‹ La Fontaine moralisteChapitre 5 sur 38 · LE GE\IE DE L'ECRIVAIN · texte numérisé non relu

LE GE\IE DE L'ECRIVAIN

Peut entrer dans mes vers sans nulle violence, Je l'y transporte et veux qu'il n'ait rien d'affecté, Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité (1).

Imitateur, il n'est jamais plagiaire et reste original par le style, par le tour d'esprit et Texpression imagée. S'il se sert de Phèdre, d'Esope, de Pilpay, il lem- rend plus qu'il n'en a reçu. Il ne les pille pas; il les enrichit. Il va dans le jardin d'autrui; mais c'est pour y composer son miel.

a Son originalité, a dit très justement Sainte- Beuve, est toute dans la manière et non dans la matière. Comme Montaigne, comme Mme de Sévigné et mieux encore, La Fontaine a au plus haut degré l'invention du détail. Eux, ils ne Font que dans le style, et lui, il l'a dans le style à la fois et dans le jeu des petites scènes (2). »

Un éminent écrivain qui est en même temps un maître dans Fart de la lecture, M. Legouvé, a spirituellement défini ce que La Fontaine doit

(1) Épître à Huet. OEuvres, 553.

(2) Causeries du lundi, t. Vil : La Fontaine.

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aux autres (1), et son étude, sous sa forme ingénieuse, nous apprend surtout ce que les autres doivent à La Fonlaine.

Parmi les auteurs auxquels La Fontaine a emprunté les sujets de ses fables, ou rencontre les noms de Tite-Live, de Théocrite, d'Hérodote, de Plutarque, de Pline, de Pétrarque, de Philippe de Commines. Il avait beaucoup lu et étudié les écrivains de tous les temps.

Sa muse, selon ses propres expressions,

Traduisait en langue des dieux

Tout ce que disent sous les cieiix Tant d'êtres empruntant la voix de la nature.

Truchement de peuples divers, Je les faisais servir d'acteurs en mon ouvrage :

Car tout parle dans l'univers;

Il n'est rien qui n'ait son langage (2).

Son talent a consisté à entendre ce langage, à l'exprimer, à donner de l'esprit aux bêtes, en leur prêtant le sien, et à leur attribuer des rôles

(1) Épis et bluels, 13T.

(2) Fables. Epilogue du livre XI.

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dans ses fables, véritables comédies qui sont autant de leçons pour le genre humain.

La Fontaine a eu le sentiment de la nature à une époque oii ce sentiment ne semble guère avoir existé chez nos écrivains. C'est le temps où Versailles apparaît aux regards éblouis comme l'Olympe avec ses dieux. La cour est la terre promise, et Le Nôtre, dans les parcs soumis à la ligne droite, donne des règles à la nature. L'amour du paysage, de la vie des champs, la contemplation des grands spectacles de l'univers ne font leur apparition que plus tard dans notre littérature. Jean-Jacques Rousseau marque l'avènement du genre où il a eu beaucoup d'imitateurs.

La Fontaine a été un précurseur. Il a aimé les prairies et les bois ; il a senti la beauté du soleil couchant^^e charme d'un ruisseau dont il a écqut^ le murmure. C'est h la campagne qu'il a été chercher ses modèles, étudier les habitudes et le caractère des animaux, converser avec eux, avant de les mettre en scène. Ni la

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ville, ni la cour ne lui eussent fourni les couleurs dont se teignait son pinceau. Il lui fallait l'espace, le silence, l'air pur, la liberté, vraies sources du sentiment poétique et des observations prises dans la vie réelle.

Les pastorales de Racan et de Segrais sentent le voisinage de Paris comme les moutons de Mme Deshoulières. La Bruyère a peint le paysaH | sous l'aspect le plus douloureux, et il en a fait un être repoussant, n'ayant presque rien d'humain, courbé par la misère vers le sol où il ne parvient pas à trouver sa subsistance (1). Il a dû l'apercevoir dans le pays le plus pauvre qui pût exister alors, et même en se reportant à la condition du paysan de l'ancien régime et aux années malheureuses du règne de Louis XIV, on a pu contester l'exactitude du portrait.

La Fontaine apporte peut-être dans sa peinture de l'homme des champs l'optimisme de

(1) tt L'on voit certains animaux farouches , des mâles et des femelles : répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil... s (Les Caractères : De l'homme.)

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