CHAPITRE XII
« La mort ! voilà le dernier terme ! )> s'écrie le voluptueux Horace (1). C'est la dernière page du livre de la vie qu'on ne lit pas deux fois (2).
La pensée de la mort revient souvent dans les œuvres d'Anacréon, non pour exhorter les hommes à se corriger de leurs défauts, à réformer leurs mœurs, mais pour les engager à jouir de la vie. Convives assis à la table du festin, ils doivent recevoir la sombre visi-
(1) Mors idtima linea rerum est. (Epist. I, 16.)
(2) Le livre de la vie est le livre suprême,
Qu'on ne peut ni fermer, ni rouvrir à son choix. Le passage attachant ne s'y lit pas deux fois : Mais le feuillet fatal s'y tourne de lui-même. On voudrait revenir à la page oîi l'on aime, Et la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts.
(Lamartinb.)
teuse, le sourire aux lèvres et le front couronné de roses.
La morale païenne ne pouvait envisager la mort comme la morale chrétienne. Le bonheur est alors non dans le devoir, mais dans le plaisir. Le culte du corps fait oublier Pâme et ses immortelles destinées.
Se pourrait-il que dans un livre de fables, dans une œuvre légère et souriante comme celle de La Fontaine, on trouvât des sermons sur la mort? Cette pensée de la fin dernière s'y trouve exprimée dans les plus beaux vers qu'ait écrits le poète, bien avant le déclin de l'âge et l'époque de son retour aux sévères pratiques de la religion. Dès le premier livre de ses fables, ce sujet est traité deux fois. La Mort et le Malheureux, la Mort et le Biicheron (1) sont deux variations sur le même thème, deux formes différentes de la même pensée. La première de ces fables représente un homme qui appelle la mort
(1) Liv. I, 15 et 16.
comme une libératrice. Elle arrive et frappe à sa porte ; dès qu'il l'aperçoit, il jette un cri d'horreur et la conjure de s'éloigner. Cette idée est juste et frappante dans sa concision ; mais elle est trop générale. Elle a plus de force sous les traits du bûcheron. Ce n'est plus, en effet, un malheureux dont nous ignorons le nom , les épreuves, la condition ; c'est un homme dans lequel sont réunies toutes les circonstances les plus propres à rendre la vie malheureuse, insupportable. La Fontaine a soin de le charger de tous les fardeaux, celui de la misère, celui des années, celui de la famille et des impôts. Regardons-le marcher ou plutôt s'arrêter, las, découragé, désespéré :
Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesants. Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Comme tout est pénible, accablant, dans ce tableau ! Le vers semble s'appesantir comme la marche du pauvre homme qui se traîne en gé-
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missant vers sa demeure misérable comme lui.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir fi-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos : Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts.
Le créancier et la corvée Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il est impossible de ne pas plaindre cet infortuné. Nous sommes obligés de convenir qu'il a raison de repousser la vie; elle est trop dure, trop pesante. Tout vaut mieux qu'une pareille existence devenue vraiment intolérable.
Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
C'est, dit-il, afin de m'aider A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.
Ce sentiment est profondément humain et présenté sous la forme la plus naturelle et la plus frappante. Mieux vaut continuer de supporter la souffrance que d'aborder au rivage inconnu et de pénétrer dans les som-
LA PENSEE DE LA MORT. î>35
bres régions sur lesquelles plane l'insondable mystère.
Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes.
Tous raisonnent comme le bûcheron, car au fond de nos épreuves et de nos peines, il y a une invincible espérance qui crie en nous et nous attache à la terre. Nous traînons les chaînes de nos passions et la misère de nos jours, et nous nous arrêtons parfois pour exhaler nos plaintes. S'il nous arrivait d'appeler la Mort à notre secours, nous ne lui demanderions, en la voyant paraître, que de nous aider à reprendre le lourd fardeau de la vie.
Je n'ai jamais rencontré dans une forêt, en hiver, un pauvre emportant du bois mort, sans songer à la fable de La Fontaine. Au-dessus de lui, les arbres étendent leurs rameaux blanchis par le givre. Le vent fait entendre un sifflement aigu. Le froid est partout. Du moins, ce fagot apportera un peu de bien-être au logis. Il pétil-
lera dans l'àfre et réchauffera les membres engourdis. Autour du foyer se presseront la mère et les enfants dont Fimage se présente au pauvre homme comme une charge de plus, mais aussi comme la consolation d'une existence qui serait plus triste encore, si elle était solitaire. lia posé à terre son fagot pour reprendre des forces, avant de continuer sa route. Peut-être, lui aussi, a-t-il envisagé la mort comme une délivrance; peut-être a-t-il gémi, en pensant à sa destinée. Mais il sera moins malheureux si, au lieu de se plaindre, il se résigne.
J'ai déjà eu l'occasion de ci ter la fable : le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes. Elle est inspirée, elle aussi, par la pensée de la mort. Nous y voyons l'ordre de la nature interverti par un ordre plus puissant et une volonté plus haute, et la mort y apparaît cruelle, car elle frappe la jeunesse, elle n'attend pas le nombre des années. Mais le rôle du vieillard a un caractère touchant. Les trois jeunes gens, dans l'orgueil de la vie, l'avaient raillé, lorsqu'il plantait
l'arbrisseau dont le futur ombrage n'était pas fait pour lui. Ils avaient oublié que la jeunesse ne doit jamais se vanter de l'avenir, ni reprocher à la vieillesse d'avoir trop vécu. L'octogénaire leur avait répondu doucement, en leur rappelant la fragilité de la vie :
La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier?
Il s'était excusé ensuite de s'occuper du lendemain. Il n'a pas songé à lui, mais aux autres, et la pensée du plaisir d'autrui est pour lui une jouissance, un bonheur. Les trois jeunes gens ont péri dans des aventures diverses, justifiant les paroles prophétiques du vieillard qui ne leur survit que pour les pleurer et graver celte histoire sur leur tombeau.
La fable la Mort et le Mourant (1) est digne
(1) Liv. VIII, 1.
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du sujet par la haute éloquence, par la perfection de la forme et la poésie des idées. Le début est une leçon de morale, de la morale la plus grave et la plus élevée :
La Mort ne surprend pas le sage :
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas! embrasse tous les temps : Qu'on le partage en jours, en heures, en moments.
Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine : Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière.
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Vérités banales, à force d'être répétées. Mais combien elles sont rajeunies par le tour et Pexpression poétiques I Les vers rappelant l'instabilité des grandeurs humaines purent être redits mélancoliquement, en face du palais de Louis XIl/', alors que la mort prématurée du duc et de la duchesse de Bourgogne laissait la vieillesse du grand Roi solitaire et attristée, en
Jui montrant sa tombe près du berceau de Tenfant devenu le fragile héritier de sa couronne. La Fontaine, qui avait mis en scène un bûcheron las de la vie, nous représente ici un centenaire qui ne se résigne pas à la quitter. Il demande un délai. Il n'a pas fait encore son testament. Bien des choses le sollicitent, et il n'a pas eu le loisir de les entreprendre ou de les achever. Pourquoi venir le surprendre si vite, si brusquement? La Mort ne manque pas de raisons à lui donner . Elle lui rappelle d'abord son âge , et il suffirait pour la justifier. Elle énumère ensuite tous les avertissements qu'a reçus le vieillard et qui auraient dû le préparer à mourir :
Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe; Toute chose pour toi semble être évanouie; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus. Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
La peintm-e de la vieillesse et l'énumération de ses infirmités auraient été douloureuses et in-
tolérables, si l'art et l'heureux choix des termes ne corrigeaient ce qu'elles ont de pénible. Qu'on leur compare la description de Juvénal (1), qui, non content d'insister longuement et durement sur les misères et les épreuves de l'âge, entre dans des détails répugnants, et fait des vieillards un portrait qui excite moins la pitié que le dégoût.
La Fontaine ne dissimule pas les maux de la vieillesse; mais il les relève par la noblesse des images. 11 sauve la laideur parla poésie.
La Alort a rappelé au centenaire le nombre de ses années; c'était son droit. Elle lui parle aussi de ses contemporains, dont la disparition a dû être pour lui un avertissement; puis elle se prépare à exécuter sa sentence.
Les vers qui terminent la fable ne sont pas moins beaux que ceux du commencement :
La Mort avait raison : je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet : Car de combien peut-on retarder le voyage?
(1) Satire X. Les Vœux.
Tu murmures, vieillard! Vois ces jeunes mourir;
Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles. Mais sûres cependant et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier, mon zèle est indiscret : Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Rien de plus vrai que la pensée finale, d'une forme si poétique. Tout s'élève et nous élève dans cette fable vers des régions supérieures. La Fontaine, on a pu le remarquer, propose ici la jeunesse en exemple au vieillard, et dans une autre de ses fables (1) elle a reçu la leçon du vieilJard qu'elle a précédé dans la tombe.
Le poète Patrix ayant été guéri d'une grave maladie, à Tàge de quatre-vingts ans, ses amis vinrent le voir pour le féliciter et l'engagèrent à se lever, ce Hélas! messieurs, leur réponditil, ce n'est pas la peine de m'habiller. »
C'était exprimer une idée triste d'une façon plaisante. La vieillesse qui, au lieu de s'assombrir et d'assombrir les autres, chercbe à illu-
(1) Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes.
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miner ses derniers jours d'un rayon d'esprit et de gaieté, n'a pas les défaillances de son âge; elle en a la suprême coquetterie, et ses efforts pour sourire à sa fm ne sont pas seulement l'indice du courage, mais de la bonté.
Il est de pâles soleils d'hiver dont la lumière douce réjouit la nature dépouillée. Si faible que soit leur éclat, ils répandent une chaleur bienfaisante, ils ont l'attrait mélancolique de la flamme prête à s'éteindre, et on les cherche encore à l'horizon où ils viennent de disparaître.