‹ La Fontaine moralisteChapitre 9 sur 38 · LE GENIE DE L'ECRIVAIN · texte numérisé non relu

LE GENIE DE L'ECRIVAIN

qui étaient un régal pour son esprit enjoué, si digne de comprendre et de goûter celui du grand fabuliste. Elle les signale à sa fille dès leur apparition et apprend par cœur avec La Rochefoucauld celle du Singe et du Chat (1).

« Faites-vous envoyer promptement les fables de La Fontaine, écrit-elle le 26 juillet 1679 à Bussy-Rabutin; elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes; et à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer et un style auquel on ne s'accoutume point. )>

La querelle de Furetière et de La Fontaine lui fournit une nouvelle occasion de témoigner son admiration pour l'inimitable auteur des fables, qu'elle rapproche, il est vrai, des ballets de Benserade (2), auxquels personne ne ferait plus aujourd'hui l'honneur d'un semblable parallèle, malgré la faveur dont ils jouissaient à la cour de Louis X\V.

(1) LeUre du 27 avril 1671.

(2) Lettre à Bussy-Rabutin, 14 mai 1686.

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La gloire vient parfois tardivement répondre à une admiration posthume. Elle n'a point manqué à la vie de La Fontaine, et elle semble n'avoir rien à craindre du temps. Le grand siècle auquel il appartient ne méconnaissait aucun génie, aucun talent. Il a rendu justice à La Fontaine, qui en a obtenu les honneurs qu'il méritait, sans en paraître surpris, ni orgueilleux. Le jugement de ses contemporains a devancé celui de la postérité.

cill élève les petits sujets jusqu'au sublime, a dit de lui La Bruyère ; homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise, qui a été au delà de ses modèles ; modèle lui-même difficileà imiter (l).w

Fénelon avait une vive sympathie pour La Fontaine. C'est, sans doute, sous son inspiration que le duc de Bourgogne lui avait fait un don sur sa cassette particulière, en doublant le prix de cet envoi parles formes gracieuses dont

(1) Discours de réception à l'Académie (1693).

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il l'accompagna. A la mort du célèbre fabuliste, l'archevêque de Cambrai composa en latin son éloge, qu'il fit traduire par son royal élève. On y lit ces mots : « Nous ne plaçons pas La Fontaine, comme le voudrait l'ordre des temps, parmi les modernes, mais pour les agréments de son esprit au rang des anciens... C'est Auacréon qui se joue. C'est Horace, soit libre de soucis, soit ayant une flamme au cœur, qui chante sur cette lyre. C'est Térence, lorsqu'il fait, dans ses comédies, la peinture vivante des mœurs et du caractère des hommes. La douceur et l'élégance de Virgile respirent dans ce petit ouvrage (1). Oh ! quand les favoris de Mercure égaleront-ils jamais l'éloquence de ses personnages à quatre pattes? ?)

Voltaire lui consacre ces lignes dans son Siècle de Louis XIV : « Admirable dans son genre, quoique négligé et inégal... Dans la plupart de ses fables, il est infiniment au-dessus

(1) Les Fables.

de ceux qui ont écrit avant et après lui, en quelque langue que ce puisse être... Distinguons bien ces négligences, ces puérilités qui sont en très grand nombre, des traits admirables de ce charmant auteur, qui sont en plus grand nombre encore. Quel est donc le pouvoir des vers naturels, puisque, par ce seul charme, La Fontaine, avec de ^^randesnégligences, a une réfutation si universelle eLsLméritée, sans avoir rien inventé I »

Les négligences que Voltaire reproche à La Fontaine sont, sans doute, ces expressions familières, ces tours empruntés au vieux langage qu'il affectionnait et qui ne répondaient pas à la correction du dix-huitième siècle dont Voltaire a dû subir, malgré lui, l'influence, dans le jugement qu'il exprime. Du reste, il faut distinguer, sous le rapport du style, l'auteur des fables de celui des contes. Sa supériorité cojïuim Aciivain est surtout dans les fables, où il atteint à la fois la perfection du genre et celle de la langue.

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Rien de livré au hasard chez un poète qui travaillait heaucoup ses vers et se préoccupait de la forme. Ses prétendues néghgences étaient voulues. Elles font partie de son charme, et c'est en leur donnant cette interprétation que l'abbé de la Chambre, recevant La Fontaine, au nom de l'Académie, saluait en lui " un génie aisé, facile, plein de délicatesse et de naïveté, quelque chose d'original et qui, dans sa simplicité apparente et sous un air négligé, renferme de grands trésors et de grandes beautés 5» .

Ce qu'on appelle naïveté chez La Fontaine est de l'esprit ; sa simpHcité n'était pas l'effet de sa négligence, mais celui de son art.

Voltaire observe que La Fontaine « fut le seul des grands hommes de son temps qui n'eut point de part aux bienfaits de Louis XIV. Il y avait droit, ajoute-t-il, par son mérite et sa pauvreté (1). »

La raison qu'il en donne, c'est que le grand

(1) Siècle de Louis XIV.

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Roi « ne goûtait pas assez le genre dans lequel ce charmant conteur excella. Il traitait les fables de La Fontaine comme les tableaux deTeniers, dont il ne voulait voir aucun dans ses appartements. Il n'aimait le petit dans aucun genre, quoiqu'il eût dans l'esprit autant de délicatesse que de grandeur (1). )>

Le genre était en effet assez peu élevé par lui-même, pour que Boileau n'ait pas cru devoir le mentionner dans son Art poétique. C'est La | Fontaine qui lui a donné le rang qu'il n'avait j pas avant lui. L'explication de Voltaire peut être juste, et l'on sait que Louis XIV, si peu i sévère dans sa vie privée, tenait à la dignité des j formes et de l'extérieur 3 elle faisait partie de la majesté de son règne. Il ne pouvait goûter l'es- " prit gaulois dont La Fontaine est le représen- \ tant et l'héritier. S'il applaudissait Molière, il lui préférait certainement Racine et Boileau,

(1) OEuvres, édit. Beuchot, t. XLVIII, p. 274. Lettre de ^ M. de la Visclède à M. le secrétaire perpétuel de l'Académie. •!

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