COMMENT ON DOIT LIRE LES FABLES
mêmes chemins, et toujorn^s nous trouvons à y cueillir des fleurs nouvelles, en nous éton* nant de ne pas les avoir encore aperçues.
La lecture à haute voix est un puissant moyen de pénétrer au fond de ces œuvres inimitables, et d'apprécier tous les genres de mérite et de beauté qu'elles renferment. La Fontaine, avec l'inépuisable variété de son esprit, le charme de son style et la flexibilité de son talent, se prête merveilleusement à l'art dont M. Legouvé a formulé les préceptes dans deux traités, devenus classiques, qui joignent l'exemple au précepte, de la façon la plus spirituelle, la plus ingénieuse et la plus agréable (1). L'éminent et gracieux écrivain, dont toutes les productions attestent la vivacité d'une intelligence toujours alerte et la fraîcheur d'une imagination toujours jeune (c'est là une parenté d'esprit avec La Fontaine), parle ainsi de la manière dont on doit lire ces fables :
(1) L'Art de la lecture et la Lecture en action.
« La Fontaine n'est pas seulement un fabuliste, un moraliste, un dramatiste; il est encore poète et peintre. Eh bien, c'est précisément ce côté poétique et pittoresque qui disparaît souvent dans les fables lues; les plus habiles y sont trompés, je crois, par une règle fort juste en soi, mais d'application délicate. Les fables, disent-ils, doivent être lues simplement. Sans doute, mais il y a bien des sortes de simplicité. La simplicité peut être nue, froide, plate ou expressive, imagée, pathétique. Or, puisque La Fontaine a trouvé moyen d'être grand poète et grand peintre, en restant dans la vérité et dans la simplicité, votre devoir à uous, lecteur, est d'être poétique et pittoresque, sans cesser d'être simple et vrai (1). 55
Développant cette idée juste et combattant l'opinion qui, au nom de la simplicité, tendrait à défigurer La Fontaine, en lisant prosaïquement sa poésie, M. Legouvé dit encore :
(1) La Lecture en action, chap. ii •. De la poésie dans la diction.
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« La Fontaine est le poète le plus complexe de la langue française. Personne n'a rassemblé en soi tant de contraires! Nulle poésie n'est aussi riche en oppositions. Son surnom très mérité de bonhomme, sa légitime réputation de naïveté, ses mille traits de distraction ont donné le change sur son génie. Son caractère d'homme nous a abusés sur son caractère de poète. Ingénu dans la vie? Oui. Candide comme individu? Oui. Mais, la plume à la main, c'est le plus habile, le plus rusé, je dirais volontiers le plus roué de tous les artistes. ..
« Tout, en effet, chez La Fontaine, est calculé, prémédité, cherché, et en même temps, par un don merueilleux, tout est harmonieux, souple, naturel! L'art est partout, l'artifice nulle part! Où réside son secret? Dans cette délicieuse simplicité de cœur qui, passant dans ses vers, s'unit si bien à son talent, que chez lui la science se trouve employée à peindre la naïveté, et que la naïveté communique son abandon à la science. Ajoutez un contraste de
plus, une difficulté de plus et, par conséquent, un mérite de plus. Chez La Fontaine, tous les extrêmes se touchent. Il met à côté Tun de l'autre les tons les plus disparates : l'émotion, la raillerie, la force, la noblesse, la familiarité, la jovialité gauloise se coudoient à tout instant dans ses vers. Nul n'a su faire tenir tant de grandeur dans si peu de place! Il lui suffit d'une ligne, d'un mot, pour vous ouvrir tout à coup de vastes horizons! Peintre incomparable! Narrateur incomparable ! Créateur de caractères presque égal à Alolière lui-même (1). »
Ces éloges d'un bon juge sont à eux seuls un enseignement, et voilà déjà bien des leçons en peu de lignes.
La Fontaine est un poète et presque toujours un poète comique. Ses fables sont de véritables études de mœurs, des peintures de caractères, des scènes de comédie. Il ne faut donc pas les lire, il faut les jouer.
(1) VArt de la lecture. II" partie, chap. vi : De la lecture
des vers,