‹ La force de vaincre [microforme]Chapitre 5 sur 9 · HP · texte numérisé non relu

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— Cet homme-là cache un Mystère d'angoisse sous sa rude écorce et en accable ceux qui l'entourent,

L'homme maussade, sur lequel les médicaments restent Presque sans prise, est un père endolori, ignorant la bonne souffrance... Car il ÿ a une bonne souffrancel.…. Le bon poèle a raisoul..….

L'abandon de ses fils le froisse au plus profond de l'être. I] se replie comme un vieux sanglier dans sa bauge, au lieu de s'oc- Cuper des deux petits qui lui restent et de reconnaître le mer- Ycilleux dévouement de Jean.

Lestral franchit le seuil de « la bauge » assombrie par les volets à demi-clos.….

Lambert chassait les beaux rayons dont il ne pouvait plus jouir au plein air.

Le docteur marcha droit aux fenêtres, écarta les rideaux, grands et petits, ouvrit les volets et vint s'asseoir en face de Boisseul. 11 accoutumait ses clients à cette façon de faire et il ne s'embarrassait pas, d'ailleurs, de leurs récrimi ations,

Jean n'étant plus là pour discuter sa propre thèse, Lestral ne cessait d'y penser et la faisait sienne !

Il songeait même à l'exposer devant Lambert, puis il réfléchit qu'il ne s'était pas encore suffisamment assimilé les idées de Jean pour ne pas sembler réciter une leçon en les exposant.

— Mon cher Boisseul, dit-il en saisissant le poignet du vieux terrien, je ne sais au juste ce que vous pensez de votre beaufils... Ah! vous avez le pouls meilleur. Allons! c'est la détente ! Mais, je vous en prie, de la lumière, du soleil ! Ne dirait-on pas que vous allez subir l'opération de la cataracte ?

— Si ce n'était que cela !

— Vous blasphémez ! Gardez. vos yeux !..... Je tâcherai de vous rendre vos jambes. Je vais essayer un autre traitement.

Devant le regard élargi qui se fixait sur lui avec une sorte de terreur, Olivier Lestral répondit, très calme :

— Nous essayerons ensemble ! J'ai tout ce qui est nécessaire chez moi pour l'application de ces remèdes peu connus encore. Je vous associerai à une expérience. Vous apporterez vos maux, mon pauvre Boisseul, j'apporterai mes soins, et nous ferons de bonne besngne. Qui sait? Bientôt peut-être vous retournerez dans vos champs!..…. Ne croyez pas que j'aie perdu le fil de mes idées... Nous parlions de Jean, la dernière fois que je suis venu, n'est-ce pas? Brusquement, j'ai passé à un uutre sujet. Je reviens... Jean est un auxiliaire précieux, au delà de tout, et je vous engage à lui donner carte blanche.

— Que ferait-il s’il ne travaillait pas ici ?

De nouveau le sanglier se tossait sur lui-même et pointait ses défenses.

Le docteur répliqua vivement :

— Ce qu'il fait ici, mais en recevant un salaire...

À peine avait-il jeté cette phrase qu'il la regretta.

Boisseul était devenu très päle et, grinçant des dents :

— Ah! qu'il s'en aille donc aussi, celui-là ! Après ce que j'ai fait pour lui... Ce sera complet !

Lestral avait rapproché son siège et posa une main sur le bras de Lambert,

: — Je me suis mal expliqué, dit-il, ou vous avez mal com- * pris... Peu importe, le résultat est le même | Jean ne s'est jamais plaint...

r — C'est heureux !....

Les syllabes se perdaient dans la barbe touffue, hérissée,

— Mais vous partez d'un point faux en disant qu'il vous doit tout...

— J'ai épousé sa mère, qui n'avait rien...

;: — Permettez! Sa mère est devenue votre femme! En l'épou«

, “ant, \ous contractiez vis-à-vis d'elle des devoirs étroits... Jean sait, lui, tout ce qu'il vous doit, n'en doutez pas comme au second mari de sa mère pauvre,

— Je l'ai élevé...

— Îl n'a jamais été à votre Charge ! Et depuis combien de temps travaille-t-il pour vous? Inutile de discuter sur des points | de détails. Permettez-moi seulement de vous dire : Laissez faire

« Jean et laissez-vous soigner par moi...

: Le docteur s'était tu. 11 semblait hésiter, Allait-il parler des « autres », des transfuges ? Les mettre en contraste avec leur frère ? Le mérecin devait faire passer le devoir professionnel avant le devoir de l'ami ct du protecteur. Il n'élargirait pas la plaie.

— La plus grande partie du mal n'est pas de mon ressort, pensait-il, mais de celui de la Providence, dont Jean parle tou-

- jours. Décidément, je lui laisse exposer ses idées lui-même. Il a la foi, lui, et ceux qui ont la foi sont bien heureux... Je ne peux denner à cet homme ce que je ne possède pas. J'entre-

: tiendrai en lui l'espérance, l'espérance humaine de la guérison,

. c'est tout ce que je puis faire,

— A demain! prononça-t-il, et bon courage !

Lambert se rejeta sur le dossier du fauteuil, les yeux à demi

- clos. Puis, quand il eut entendu la porte se refermer, il murmura :

: — Jean peut mourir demain, le docteur aussi... À quoi cela

+ sert-il de compter sur des secours qui peuvent manquer si vite ?

: Dorloy avait repris sa houe, aussitôt après que le docteur > l'eût quitté pour entrer dans la maison.

Sans qu'il eût entendu marcher, une voix retentit à son : oreille :

Mi leñe et ci:

— C'est pos juste tout de même, vous travaillez pendant le repos |...

Blaise était à côté de lui, tout différent de ce qu'il s'était manifesté dans son heurtement d'épaule à épaule avec son camarade, lorsqu'il se dirigeait, avec une allure de bète lassée, vers le pommier sous lequel la musette gisait dans l'herbe,

— Donnez-moi la houe, pour voir, insistat-il, la main lendue.

— Trop lourde 1...

— Je suis fort,

— Trop jeune,

— Rapport à la loi sur les accidents... dites ? Faudrait payer ?

Jean posa l'instrument, et, tenant sous son regard clair et franc l'adolescent :

— I y a une loi supérieure à celle-là qui défend que l'on impose ou que l'on permette des travaux au-dessus de l'âge et de lu force... C'est la loi de Dieu !..…..

Blaise laissa échanper un ricanement qu'il atténua lorsque, tssitôt, per un rire plus ouvert :

— Ce n'est pas, tout de même, que vous soyez un curé déguisé ? interrogea-t-il,

— Pourquoi cette question ?

— Vous parlez de Dieu !

— Dieu n'est pas seulement le Dieu des « curés », : --* le Dieu de nous tous !

— Je savais pas, c'est drôle |...

Calme, Blaise s'empara de la houe, la souleva avec effort et la laissa retoinber sans pouvoir la diriger.

— C'est vrail Je ne pourrais pas! dit-il.

Sans prononcer une parole, Jean reprit la houe et Blaise le râteau.

Soudain, le gars jeta un appel, et, se retournant vers Dorloy, expliqua :

— Il est paresseux, mon frérot, il faut le secouer, je le hèle !

— Tu as devancé l'heure, toi, je t'en remercie!

— Vous me remerciez, moi ? Ah bien ! tout de même ! C'est la première fois que quelqu'un d'humain me remercie,

— Quelqu'un « d'humain »? Explique.

— Tout simple ! des hommes quoi! Souvent j'ai partagé

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C'est

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mon pain et un bout de charcuterie avec de pauvres chiens attelés à de petites voitures... Le maître était au cabaret, et l'animal me regardait manger avec des yeux suppliants, + Tu as bon cœur,

— On ne me l'a point dit... Les chiens ne parlent pas ! Les gens ne mont jamais dit que des mots !

Dire des mots ! Dorloy avait saisi le sens de cette expression, + qui, à elle seule, révélait tant de misère morale, causée par la mentalité d'êtres sans pitié pour le premier âge, sans miséricorde pour la première faute, et qui ne conçoivent ni la Rédemption ni la parole évangélique, qui place plus près du : ciel l'humble publicain que le pharisien, orgueilleux de ses : vertus de façade...

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Lucie Miley, hier encore Sœur Marie-Edmée, avait assumé la charge du petit ménage et des soins à donner à la pauvre vicille Sœur Rose,

La ligne de conduite adoptée par l'institutrice étuit toute simple, toute droite,

Le surlendemain de l'arrivée de sa sœur, elle l'emmena dans le bourg, et fit avec elle quelques courses indispensa s, la nommant avec beaucoup de naturel, annonçant que, désormais, elles vivraient ensemble, et que la jeune fille se chargerait

: des travaux d'aiguille que l'on aurait à jui confier.

Tout de suite, Lisa avait offert à Marthe d'apprendre à coudre et à broder avec sa sœur. Polyphie l'accompagnerait jusqu'à mi-chemin de l'école et elle-même la reconduirait à l'heure do la leçon...

Jean avait fait admeitre cette combinaison à Boisseul en la présentant comme un avantage...

La vie ainsi organisée, Lisa attendait... en paix avec sa conscience.

= Périgot faisait appel à toutes ses facultés pour combiner des + embôûches

* — Le docteur, lui, ne marchera pas ! songeait-il. Le maire | non plus, et... pourtant ! il ne possède ni aisance ni carrière

DAT DN CREER P'NNEENINEAENENN ENENT TENTE NEA

libérale! il n'est pas indépendant... Lamelin a besoin de la

48 LA FORCE Ds VAINCRE

préfecture quand il veut obtenir des faveurs pour la commune

S'il était en mauvaise posture, il serait forcé de rétablir sor

équilibre en sacrifiant un ou une administrée...

Mais avant de jouir de la délicate satisfaction de sa ven &eance, Anthime allait tenter d'en venir à ses fins par vois d'intim.dation.

Comme tous les gens têtus, à vue courte, il se représentait la situation d'époux de l'institutrice infiniment plus désirable qu'elle ne l'était réellement,

S'il s'était douté que les premières économies de la jeune fille s'étaient jointes à la modeste somme tirée de la vente du petit mobilier des grands Parents, pour régler leurs dernières dettes, dettes suprêmes de la maladie et de la mort ; S'il avait surtout compris que la droiture de Mile Miley ne se prêèterait pas à de louches combinaisons, il n'aurait pas poursuivi son plan avec autant de ténacité,

Le curé, un jour ou l'autre, ira voir la vicille malade, songcait Anthime ; c'est ce qu'il me faut.

Le curé dans la maison d'école! Violation de la neutralité! Un bon coup à faire! Attirer Lamelin au moment voulu! Mais Ça prendrait-il? Il y a encore ici trop de gens qui vont À l'église, On croirait même qu'il y en a davantage depuis la Séparation! Cette Séparation qui a fait tant de bruit! On disait qu'il n'y aurait plus ni culte ni prêtre... Et après, les

soutanes circulaient! et les églises restaient ouvertes! Une cartouche de dynamite chargée à blanc! C'est curieux comme il y a des gens qui ont la vie dure ! Tout de même, il y a les Congrégalions!..…, On en jette sur le pavé, et des religieuses expulsées sont hébergées chez l'institutrice! Seulement, il faut que je puisse fournir la preuve que ce sont des religieuses! Les sacs noirs ne suffisent pas! 1 faut trouver autre chose... Cherchons!....,

Périgot ferma son magasin de bonne heure et fläna aux abords de l'école, Tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il échangeait quelques mots avec les fillettes qui sortaient, les inlerrogeant, jugeait-il, avec beaucoup d'adresse, mais aucune n'avait jamais pénétré dans la Partie de la maison réservée à Mlle Miley... Périgot, la plupart du temps, n'obtenait pour réponse que des hochements de tête mutins, ou des « non % tout courts, accentués d'un regard moqueur,

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— Les fines mouches, elles raillent déjà, comme si elles avaient vingt ans !

L'instinct de ces enfants les ivertissait sité, un « vilain défaut », déclarait souve rait toutes ces questions...

Dépité, Périgot gagna la route Herbines, lorsque, tout à COUP, au tournant d'un sentier rac- Courci entre le centre du bourg et la Campagne, Lisa parut,

Le vit-elle ou la rapidité de sa course l'en empêcha-t-elle L'institutrice ne Parut pus s'apercevoir de la Présence d'Anthime ; franchissant la pente, elle ouvrit une petite grille et Pénétra dns le clos des Herbines,

Jean, en la voyant de loin, rePassa son veslo:: en hâte et vint au-devant de la jeune fille,

L'entretien fut Court, et aussitôt terminé poignée de main, chacun relourna vers sa tâche.

Mlle Miley entra dans la maison pour accomplir la rude besogne de faire pénétrer quelques notions de £rammaire ct d'histoire dans jes Pauvres petits cerveaux que l'oisiveté atro-

Phiait malgré tous les efforts du grand frère et les siens, Dorloy relourna aux champs,

Anthime avait tout vu ; il tendait le — Voilà Pourquoi Mile Miley n'a p a trouvé mieux !...… Que vient-elle faire aux Herbines ? S'occuper des mioches, sans doute ! ils ne vont pas à l'école.

Trop orgucilleux, M. Boisseul! et son beau-fils en profite! La belle intrigue !

Mais il y aurait quel tous cas, c'est à étudier.

Deux cents mètres plus loin, Anthime d'aubépine et de Prunelliers, large et drue, le séparait des deux Yagabonds, qu'il avait parfois rencontrés de côtés et d'autres.

Blaise leva les yeux, puis se remit au travail, Loup ricana et Jean dirigea des yeux indifférents du côté du Placier,

Périgot se sentit gauche et mal à l'aise. I] ne voulait pas s'éloigner, et il ne Pouvait continuer à rester silencieux, 11 chercha ce qu'il pourrait dire à Jean qui lui fût désagréable, ct crut avoir trouvé...

— Je ne vous avais P?8 encore vu à l'œuvre, X Prononça<t-il en &ccentuant une

que, seule, la curiont Mile Miley, sugygé-

n bordure du domaine des

Par une cordiale

Poing en grommelant :

as voulu de moi ! Elle

que chose à faire de ce côté-là..... En

s'arrêta net, La haie

fonsieur Dorlay, grimace qui lui était habi-

5o LA FORCE DE VAINCRE

tuelle, En bras de chemise, maniant la houe, vous n'ètes pas HOT ous

— Vous vous trompez, Monsieur Périgot, je suis très fier de posséder une paire de bras robustes et de les employer à retourner la terre pour la faire produire !

— Oui, cela vous amuse de jouer au paysan |

— Je ne joue pas au paysan, je le suis.

— Est-ce vrai que vous avez étudié pour être curé ?

En même temps, Périgot lançait un regard sournois du côté des vagabonds, espérant que cette révélation sensationnelle provoquerait un blasphème. Loup laissa échapper un croassement, Blaise inclina la tête.

— J'ai été élevé par des prêtres, répondit Jean en fixant le mauvais larron, mais je n'ai jamais dû entrer dans les Ordres.

— Tenez votre bouche close, vous, les vauriens ! ricana Périgot.

— Pourquoi insultez-vous ces jeunes gens ? demanda Jean.

— C'est votre affaire ! moi je les ai vus à l'œuvre.

— Vous les y voyez maintenant ! Ce qu'ils ont fait jusqu'à présent s’efface de leur existence... Je vois en eux mes élèves, mes compagnons de travail, et je désire qu'ils soient traités comme tels...

— Ne vous fâchez pas, Monsieur Dorloy. Je vous laisse avec vos oiseaux de passage, qui n’attendront pas la fin de vos sermons pour s'envoler !

— Tout de même ! gragna Blaise.

Périgot s’en alla en faisant le moulinet avec sa canne, si fort qu'elle lui échappa des mains, et alla choir sur le terrain encore en friche.

Anthime s'arrêta et se pencha par-dessus la haie.

— Je ne suis pas assez souple pour franchir cela, dit-il, en s'adressant à Loup, plus rapproché de lui.

Le grand garçon le regarda.

— Je voudrais vous voir faire le saut périlleux! dit-il goguenard.

Et comme Anthime insistait du geste.

— Allons-y..…. la voilà, votre canne.

Le placier la prit sans dire merci et se pencha :

— Quand tu voudras boire un verre de vin gratis, murmura+

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