vive et si profonde qu'elle soit, ne saurait être aveugle; elle est clairvoyante, mais elle ne dure qu'à la condition d'être indulgente. Horace dit plaisamment : " Qui ne veut pas que
(1) Essais, liv. I, chap. xxiii.
sa bosse choque son ami, doit lui pardonner ses verrues. ))
Qui, ne tuheribus propriis offendat amicum, Postulat, ignoscet verrucis illius (1).
Pascal prétend que « peu d'amitiés subsisteraient si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il parle alors sincèrement et sans passion (:2) ^ .
La définition de La Rochefoucauld témoigne de plus de méfiance encore, car elle nie Familié : t( Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. ))
Ainsi, d'après Pascal, les amis, lorsqu'ils ne sont plus ensemble, disent volontiers du mal les uns des autres, et si l'on en croit La Rochefou-
(1) Sat. III, lib. I.
(2) Pensées, chap. m, viii.
cauld, l'amitié n'est rien qu'une affaire d'intérêt et d'amour-propre.
Ke recueillons ces affirmations qu'en nous souvenant qu'elles émanent de censeurs sévères et de moralistes chagrins. De la part de La Rochefoucauld, elles ont le caractère d'une véritable ingratitude, quand on se rappelle qu'il eut le privilège de connaître des amitiés comme celles de Aime de La Fayette et Mme de Sévigné.
La Fontaine ne cherche à nous donner ni une aveugle confiance, ni une fâcheuse incrédulité. 11 a pris pour type des amis maladroits l'ours qui, pour délivrer d'une mouche le vieillard dont il partage l'existence, le tue en lui jetant un pavé à la tête.
Rien n'est si dangereux qu'un maladroit ami; Mieux vaudrait un sage ennemi (1).
La Fontaine ne dut pas avoir de ces amis-là. 11 ne connut pas les faux amis, mais la véritable
(1) L'Ours et l'Amateur de jardins, liv. VIII, 10.
amitié, et il eut ce qui sert plus à la prouver, à la mettre en évidence : il était pauvre. Si Ton fit cortège à son génie, l'on ne put courtiser sa fortune. L'amitié a joué dans sa vie le rôle de la Providence.
Pour inspirer des dévouements sincères, des affections profondes, il faut les mériter, et l'on ne mérite ces sentiments que si l'on est capable de les éprouver soi-même. Celui de l'amitié est si bien entré dans le cœur de La Fontaine que, dans les fables qu'il lui a consacrées, son style s'élève avec sa pensée et trouve pour la peindre des expressions d'une délicatesse infinie. Il a représenté des amis dont
L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
Celui qui se livrait au sommeil est tout étonné de voir son ami à son chevet, au milieu de la nuit, et lui offre aussitôt tout ce qu'il possède, dans la crainte qu'il ne lui soit arrivé quelque malheur. L'autre, lui répondant qu'il n'a besoin de rien, lui explique d'un mot exquis sa
222 L.^ FONTAIXE MORALISTE.
présence inattendue et la cause de son émotion :
Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu; J'ai craint qu'il ne fut vrai; je suis vite accouru.
Son ami ne lui a pas semblé malheureux, mais seulement un peu triste. C'en est assez pour qu'il soit venu à la hâte le trouver. La véritable affection ne se borne pas à s'affliger des malheurs; elle s'effraye à la pensée de ceux qui peuvent survenir, et elle les croit arrivés quand elle les a vus dans ses rêves.
Qu'un ami véritable est une douce chose!
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
Un songe, un rien, tout lui fait peur,
Quand il s'agit de ce qu'il aime (1).
C'est par ces vers pleins du sentiment profond et déhcat de l'amitié que conclut le poète qui sut si bien le sentir et le célébrer.
(1) Les Deux Amis, Hv. VIII, 11.
LAMITIE. 2-23
La fable des Deux Pigeons, une des plus connues et une des plus charmantes de La Fontaine, ne saurait s'appliquer à l'amitié, et ce n'est pas par elle qu'elle a été inspirée. Le fabuliste prend soin de nous en avertir dès le premier vers, où il nous dit que les deux pigeons s'aimaient « d'amour tendre » . Cette fable abonde en images attrayantes, en mots délicieux. La fin a la mélancolie d'un adieu à la jeunesse envolée et d'un dernier appel aux orages du cœur :
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours heau.
Toujours divers, toujours nouveau; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé; je n'aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trésors.
Contre le firmament et sa voûte céleste.
Changé les bois, changé les lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l'aimable et jeune bergère
Pour qui, sons le fils de Cythère, Je servis, engagé par mes premiers serments. Hélas! quand reviendront de semblables moments? Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète! Ah! si mon cœur osait encor se renflammer ! Ne senlirai-je plus de charme qui m'arrête? Ai-je passé le temps d'aimer?
Il y a loin de ces vers d'un accent pénétrant et d'une grâce attendrie aux lieux communs d'une banale et fade galanterie. On n'a jamais trouvé des expressions plus poétiques et plus délicates pour peindre l'ivresse de la passion et son joug regretté. Tout contribue à exercer une séduction, jusqu'au dernier vers qui nous laisse suspendus à une interrogation plaintive d'où s'échappe le regret des années écoulées.
La fable des Deux Pigeons est délicieuse d'un bout à l'autre, mais elle ne saurait, en aucune façon, mériter l'application qu'on en a faite très faussement à l'amitié. Le commencement et la fin protestent contre cette interprétation, à l'usage de l'enfance, et ce souvenir a, sans doute, contribué à lui faire donner parfois une signification qu'elle n'a pas et qui n'a pu exister dans la pensée de l'auteur J
LAMITIÉ. 225
Avec la fable intitulée le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat (1), nous revenons au sujet d'où nous nous sommes momentanément écartés. Celte fable est, en quelque sorte, l'apologie de l'amitié; elle est dédiée à Mme de la Sablière. La Fontaine l'a fait précéder d'un long préambule qui n'est que la manifestation publique, éclatante, de ses sentiments pour sa protectrice, dont il loue le cœur « vif et tendre 5>
Pour ses amis et non point autrement,
et l'esprit qui
...né du firmament, A beauté d'homme avec grâce de femme.
Ceslouanges, qu'on pourrait croire empreintes d'exagération poétique, n'étaient que des éloges très mérités aux yeux de quiconque connaissait Mme de la Sablière, dont le savoir sans pédanterie, les dons extérieurs, la distinction étaient renommés. Victime de l'infidélité conjugale,
(1) Liv. XII, 15.
elle avait écouté la voix des plaisirs. Sa liaison avec le marquis de La Fare n'était un mystère pour personne, et avait été suivie d'un abandon dont elle eut peine à se consoler. Elle se consacra tout entière à Dieu, après s'être donnée au monde, et racheta les fautes de sa vie par les pratiques de la dévotion et les œuvres de la charité. La Fontaine, en payant un tribut à son mérite et à ses attraits, indique le changement opéré par sa conversion et auquel ses amis, ses admirateurs sont tenus de conformer leurs sentiments et leur langage :
0 vous, Iris, qui savez tout charmer, Qui savez plaire en un degré suprême (Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour, Car c'est un mot Lanni de votre cour.
Laissons-le donc) , agréez que ma muse Achève un jour cette ébauche confuse.
J'en ai placé l'idée et le projet.
Pour plus de grâce, au devant d'un sujet Où l'amitié donne de telles marques Et d'un tel prix que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit.
Non que ceci se passe entre monarques : Ce que chez vous nous voyons estimer
N'est pas un roi qui ne sait point aimer : C'est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami.
La fable sera à l'honneur de Tamitié, cette préface le dit assez. Nous entrons maintenant dans le sujet, et nous trouvons la gazelle, le rat, le corbeau et la tortue vivant ensemble dans une union parfaite, dont le bonheur est troublé par un maudit chien qui découvre la gazelle, à l'heure oii elle prenait innocemment ses ébats. Il s'élance à sa poursuite. Nos trois amis sont bien étonnés de ne pas voir paraître la gazelle, à l'heure où ils se mettent à table. Le rat en fait la remarque, et la tortue de s'écrier :
Ah! si j'étais Comme un corbeau d'ailes pourvue, Tout de ce pas je m'en irais Apprendre au moins quelle contrée, Quel accident tient arrêtée Notre compagne au pied léger; Car à l'égard du cœur il en faut mieux juger.
Pas un des trois amis n'a l'idée d'une absence volontaire, d'un départ, d'une infidélité. Le
soupçon serait une injure à l'amitié. Dans cette petite société, tous tiennent les uns aux autres par les liens de la confiance et de l'affection. Ils ne forment qu'un cœur et qu'une âme. La tortue n'a pas plus tôt fini de parler que le corbeau est parti à tire-d'aile. Il a vu la pauvre gazelle prise au piège, et au lieu de s'attarder, en lui demandant des explications inutiles, il revient bien vite pour lui préparer du secours et tenir conseil. On décide de se transporter sans retard auprès de la prisonnière. L'on ne peut dissuader la tortue d'en faire autant. Elle s'obstine à partir, au lieu de rester au logis ; elle maudit sa lenteur, ses pieds courts, la maison qu'elle porte sur le dos; mais enfin elle arrive auprès de son amie. Comme on peut le penser, le rat, en pareille occasion, est le personnage le plus utile. Il fait si bien par ses dents qu'il ronge les mailles du filet où la gazelle était retenue captive.
Le chasseur survient, et tout le monde se sauve, excepté la tortue, qui ne peut jamais aller vite. L'ennemi l'aperçoit, et, furieux d'avoir
manqué sa proie, il la met dans un sac. Elle serait perdue si ses amis ne veillaient sur elle. La gazelle, prévenue par le corbeau, apparaît en boitant, comme si elle était blessée, et le chasseur, trompé par ce stratagème, s'élance après elle, en jetant le sac dans lequel il avait renfermé la tortue, qui, grâce au rat, toujours secourable, ne tarde pas à recouvrer la liberté.
Que nous montre cette fable? Que tout est en commun dans l'amitié, les biens et les maux, les joies et les peines ; qu'un ami ne doit pas hésiter, en présence des épreuves, à voler auprès de son ami malheureux, et qu'il saura, s'il le faut, exposer sa vie pour le sauver.
Telle est la leçon touchante, ingénieuse, donnée par les quatre animaux dignes, nous dit en terminant La Fontaine, de fournir la matière d'un poème comme V Iliade ou VOdijssée. Mis en belle humeur par cette gracieuse fiction, il commente l'aventure de la gazelle, les exploits de « Porte-maison l'infante » , de « Ronge-
maille )? et de « Monsieur du Corbeau ".
Ainsi chacun dans son endroit S'entremet, agit et travaille.
A qui donner le prix? Au cœur, si l'on m'en croit,
La meilleure justice en pareil cas est celle qui ne décide rien, et chacun ayant mérité le prix dans cette généreuse rivalité du courage et de l'affection, il faut l'accorder à tous ou ne le donner à personne.
Les douceurs de l'amitié, ses devoirs, son dévouement, sa récompense, nous voyons tout cela dans cette fable à la fois bienfaisante et divertissante, qui peint de jolies scènes et de beaux sentiments, et sait à la fois réjouir l'esprit et toucher le cœur.
Le poète, dans ses vers, aimait à bâtir des temples à ses amis. Si l'amitié avait aujourd'hui parmi nous son temple comme chez les anciens, il faudrait y placer l'image de La Fontaine.