‹ La Fontaine moralisteChapitre 6 sur 38 · LE GÉNIE DE L'ÉCRIUAIX · texte numérisé non relu

LE GÉNIE DE L'ÉCRIUAIX

son caractère. Alais sa nature compatissante ne resterait pas insensible aux maux qui frapperaient ses regards, et ceux qu'il a vus lui paraissent inhérents à la condition humaine. Puisque la souffrance est le lot des mortels, les moins malheureux sont ceux qui se résignent, dont les corps soït endurcis comme les âmes, ''\ défiant la mauvaise fortune par la belle humeur, les gais et malins propos, produits de la santé morale et de l'esprit gaulois.

Ce n'est pas que le fabuliste ne s'attendrisse sur le sort du pauvre bûcheron « tout couvert de ramée ^ ,

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé (1).

Il juge le villageois sans dureté et sans illusion, et il faut le voir surtout dans les Contes^ tour à tour joyeux et calculé, suppléant par la ruse à l'infériorité de l'éducation et aux difficultés de l'existence. Il met dans la bouche du paysan du Daaube le réquisitoire le plus fort,

(1) La Mort et le Bûcheron, liv. I, 15.

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le plus éloquent et le plus hardi de la faiblesse contre la puissance et l'oppression (1). Quand Jupiter cherche des fermiers, il est en butte aux marchandages de ceux qui se présentent :

L'un alléguait que rhérilage Etait frayant et rude, et l'autre un autre si (2).

Ailleurs, c'est un fermier auquel le renard a dérobé des volailles et qui s'en prend à tout le monde au lieu de s'en prendre à lui :

Le maître ne trouva de recours qu'à crier

Contre ses gens, son chien; c'est l'ordinaire usage (3).

Le villageois de la fable se lamente volontiers; il n'a guère changé et semble n'avoir profité ni de la leçon de Jupiter au métayer, ni du discours tenu par le chien au fermier. Les paysans de La Fontaine sont des personnages réels; ils ont les sentiments, les idées, le langage de leur condition. Perrette, qui va vendre

(1) Le Paysan du Danube, liv. XI, 7.

(2) Jupiter et le Métayer, liv. VI, 4.

(3) Le Renard, le Chien et le Fermier, liv. XI, 3.

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son lait à la ville, n'est pasjmebergère de Flo-

rian, poudrée et enrubannée; c^est une vraie fermière, « légère et court vêtue ?> , ayant « cotillmi, simple et souliers^lats (1) " .

La Fontaine a vu de près le paysan, il en a noté jes attitudes et les expressions. Soyez certain qu'il a causé avec lui, sans que celui-ci se soit douté qu'il allait être pris sur le vif par l'immortel fabuliste.

On a souvent loué le naturel de La Fontaine. \ C'était^chez lui un effet de l'art et le fruit dluû — travail^consJ.ant,^bstiné. Il fabriquait ses vers ii k force de temps ", dit-il lui-même (2). Ses manuscrits portaient la trace de ses nombreuses ratures, attestant la recherche infructueuse. C'est par l'effort patient et laborieux qu'il arrivait à la perfection de ces œuvres d'un tour si

(1) La Laitière et le Pot wi lait, liv. VU, 10.

(2) Ce qui m'étonne est qu'à huit ans Un prince en fable ait mis la chose.

Pendant que sous mes cheveux blancs.

Je fabrique à force de temps

Des vers moins sensés que sa prose.

{Le Loup et le Renard, liv. XII, 9.)

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aisé. IlmettaU en pratique le conseil de Bpileau ce en faisant difficilement des vers faciles » .

Son style, d'un caraclère tout personnel ou, pour mieux dire, unique, n'est jamais uniforme. Il sait varier à l'infini les couleurs de ses tableaux et prendre tous les tons, passant du genre badin et de la plaisanterie familière aux accents de la poésie la plus noble etja plus élevée.

L'éloge de la vie champêtre par lequel il termine une de ses fables, est un morceau achevé :

Solitude où je trouve une douceur seciète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du nïonde et du bruit, goûter l'ombre et le frais? Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles? Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes, * M'occuper tout entier et m'apprendre des cieux j

Les divers mouvements inconnus à nos yeux, j

Les noms et les vertus de ces clartés errantes |

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes? i

Que si je ne suis né pour de si grands projets, |

Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets! Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie! tj

La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie, \

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