COMMENT ON DOIT LIRE LES FABLES
Samson , de la Comédie française, qui poussa si loin Tart de la diction, racontait qu'il avait compris seulement au bout de vingt ans le vrai sens d'un vers de la fable le Lièvre et la Tortue (1). La tortue étant arrivée la première, malgré les efforts tardifs du lièvre pour la rattraper :
Eh bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison? De quoi vous sert votre vitesse?
Moi remporter ! Et que serait-ce Si vous portiez une maison?
Ces simples mots : « Eh bien, lui criat-elle. . . w montrent la distance qui séparait alors le lièvre de la tortue. Pour se faire entendre des gens, on n'a besoin de crier que si l'on est loin d'eux. Le lecteur doit donc figurer l'éloignement par le son de la voix et traduire ainsi l'intention du poète.
On voit par cette observation tout ce que peut découvrir dans La Fontaine une étude intelligente, approfondie, et comment on arrive
(1) l'Ait de la lecture, IV" partie, cliap. m.
à faire sentir la valeur d'une fable par le talent de la lecture et de la diction. Personne n'en est mieux convaincu et ne sait mieux en convaincre les autres que Mlle Delaporte, élevée à la grande école de Samson, dont elle enseigne l'art et continue la tradition. Lui entendre lire ou réciter une fable de La Fontaine, c'est assister à une représentation comique ou dramatique, avec ses dialogues, ses personnages, ses événements rendus par la variété des sons et les nuances de la voix. On n'est plus en présence d'un récit ordinaire 3 on est témoin d'une véritable scène où la parole, fidèle interprète de la pensée, colore chaque vers et donne à l'œuvre écrite une nouvelle vie.
Ainsi, par exemple, le Coche et la Mouche lui fournit l'occasion de faire ressortir un contraste dont l'effet est irrésistible :
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé, Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moines, vieillards, tout était descendu. L'attelage suait, soufflait, était rendu.
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Ces vers dits ]entement,pesaniment, transportent l'auditeur sur le lieu même où se trouve le coche. On monte la côte que Tattelage gravit avec tant de peine, et l'on est presque aussi harassé que si l'on avait eu à tirer, en plein soleil, le coche dont les roues s'enfoncent dans le sable, et quiparaitbien lourd encore, malgré la précaution qu'ont eue tous les voyageurs d'en descendre.
Une mouche survient et des chevaux s'approche, Prétend les animer par son bourdonnement, Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment Qu'elle fait aller la machine.
Ici, la précipitation du débit imite la légèreté du vol de la mouche. Nous voilà partis avec elle. Tout à l'heure, nous avions peine à marcher. A présent, nous nous mettons à courir, à nous agiter étourdiment. Cette mouche est d'une présomption étonnante I Alais elle est de bonne foi et croit à l'importance de son rôle.
Il semble que ce soit tJn sergent de bataille allant en chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
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La solennité d'une pareille fonction se fait sentir dans la gravité un peu railleuse de l'intonation. Notre importune piquait les chevaux pour les faire avancer; elle poussait l'audace jusqu'à se planter sur le nez du cocher. Maintenant, elle blâme tout le monde j elle s'attaque à un moine qui lit paisiblement son bréviaire, à une femme qui chante pour tromper l'ennui de la côte montée à pied.
Enfin, le coche est parvenu sur la hauteur, et la mouche jelte des cris de triomphe. Elle réclame son salaire, et ne se doute pas qu'elle est maudite de ceux à qui elle croit avoir rendu tant de services.
Tout est animé, tout est vivant dans ce tableau. Chacune des fables de La Fontaine renferme des richesses de ce genre. C'est une terre dans laquelle on trouve sans cesse des trésors.
La plupart des fables sont du genre familier, et réclament de la part du lecteur de l'esprit, de la finesse, de la gaieté. D'autres sont du genre sentimental, comme les Detix Pigeons y