‹ La force des choses (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Cependant le soleil se lève J Victor Hugo.

C'était le lendemain, gare de Lyon.

Pierre, averti par une dépêche de son père, l'attendait.

Il éprouvait à faire les cent pas sur le quai une mélancolie profonde. A cette même gare, il avait attendu Henri, revenant d'Arles. Hier, madame de Reynis, en partant, avait marché sur le même quai, regardé l'heure à la même horloge, passé au milieu des mêmes employés. Et aujourd'hui, après une longue et hostile séparation, il attendait son père pour rapprocher, dans une étreinte de réconciliation, leurs cœurs et probablement leurs vies.

On venait de signaler le train. Dans quelques instants il arriverait, son panache de fumée au vent, des têtes de voyageurs aux portières, des mains impatientes aux loquets, toute une foule prête à descendre et à s'éparpiller dans Paris, de gens emportés vers leurs affaires, leur fortune ou leurs chagrins.

Autour (le Pierre, des wagons roulaient, des trains se formaient, des employés s'agitaient : toujours et partout cette mélancolie de la vie, cette agitation d'êtres, ce croisement en tous sens d'intérêts humains. Et son cœur se serra, songeant à celui qu'il allait revoir. Que pensait-il, lui, le père, en son vieux et dur cœur?

Le général était ému, sourdement.

Une dépêche du ministère, suivie d'une lettre de d'Assas, l'avait informé de sa nomination à Paris. D'Assas, l'appelant « mon cher camarade », s'était attribué le mérite de cette promotion qui, disait-il, réparait une grande injustice. Jorieu en fut touché et satisfait. La surprise, en son inattendu, lui fit d'autant plus de plaisir. A Paris, il avait de la famille, espérait marier Annette; en môme temps, cette idée l'affligeait; mais la santé de son enfant avant tout! Le mariage, de l'avis du médecin, un grand spécialiste, serait favorable à l'état de langueur, surtout moral, de la jeune fille.

D'autre part, le retour à Paris pour lui, c'était, avec son fils, la réconcihation complète, déjà commencée par la visite de madame Jorieu à la villa Judicis. En effet, la mort de a cette femme » avait anéanti le grand obstacle qui les séparait. Restait, il est vrai, l'enfant. Mais en son cœur, M. Jorieu y pensait avec moins de rancœur et d'irritation, depuis que la mère du pauvre petit était

morte. Après tout, reconnu par son père à sa naissance, portant le nom de Jorieu, c'était, qu'il le voulût ou non, son petit-fils. Et malgré toute sa rudesse et sa vieille rigueur, il acceptait lentement cette idée. D'ailleurs, il ne le verrait pas, cet enfant ; sa présence ne pouvant être justifiée, aux yeux d'Annette, en leur maison. Il le tolérerait donc d'autant plus facilement, qu'il Tignorerait tout en sachant son existence, à laquelle, depuis plusieurs semaines, il s'intéressait plus qu'il ne l'avait fait en trois ans. Il avait non questionné, mais laissé parler sa femme, et sans avoir l'air d'y tenir, appris comment était ce petit, beau ou non, bien portant ou chétif, et de quelle ressemblance il tenait.

Au fond le prenait l'envie, dont il n'eût jamais convenu, de le voir. Mais il l'écartait, comme une faiblesse indigne de lui.

Toutefois il appréhendait, et désirait à la fois, la première entrevue qu'il aurait avec Pierre. La dernière remontait à quatre ans; et il la revit, pénible, amère, pleine de fureur contenue de sa part, de révolte de la part de son fils. Mais il ne voulut plus se souvenir du passé. Pierre avait dû souffrir; cette femme n'était plus là pour les séparer. M. Jorieu, au fond du cœur, se sentait une pitié de père, que sa femme, plus exclusivement épouse, éprouvait moins. Elle lui avait rapporté sa pénible impression des deux entrevues que,

de l'aveu et sur le désir du général, elle avait eues avec leur fils : « Il a bien changé, disait-elle. Si froid! son cœur ne nous aime plus. » — « Hum! avait pensé le père, mieux inspiré, ce n'est pas possible ! » Car son vieux cœur à lui l'aimait toujours, le fds ingrat, révolté, prodigue. — Mais toutes ces pensées, il les renferma en luimême, gardant son visage sombre comme autrefois, lorsqu'il cachait à l'enfant son affection, de peur de l'amollir, et le rudoyait, afin d'en faire un homme.

Le train, au fracas des plaques tournantes, entrait en gare. Le père et le fils se reconnurent en même temps. L'instinct les poussa l'un vers l'autre : il y eut, quand ils furent en face, une courte indécision. Puis ils s'embrassèrent, sans dire mot : M. Jorieu troublé, Pierre non moins ému; car, malgré l'amer passé, il respectait profondément son père, l'aimait, eût voulu en être aimé.

Cependant ils ne pouvaient garder plus longtemps le silence; et plus franc que sa femme, redoutant moins une explication , le général dit brusquement :

— Tu vas bien? Ton enfant va bien ?

Il avait cherché d'autres paroles, une phrase ; inutilement : ce mot parti, il en resta stupéfait; son cœur avait parlé pour lui, malgré lui.

Pierre, surpris et touché, ne put balbutier que ;

— Merci, mon père; Yvon va très bien.

Ses yeux devinrent humides; le général se détourna pour cacher son émotion.

— Tu m'accompagnes à l'hôtel? Oui, prenons une voiture !

« A la bonne heure, pensa Pierre; au moins il paye son séjour, ne descend pas chez la tante aux millions. »

— Je suis heureux devons voir à Paris, dit-il. M. Jorieu lui serra la main, sans parler, examinant le visage amaigri do son fils.

Pierre lui souriait, gravement.

— Pauvre garçon, dit enfin M. Jorieu, tu as bien changé!

— Cela se voit? — dit Pierre, dont le sourire changea d'expression, devint soucieux et contraint.

— Oui, — dit le père en hochant lentement la tête. — Enfin!... tu es un homme, à présent.

Et Pierre comprit que là était l'absolution : oui, il était devenu un homme, au prix de la souffrance, du travail, de la suprême et morne épreuve : il savait la vie, apprise à ses dépens.

Le général ne fit plus allusion au passé : sans doute, cela devait être; mais Pierre se sentit bientôt gêné ; car ce passé, c'était sa vie même. Hors de là, il se sentait comme un homme transplanté en Ijeu factice, étranger. Cependant il pré-

voyait bien que les récriminations, les reproches amers renaîtraient, si l'on parlait. Car, le voulussent-ils ou non, ce passé devait leur rester comme un poids sur le cœur. Pierre le comprit, et il lui sembla qu'après la première minute et les premières paroles, si naturelles, parties de l'âme, une contrainte désormais subsisterait en eux; non du fait de leur volonté, mais des circonstances mêmes, qu'ils ne pouvaient empêcher d'avoir été.

De son côté, le général sentit la même impression. « Est-ce que nous ne nous aimons plus? » se demanda-t-il avec crainte. Mais un regard échangé avec son fils le rassura et le peina à la fois. Leur réconciliation garderait toujours des sous-entendus, des pensées non exprimées; et ce serait la tristesse et la gêne de leur affection, désormais.

Selon sa résolution, il ne manifesta point le désir de voir son petit-fils. Pierre n'en fut pas étonné ; cependant, s'il n'eût pas amené Yvon dans sa famille, pourquoi son père ne fût-il pas venu le voir villa Judicis, ou le rencontrer dans un jardin public? Cette situation fausse le peina: il n'eût pas voulu avoir à cacher son fils, car il en était fier et l'aimait. D'autre part, que le général se fût informé de lui, c'était déjà beaucoup : toute une acceptation morale, Mais était-ce assez ?

Arrivé à l'hôtel, il prit congé de son père, et il lui sembla — était-ce à tort? — que leur séparation était plus froide que le premier instant Je leur réunion.

Quand il se retrouva seul, chez lui, clans son pavillon perdu au fond du grand jardin, Pierre éprouva une angoisse poignante de solitude.

Claire, en son grand portrait, semblait le contempler, dans l'obscurité. Au dehors, les arbres prenaient des reflets blêmes sous la lune d'hiver : une profonde mélancolie régnait dans le cabinet de travail.

Il sonna, pour qu'on lui amenât Yvon. L'enfant venait d'être grondé : il avait les yeux rouges. Cela déplut à son père, qui ne pouvait voir pleurer les enfants ni les femmes, sans éprouver un sentiment pénible.

Il regarda le petit, bien soigné, sans doute, par Albine; cependant elle ne pouvait suppléer à la surveillance vigilante, aux soins menus que donnait la more. Et cette constatation l'affligea. Albine d'ailleurs, si dévouée, vieillissait; sa vue baissait. Pierre songea avec inquiétude à la ser-

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vante étrangère qui la remplacerait, un jour. Puis il pensa à l'affection même, qui manquait à J 'enfant. Lui, le père, certes ! l'aimait, mais d'une tendresse inégale. Certains jours, il gardait l'enfant avec lui du matin au soir, l'amusait, le promenait, lui racontait des histoires; d'autres fois, un caprice du petit le lassait, et il le renvoyait à sa bonne. Ou bien il avait affaire hors de la maison. Et alors, quelque confiance qu'il eût en Albine, c'était pour lui un autre motif d'inquiétude.

Le dîner servi, il s'assit en face d'Yvon, juché sur sa haute chaise. L'enfant, énervé, refusa de manger sa soupe; les remontrances d'Alhine, ses toc, toc! dans la porte, et la menace de l'homme noir qui allait venir avec son sac, agacèrent Pierre, qui réprouvait ces moyens. L'enfant bientôt pleura. Jamais Claire n'avait tant manqué.

Il regagna son cabinet de travail, morose. Et, comme tous les soirs oii il n'était point forcé de sortir, il se livra à des pensées tristes. Ne voulant point penser à madame de Reynis, ni à son père, — ce départ de l'une et cette arrivée de l'autre le rendant également soucieux, — ce fut nécessairement la morte, Claire, qui revint hanter et obséder son souvenir.

Elle attristait toujours autant, d'ailleurs, la petite maison; car Pierre la retrouvait partout, absente des choses et des lieux, et par cela même présente. Elle était celle qui manque : la mère

qui ne s'occupait plus du petit garçon, aux trois quarts abandonné; la maîtresse de maison discrète, qui ne surveillait plus le ménage, maintenant livré à l'improbité de la cuisinière; l'amie enfin, dont Pierre n'entendait plus la voix, ne voyait plus le sourire, n'effleurait plus d'un baiser, souvent, le doux visage. Elle était le grand vide; elle manquait douloureusement au petit fauteuil bas du cabinet de travail, à la table de la salle à manger, au grand lit commun.

Sa chambre surtout affligeait Pierre : cette chambre de morte oii il n'entrait qu'une fois par semaine, pour faire tout ouvrir et nettoyer ; cette chambre noire, qui hantait ses cauchemars fiévreux. Toute la maison, d'ailleurs, moralement vide et veuve, lui faisait mal à voir. Dans la rue, dans la vie, en effet, il se sentait un homme comme tous les autres, secoué seulement d'une grapde et humaine douleur; mais ici, il tournait dans un cycle de pensées noires, toujours les mêmes; et une funeste influence, une mal' aria s'exhalaient du logis morne.

A présent, sevré de tout contact familier et tendre, de ces frôlements de corps et d'âme qui sont la vie des amants et des époux, réduit à une solitude de célibataire, Pierre, déjà, commençait à connaître une forme d'angoisse inconnue, oii le besoin de tendresse se mêlait au regret du bonheur perdu.

Mais pourquoi était-ce le départ de madame de Reynis qui la lui révélait, cette souffrance nouvelle? Avait-elle donc commencé à le combler déjà, un peu, ce trou noir de la mort, cette lacune dans les sentiments, ce besoin mortel, irrépressible d'affection?

Ah ! sûrement ! En sa détresse, il s'était appuyé sur l'exquise et courageuse femme, attiré vers elle par l'analogie de leurs deuils, retenu par son charme d'honnêteté et de mérite. Et voilà qu'il la perdait au moment même où ils s'unissaient de confiance, où un bon sort aplanissait d'avance tous les écueils de leur amitié, la faisait droite, unie et facile !

Mais pourquoi une telle idée, cette peur de la perdre! Partie à peine, n'allait-elle pas revenir? D'où venait donc ce pressentiment de longue absence, cette quasi-certitude que les choses allaient trop bien pour durer, et qu'il lui fallait souffrir maintenant à nouveau?

« Bah! son imagination travaillait, lui présentait des fantômes! Assez rêvé! dormir un peu serait bon ! »

Il se dit : — « Patientons. Madame de Reynis reviendra; ne pensons pas à elle en ce moment ! »

Mais, dans son insomnie, il y songeait toujours, et, après s'être éloigné d'elle, son cœur y revenait en palpitant.

La semaine qui suivit fut cruelle.

Une dépêche d'Hérard arriva : on gardait quelque espoir de sauver la malade. Puis un petit mot de madame de Reynis suivit, moins rassurant. Dans tout cela, il ne pensait qu'au retour de la jeune femme. Cinq jours ensuite se traînèrent sans nouvelles. Ils furent atroces pour Pierre ; jamais il ne s'était senti aussi malheureux. Le travail perdit tout attrait pour lui. Sa raison ne le secourait point. Enfin, une longue lettre de son amie ! L'état de la vieille tante était moins désespéré, mais, si une guérison pouvait se faire, elle serait des plus longues. En ce cas, madame de Reynis, par un sentiment d'humanité que Pierre apprécierait comme elle, serait peutêtre forcée de rester à Nice un mois au moins, ou deux, auprès de la malade, car madame Garnier n'avait auprès d'elle ni parents ni amis, rien que des domestiques intéressés; et les plus grands

soins, les plus doux ménag-ements lui étaient nécessaires. Quant à Hérard, il reviendrait la semaine prochaine.

Pierre fut atterré. Tous ses pressentiments I Un mois! deux mois à vivre seul, ainsi! Mais il se raccrocha à l'espoir, ne voulut pas admettre cette mauvaise chance, espéra qu'Hérard lui apporterait de meilleures nouvelles.

Il courut chez lui, dès son retour. Sa déception fut cruelle. Dès les premiers mots, son vieil ami ne lui cacha pas qu'à leur grand regret, madame de Reynis ne pourrait quitter sa tante qu'au milieu du printemps, de Tété même, si elle n'était pas transportable plus tôt, dans une campagne des environs de Paris. En attendant, elle allait mieux. Cette bonne nouvelle mit Pierre hors de lui : résolument, en lui-même, il maudit la vieille dame, la donna au diable.

Une colère l'enfiévrait, Hérard quitté.

— « Eh bien ! rien de mieux ! madame de Reynis est la meilleure des parentes ! Elle restera là-bas trois mois, six mois! C'est parfait! D'ailleurs, comment ai-je pu m'imaginer qu'elle ne quitterait plus Paris? Elle a sa famille, ses affaires, ses raisons d'agir. Et moi, je no lui suis qu'un étranger.

» Oh ! ma foi, certes 1 se répétait-il avec amertume, un étranger !

» Alors, que peut donc me faire son absence?

Sans doute, elle a daigné me témoigner une réelle bonté d'âme, je lui sais gré de sa sympathie. Mais enfin, on se rencontre, on se quitte, c'est la viel En quoi mon existence peut-elle être modifiée par son départ? »

Mais, en dépit de ses arguties, à l'espoir invraisemblable qu'il gardait d'une guérison subite, d'un prompt retour de madame de Reynis, il sentait bien que sa vie était, resterait changée du tout au tout.

Et très affecté :

« Ma vie, oui, mais la sienne, cela ne la dérange guère. Elle ne souffre pas de cette séparation ; elle soigne paisiblement sa tante, je ne lui manque en rien. Elle ne peut savoir que sa présence m'arrachait à moi-même, allégeait mon deuil, me rattachait à la vie! Non, elle ne le sait pas. Elle est froide, indifférente, sans bonté 1 »

Puis, tout son cœur reflua, conscient de son injustice :

« Ingrat! ingrat! »

Les Jorieu s'étant installés aux Ternes, des relations régulières s'établirent entre eux et Pierre. De loin en loin, on l'invitait à dîner. 11 faisait une visite chaque semaine. Leurs rapports restaient cordiaux, mais froids. Une réticence arrêtait toute expansion. Le passé, dont on ne parlait jamais, faisait barrière.

Madame Jorieu, toujours égale d'humeur, se montrait la plus réservée : il semblait presque que Pierre lui fût étranger. Il sentait plus de chaleur de cœur chez son père, malgré ses airs bourrus et ses mutismes mécontents.

La seule, qu'il eut vraiment plaisir à voir, était sa sœur, Annette. Elle l'intéressait, par sa soumission, sa douceur et cette tristesse effacée qu'il lui devinait. — « C'est certainement une âme comprimée, sensible et bonne, pensa-t-il. Elle doit languir dans ce milieu sans air. Jamais d'amies, de soirées, de fêtes, de théâtre. Point d'autres distractions que les devoirs religieux. »

Il eut éprouvé un vif plaisir à se lier avec elle,

à la faire parler, à la connaître ; il sentait dans son regard une affection timide. Mais jamais leur mère ne les laissait seuls, comme si le contact de Pierre lui eut paru dangereux, son influence malsaine. Elle surveillait les vingt ans de sa fille avec un soin jaloux, l'élevait en enfant docile. Pierre en éprouvait une pitié — « Jamais elle ne lit, jamais elle n'entend parler des gens intelligents. Ils doivent l'hébéter! »

Et devant cette éducation tyrannique, il lui semblait qu'il étouffait, comme autrefois, dans sa famille.

Paul Morlet avait suivi son oncle, comme officier d'ordonnance. Paris le ravissait : il pouvait s'y amuser, en prenant moins de précautions qu'à Arles. Pierre l'aimait peu, l'estimait un militaire correct et médiocre, un officier comme il en avait tant connus, autrefois, au régiment.

Le général avait changé d'aide de camp, ne pouvant se faire aux manies tatillonnes du capitaine Duruf ; le nouveau venu, M. Desportes, était un petit homme résolu, ambitieux et prudent, très dévot, à l'œil de Normand madré. Pierre ne lui trouva aucune grande qualité, aucun défaut non plus. Et Desportes avait ce grand mérite : de plaire; il voulait se rendre sympathique, et il y réussissait. Il fit la conquête du général, si difficile à contenter, et de sa femme. Quant à Annette,

elle ne laissait jamais voir ses sentiments. Cependant Pierre crut remarquer en elle un peu de gêne, en présence de Desportes; était-ce qu'il lui plaisait aussi?

Aux dîners, il retrouva le même service sobre qu'autrefois, les mêmes tranches de pain minces. le même peu d'empressement de sa mère à en couper de nouvelles. Il retrouvait aussi toutes leurs habitudes, le bénédicité et les grâces dits par Annette. Rien en eux n'avait changé, idées ni habitudes. Et il ressentait le même malaise qu'autrefois, tant un large abîme le séparait des siens, lui sans religion et sans morale étroite, mais aussi sans cette rectitude de volonté, cette force et cette résignation qu'il admirait chez son père.

Les paroles lui restaient dans la bouche : de quoi parler? Tout ce qui l'intéressait, arts, livres, questions politiques ou sociales, les siens ou les méprisaient ou opposaient des idées contraires. Et Pierre, sans colère de jeune homme, sans enthousiasme de bataille comme jadis, s'en allait découragé, avec l'amertume de retrouver seul à la maison, comme un pauvre et joli petit paria, son fils, dont personne ne lui avait parlé.

Le général ayant dit qu'il montait tous les matins au Bois, de très bonne heure, Pierre, mû par un bon sentiment, et aussi par un grand besoin de distractions, s'offrit à monter avec lui quelquefois.

Son offre fut agréée. Comme il montait avant la maladie de sa femme, il retourna prendre les arrangements nécessaires à un grand manège, aux Champs-Elysées, subit les bonnes grâces des deux patrons : le père, vieux et sordide maquignon, à nez rapace ; le fils, jeune, en complet anglais collant et une rose à la boutonnière, sentant le patchouli et le crottin de cheval.

La première fois qu'il rejoignit son père, Pierre eut, à le retrouver seul, le même sentiment d'aise, comme de délivrance, qu'il avait éprouvé le premier jour, en l'attendant à la gare. Leur poignée de main fut affectueuse.

Ils parlèrent du premier de l'an, qui approchait. Le général souriait, d'un air bonhomme, avec un regard qui se fixait au loin.

Décidé à sortir des lieux communs, Pierre le mit sur ses campagnes d'autrefois, sur la question d'Algérie, telle que son père l'entendait; et le bon sens du vieil homme énergique le frappait autant que sa correcte attitude, sa solidité en selle.

Mais bientôt il retrouva, encore et toujours, cette sensation pénible de ce qu'ils ne disaient pas, du passé amer s'éternisant entre eux.

Au retour, ils se quittèrent à l'Étoile, le général rentrant aux Ternes, Pierre descendant les Champs-Elysées, chacun s'éloignant de son côté, comme séparés à nouveau dans la vie.

Madame de Reynis ne revenait toujours point. Son retour, de plus en plus vague, reculait Jans la brume. Son absence laissait à Pierre une plaie vive. Il n'en souffrait moins que les jours oii il recevait une lettre d'elle. Et encore ces lettres ne le consolaient pas toujours.

Leur réserve forcée, la sécheresse de ces petites lignes noires sur le blanc du papier lui apparaissaient froides, dépouillées de ce que la présence, le ton donnent de tiède et d'affectueux aux paroles. Il eut voulu y lire des sentiments qu'elle ne pouvait et n'osait exprimer; et il souffrait, au lieu d'être touché par la simpHcité franche et loyale de ces lettres. Déjà, elles lui semblaient venir de plus loin; soit que forcément discrètes, réticentes, elles continssent un peu moins d'elle; soit qu'elle aussi supposât, injustement, que Pierre Toubliait; soit que, ce qui pouvait être plus vrai, à distance s'interposât entre eux, non certes un

malentendu, mais une difficulté plus grande à s'exprimer, à se comprendre. Et c'est ainsi que les fils invisibles et menus d'affection qui s'étaient si vite tendus entre madame de Reynis et lui, semblèrent se détendre un à un. Elle semblait perdre, loin de lui, son parfum de grâce, son sourire, le plus doux de son charme, et le meilleur de son influence.

Déjà, certains gestes d'elle commençaient à s'atténuer. Ses traits fondaient ; il ne revoyait plus son portrait si net : elle lui réapparaissait plutôt sous ses traits de jeune fille, telle qu'il l'avait connue, autrefois, et gardée dans son souvenir. Alors il se disait : « Eh bien, je ne la reverrai plus. » Non, elle ne reviendrait jamais! Car les mois à passer encore lui semblaient une éternité.

« M'étais-je assez emballé ! » se répétait-il. « Bah ! ses lettres jauniront, comme celles de ma pauvre Claire. Celle-là du moins m'aimait. »

Puis il reprenait, échappant à ce découragement maladif :

« Mais je suis fou, je suis cruellement égoïste ! Qui me dit qu'elle n'a pas d'affection pour moi? Elle ne souffre pas de la même manière, peutêtre. Mais qui me prouve qu'elle n'aimerait pas mieux être à Paris, nous y voir, en bons amis ? »

Et là, sa souffrance se faisait fine et aiguë, se transformait encore. A ces moments, madame de

Reynisle hantait. Une sentimentalité trouble, une tendresse d'enfant lui venait, un désir d'entendre sa voix, de frôler sa robe. Elle se parait à ses yeux d'une grâce presque sensuelle, elle si chaste ! Et la nuit, ses sommeils étaient fiévreux. Des rêves troublants lui venaient.

D'autres jours, il éprouvait un désenchantement infini. La vie manquait sous ses pieds. Il ne voyait plus d'avenir, ne travaillait plus que par force et raison, comme on prend une médecine amère, avec dégoût.

Et chose curieuse! le sentiment de sécheresse, de vide qu'il éprouvait alors s'étendait même, momentanément, à son fils. Il ne le caressait que d'une main distraite, ne lui parlait plus sa langue enfantine.

Henri, sevré de madame de Reynis, avait repris sa place accoutumée sur le divan. Il ne faisait plus allusion à sa santé, et bien qu'il peignît assidûment, ne parlait jamais de son travail.

Pierre, taciturne, ne lui confiait pas davantage ses propres préoccupations.

Des heures s'écoulaient entre eux, silencieuses, évaporées dans la fumée bleuâtre des cigarettes.

Un jour que Pierre était allé voir d'Assas, au ministère de la guerre, en passant sur le Pont- Royal, il crut reconnaître, dans une voiture, le peintre avec lequel vivait Suzanne Dolbeau. Elle était donc de retour ?

Depuis son départ, elle ne lui avait pas donné signe de vie. Les premiers jours, il avait beaucoup pensé à elle : au fort de sa douleur, il évoquait son image douce et consolante. Puis elle avait fondu dans du vague, et madame de Reynis l'avait fait oublier. Mais le simple hasard, la rencontre de cet homme, la rappelait toute au cœur de Pierre.

Il la revit, avec son fin visage, sa taille gracieuse, sa grâce si féminine. Il se la représenta à l'église, puis à l'enterrement, et il se rappela combien sa présence, alors, l'avait touché. Oui, vraiment, son départ pour Londres l'avait bien affligé, il s'en souvint ! Et les pressentiments

mauvais, inexplicables, qu'il avait eus, à ce moment, de nouveau parlèrent en lui. Pourvu qu'ellef ùt heureuse avec cet homme !

Il le souhaita ardemment, et inconscient, par une de ces pensées naturelles qui partent du cœur et qu'on croit désintéressées, il murmura :

« Quelle jolie petite amie elle doit faire ! »

Et il admirait le joli corps, la tête blonde, la démarche souple, tout ce qui donnait à Suzanne Dolbeau un attrait à la fois sensuel et délicat.

Le soir, il dit à Henri :

— J'ai rencontré, je crois, l'amant de Suzanne, ce déplaisant individu.

— Ah oui ! fît Henri; je ne sais plus qui m'a dit qu'elle était de retour à Paris.

Pierre resta pensif. Elle était là. Il allait donc la revoir?

Mais qu'était-elle pour lui, puisqu'elle ne s'appartenait pas, dépendait d'un autre?

Alors, soucieux, il pensa à l'avenir. — « Quoi, vivrait-il toujours ainsi, seul?» Et toute l'amertume, toute la solitude de sa vie l'étreignit. Madame de Reynis, les petites Bernel, des visages et des formes de passantes, d'inconnues, défilèrent, comme de jolies ombres colorées, dans son souvenir ; puis, Suzanne. Elle s'y fixa, immobile et charmante.

Et plus il pensait à elle, plus ses pensées devinrent vives et jeunes, comme si un peu de la

rouille d'hiver, qui couvrait son cœur, tombait. En lui grandissait un sentiment trouble, qu'il n'osait approfondir et qui se formulait ainsi : — « Je n'aimerai plus. Après Claire, tout espoir d'affection m'est interdit ; jamais je ne retrouverai une femme comme elle. »

Là, le souvenir de madame de Reynis le piqua au cœur ; mais il l'éloigna, — puisqu'elle était lointaine, inaccessible.

Alors l'inquiéta une réticence troublante : son âge viril, ses forces vives lui permettraientelles de rester toujours dans le célibat, de garder non seulement la chasteté de son cœur, mais celle de ses sens d'homme en pleine jeunesse? Il sentait bien que non, et cela l'affligeait de pressentir des infidélités misérables, uniquement charnelles, à la mémoire de la morte aimée.

Ces sentiments, les jours suivants, prirent en lui une force nouvelle.

Ce qui hantait ses jours, troublait ses nuits, ce n'était pas tant un désir brutal, une envie d'étreinte brève, qu'un besoin irrépressible de tendresse. Ce qui lui manquait, c'était la présence féminine, le doux bruit d'une robe, la reposante présence de l'aimée, dont les beaux yeux se levaient vers les siens quand il haussait la tète de dessus son travail; c'étaient les doigts blancs travaillant sous la lampe, la bonté d'une voix tendre.

la grâce d'un compagnon de vie, jeune et charmant, la douceur fraîche d'un beau corps, au lit.

Et l'idée amère, cuisante, lui revenait : jamais il n'aimerait d'autre femme que Claire. Mais quoi donc? Quelle vie auraient ses trente ans robustes. Irait-il aux filles, lui qui avait horreur de la prostitution, et qu'une tendre et longue intimité avait asservi à l'amour pur et chaste, baigné d'élégance et de délicatesse ?

Sans doute, il existait, à vendre ou à louer, de belles formes nues ; mais on n'achetait que de la chair, rien du cœur, de la pensée ; et même que ferait-il de la pensée et du cœur de ces femmes? Cette idée lui causait une répulsion physique et morale qui touchait au dégoût.

Et plus de dégoût encore, lui inspirait cette idée redoutable qu'un jour, bientôt, fatalement, un soir d'orage ou d'excitation nerveuse, se lèverait en lui la fièvre des sens, l'instinct brut, que ne comprimeraient ni le labeur cérébral des longs travaux, ni la fatigue saine des longues marches, l'instinct qui rend pareil à la bête !

Alors, avec un sentiment de misère profonde, il entrevit la pauvreté incurable de l'homme, la laideur de cet organisme que la faim irrite, le vice hébète, le sexe affole. Il répugna aux crises qui troublent l'esprit des fenmies, à l'engendrement dans la joie, à l'enfantement dans la douleur.

Une pitié, à la fois comique et douloureuse, le prit pour ce corps nu, qu'il faut à toute heure laver comme un enfant, nourrir comme un malade, ce corps qui toujours évolue, se transforme et se perpétue en une vie sournoise de bête, et dont les ongles et les poils poussent jusque dans les premières heures de la mort, ce corps qui n'est pas un, mais un composé de vies dans la sienne, la demeure de petits être grouillants, qu'il respire dans son haleine, charrie dans sbn sang, et qui le mangent et qui le tuent, à la fin !

Décembre s'écoula. De Suzanne, point de nouvelles. Peu à peu, il y pensa moins.

Son souvenir retourna mélancoliquement à madame de Reynis.

Parfois des remords lui venaient, parce qu'il publiait Claire. Mais, d'autres fois, toutes deux s'identifiaient dans sa pensée. Elles lui apparaissaient également lointaines, disparues. Sa grande souffrance était de ne pouvoir les retenir. Même des deux, Claire lui semblait la plus précise, la plus vivante. Puis, madame de Reynis prenait le dessus. Et la dualité se poursuivait ainsi, étrange. 11 vivait, en même temps ou tour à tour, avec la morte et avec l'absente. Puis, tout à coup, le souvenir de Suzanne le traversait, comme une douleur fine.

Aux approches du jour de l'an, sa mélancolie s'accrut : il serait doublement seul. L'idée d'un souvenir à offrir à madame de Revnis l'occupa

toute une journée. Ensuite, il retomba dans son marasme.

Il évitait même d'aller voir Hérard. Celui-ci, pour se consoler de l'absence de sa nièce, s'était enfermé dans le travail ; et Pierre en était un peu honteux, lui qui ne pouvait diriger ses efforts et sa volonté.

Il traîna ainsi jusqu'à la fin du mois. Ses seules distractions étaient les promenades matinales à cheval, aux côtés de son père. Mais elles s'assombrissaient, plutôt, en voyant les silences sérieux de son père, vieillissant lentement, souvent taciturne.

Comme il rentrait un soir, la cuisinière lui dit :

— On a apporté des paquets pour M. Yvon.

« Déjà les étrennes ! » se dit Pierre. Et sa pensée se porta vers un ou deux amis.

Il se pencha et lut l'adresse : l'écriture lui semblait connue. Il tendit le gros paquet à l'enfant qui, tout rose d'attente, ses petits yeux allumés, tapait sans bruit ses petites mains l'une contre l'autre, avec impatience.

Aussitôt, Yvon s'acharna aux ficelles, avec des efforts inouïs, une tension de ses petites forces qui le faisait rougir davantage. Son père eut pitié de lui, tandis qu'Albine, s'armant de ciseaux, répétait :

— Attends, mignon, attends, mignon I

Le paquet s'ouvrit; il contenait un hussard à cheval et une trompette, une carte tomba : Pierre y lut le nom de son père.

— Ton grand-père, petit 1 — dit-il à l'enfant. Et sa surprise était grande, son émotion aussi. Cette attention du vieil homme lui semblait plus délicate que tout ce qu'il aurait pu dire et faire.

— Ton grand-père, petit! — répéta-t-il, songeur.

L'enfant ne l'entendait point, les yeux ivres; une extase de joie illuminait sa figure. Brandissant sa trompette d'une main, de l'autre il caressait, avec une timidité fiévreuse, le beau hussard soutaché d'or.

— C'est un général, dis, papa?

— Oui, chéri, c'est un général.

— Il est beau ! — s'exclama l'enfant avec une naïve admiration, un ton d'ingénuité adorable.

Et Pierre, souriant, le regardait porter à ses lèvres la trompette et célébrer sa joie par une fanfare dissonante.

Mais une intuition gâtait un peu son plaisir : l'idée que sa mère n'avait point participé à ce cadeau, que son père seul l'avait fait.

Puis il songea : « Mais puisqu'il se résigne à l'enfant, qu'il lui témoigne un peu d'intérêt, alors pourquoi ne veut-il pas le voir? Pourquoi se condamne-t-il à l'ignorer? »

Le lendemain, il montait à cheval, rejoignait le général autour du lac.

— Merci pour Yvon, mon père, dit-il; si vous aviez vu sa joie !

— Bon ! bon ! dit M. Jorieu.

Et de ce ton nasillard et grommelant que son fils connaissait si bien :

— Et laisse-lui casser ses jouets, si ça lui fait plaisir.

Pierre n'en crut pas ses oreilles. — Casser ses jouets! Il ne reconnaissait plus l'ordre et l'économie de son père. Il crut le moment venu, et lui tendit une enveloppe.

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— Les étrennes qu'Yvon vous envoie, mon père.

Le visage de M. Jorieu devint alors expressif et étrange ; une bonhomie de vieux se répandit sur son visage, tandis qu'il ouvrait l'enveloppe et en tirait un portrait d'Yvon, une photographie oii l'enfant, très ressemblant, le cou et les bras nus, ses longs cheveux blonds sur les épaules, souriait de face, avec un regard fin.

Pour mieux voir, il avait arrêté son cheval. Pierre l'observait, aussi troublé que lui.

— Ah! ah!... fit le général.

Et, après un long moment, il eut un geste d'hésitation, comme pour rendre le portrait, j>m% ?,

— C'est bien pour moi, n'est-ce pas?

Et il le serra dans la poche de son dolman, du côté du cœur. Sa figure se contractait, pour cacher une émotion :

— Merci, dit-il.

Et rassemblant son cheval, pour s'éviter de parler, faire diversion :

— Un temps de trot 1 — et il donna de l'éperon.

Le jour de l'an se leva triste et doux pour Pierre. Il se rappelait les années précédentes, et comme Claire et lui se serraient l'un contre l'autre, enfermés dans leur petite maison, crai gnant le tumulte et la foule des rues .

Alors ils escomptaient, comme chacun, l'avenir. En souriant, sans trop y croire, ils se disaient que l'année qui s'ouvrait serait meilleure que les autres; ils se la souhailaient sans accidents, sans maladies. Et une joie enfantine d'étrennes brillait dans les yeux de Glaire et d'Yvon.

Oij était le temps de cette douce matinée, la première fête de Tan ; le sourire de la vieille Albine, comme si elle aussi espérait du nouveau, du bonheur; et les plats de luxe, et les friandises du dessert, qui rendaient Yvon si heureux ?

Et pourtant, cetle année comme les autres, l'enfant avait une gaîté pareille, montrait d'aussi

LA FORCE DES CHOSES 21i'

bon cœur le rire de ses jolies dents. Lui-même, Pierre, à quatre mois de distance, se sentait, à peine se l'avouait-il, moins désolé, moins perdu qu'autrefois, si sa solitude lui restait aussi pénible, si l'absence de madame de Reynis lui infligeait une grande déception , s'il aspirait en vain à retrouver Suzanne.

Était-ce donc linfluence de l'année nouvelle, cette habitude d'espoir invétéré qu'elle apportait avec les calendriers neufs et leurs listes de saints et de jours? Il ne savait; mais ses souvenirs et ses regrets exhalaient moins d'amertume. lien voulait moins à la vie. Les gens lui semblaient meilleurs; ses amis, comme d'ordinaire, Hérard aussi, avaient donné à son fils des étrennes. Henri, selon sa coutume, avait fait des folies. Les petites Bernel avaient envoyé des bonbons ; madame de Reynis aussi, mais combien lointaine, hélas !

L'après-midi, Pierre, emmenant Yvon et Albine, se préparait à aller au cimetière. Il porterait à l'absente ses étrennes de fleurs, de grands bouquets et des couronnes qui embaumaient, d'un violent parfum, le cabinet de travail.

Déjà, il prenait son chapeau et ses gants, quand un coup de sonnette annonça une visite; et une jeune femme, introduite, entra.

— Vous! s'écria-t-il, troublé.

— Moi.

Et elle sourit : c'était Suzanne Dolbeau

Pierre, épanoui, ému, serrait entre ses deux mains la petite main gantée de Suède qu'elle lui tendait. Il la contemplait, joyeusement surpris, sans y croire encore. C'était bien elle, pourtant, en sa grâce élégante, toute gracieuse sous une robe neuve, son cou blanc sortant d'une fourrure fauve. Et plein d'étonnement et de plaisir encore, il répétait :

— Yous, bien vous ?

— Bien moi, répondait-elle.

— Gomme c'est gentil d'être venue 1 Je pensais que vous m'aviez tout à fait oublié. Les absents ont tellement tort.

— Vous n'êtes pas de ces absents-là, au contraire. J'ai besoin d'amis.

Et un peu de tristesse fêla le son clair de sa voix.

Il la dévisageait toujours, la trouvant plus jolie encore, se rappelant sa présence à l'enlerrement, touché du hasard qui la ramenait aujourd'hui, précisément, qu'il retournait là-bas.

— Mais vous alliez sortir, dit-elle.

— Nous allions au cimetière.

Alors, elle vit les bouquets couvrant les divans €t elle hocha doucement la tête.

— Si j'avais sul

Sans doute elle aurait acheté des fleurs, comme ce beau bouquet de violettes de Parme qu'elle

avait apporté, Pierre s'en souvint, pour l'enterrement de Claire.

— Je ne voudrais pas vous déranger, dit-elle, avec un geste de départ.

Il protesta, craignant qu'elle ne repartit aussitôt. S'il avait osé, il lui eût offert une place dans sa voiture; et justement, d'un ton indécis, elle demanda, en rougissant :

— Serai-je bien indiscrète si je vous demande de vous accompagner?

Il s'écria :

— Comme vous êtes bonne ! Vous me faites tant de plaisir! — Je n'osais vous le proposer, ajouta-t-il plus bas.

Et un trouble doux et singulier lui venait, de voir qu'il allait, à plusieurs mois de distance, refaire avec elle le même triste pèlerinage, mais, cette fois, moins douloureux que jadis...

Il l'avait fait asseoir et, remarquant qu'elle avait pâli un peu, il fit allusion à son voyage et à son retour. Elle n'était pas souffrante, au moins? Elle eut un geste vague, et avec un sourire pâle :

— Ce n'est rien, dit-elle, des chagrins.

Il demanda si cet ami avec qui elle voyageait?...

— Je vous conterai cela, fit-elle.

— Non, dites vite; vous savez que j'ai une grande amitié pour vous. Est-ce que votre ami, ce monsieur?...

Elle répondit :

— C'est fini. Il m'a quittée. Il se marie. Sa voix s'était un peu altérée.

— Vous souffrez, dit Pierre.

— J'ai souffert; à présent, c'est passé. Voilà ce que c'est que de s'attacher à quelqu'un, — fitelle, en essayant de plaisanter.

Mais sa lèvre tremblait un peu :

— Parlons de vous. Quel triste hiver vous avez dû passer !

Il répondit :

— Oui, j'ai été très malheureux.

Et après une pause :

— Je suis bien content de vous voir, fit-il avec effusion. Plus d'une fois j'ai pensé à vous. Je vous imaginais très loin, et cela me coûtait un peu. Je vous revoyais toujours, si prévenante, si délicate, le jour oiî nous avons conduit ma pauvre Claire là-has.

Il évita le mot cimetière, comme trop laid, trop dur à prononcer, et reprit aussitôt :

— Oui, ce jour-là, votre présence m'a fait un grand bien. Elle m'inspirait du courage. Après, cela a été dur. J'ai traversé une solitude affreuse. Enfin, cela va mieux maintenant, — fit-il avec un sourire voilé. — Et je suis heureux, bien heureux de vous revoir! — répéta-t-il avec plus de force, en lui prenant sa petite main gantée, qu'il serra.

Elle souriait, le regard doux, bon, un peu triste.

— Unjour de l'an, n'est-ce pas baroque de laire des visites? Mais il me semblait que vous ne m'en voudriez pas. Et je me sentais si seule!...

— Croyez-moi votre ami en tout et pour tout! dit-il d'un ton sincère.

Elle répondit à sa pression de main.

Le petit Yvon entrait. Suzanne l'embrassa.

— Comme il ressemble à sa mère !

Et ses yeux, instinctivement, montèrent du visage de l'enfant au grand portrait de Claire.

Il y eut un silence un peu grave jusqu'à ce qu'Albine parût. Alors on partit, après avoir entassé les fleurs dans la voiture.

Tout le long du trajet, ils parlèrent peu. Cependant Pierre apprit de Suzanne qu'elle avait repris sa place dans la maison de modes, chez Habncck. Et cette idée, qu'elle avait rompu avec son amant, lui fit plaisir, car cela lui permettrait de la revoir. Les roses et les violettes, qui emplissaient la voiture et chargeaient leurs genoux, répandaient une odeur profonde.

Et Pierre ne pouvait s'empêcher de songer à la différence de ces deux voyages au cimetière : le premier, comme un dur calvaire à pied, derrière un cercueil ; le second, mollement bercé en voiture,en un triste et doux souvenir de l'absente. Lui, ce jour-là, brisé de douleur et de fati<;ue;

aujourd'hui redevenu fort et jeune. Suzanne alors en sévère robe de deuil ; aujourd'hui en gracieuse robe neuve. En ce temps, ils marchaient silencieusement; à présent, ils parlaient et se souriaient, le cœur plus à l'aise. Suzanne pourtant souffrait peut-être, pensait Pierre, mais il n'en était qu'à demi affligé, dans son naïf plaisir de la revoir.

Et attendri par cette surprise du hasard qui les rapprochait, il la trouvait charmante d'être venue si à propos. Il se rappelait la gracieuse impression qu'elle lui avait laissée, en partant. De tout temps, elle l'avait intéressé. Il déplorait son sort. Jolie et bonne, elle eût pu avoir une existence meilleure, un vrai mari, des enfants; au lieu d'être vouée, après une première séduction et un premier abandon, toute jeune, à l'insécurité de liaisons comme la dernière. Pierre la plaignait, pour sa vie dévoyée, à laquelle tant d'autres vies de femmes ressemblaient. Il s'indignait de la lâcheté de celui qui, le premier, l'avait séduite et abandonnée. Encore, elle avait pour elle la jeunesse, la grâce, et ses doigts de fée, qui en faisaient une des reines-ouvrières de Paris. Combien d'autres roulaient dans des bas-fonds de misère, à la rue, à la Seine !

Et il en éprouvait pour elle un sentiment plus doux et plus fort, qui échauffait tout son cœur.

On arriva devant la grille; ils descendirent.

Dans l'immense nécropole, vide de tout être vivant, Pierre, Suzanne et Albine s'avançaient, les bras chargés de fleurs. Yvon lui-même avait voulu en porter et tenait gravement un gros bouquet de roses. Alors Pierre s'efforça de tendre ses souvenirs, et de reporter ses regrets vers la morte. Sa tombe apparut, entre tant d'autres ! Aidé par Suzanne, il y déposa les fleurs, étrennes tristes; son angoisse était moins grande qu'il n'aurait cru. Les souvenirs nets, implacables, qui le hantaient jadis, les visions de maladie et de mort, s'étaient peu à peu effacés : Claire lui apparaissait dans un passé éloigné, comme une douce et touchante figure d* autrefois, une femme d'exil. Elle lui semblait alors meilleure, parfaite, un être d'élection et de rêve.

Ainsi, pensa-t-il, elle s'anéantissait peu à peu en son âme. Jour à jour moins présente, elle s'en allait. Et, chose terrible à avouer, c'était presque un soulagement pour lui. Cela le navrait de sentir qu'elle le hantait moins, et cependant il en était comme attendri, soulagé.

Quand toutes les fleurs furent déposées, Pierre dit à Yvon :

— Dis adieu à ta mère.

Mais l'enfant n'entendit même point, ne répondit point.

— Ah! — dit Albine, branlant sa vieille tête, — les enfants, c'est si petit, ça oublie.

Pierre, affligé, rêvait devant ce grand cimetière vide, désolant dans son abandon, sans un être vivant. Il songea à tous ceux qui, dans la rue, fêtaient l'année nouvelle, et qui avaient là un frère, une sœur, un mari. Il se dit que lui-même continuait à vivre, à travailler, à agir, à s'intéresser à d'autres êtres qu'à lui, à madame de Reynis absente, à Suzanne ici même.

Et il pensait, avec un soupir :

« Oui, les petits enfants ! Mais les grandes personnes elles-mêmes ! Hélas 1 Tout le monde oublie! »

La visite imprévue de la jeune femme, leur visite au cimetière, traversèrent, comme une apparition heureuse, la vie morne de Pierre. Il resta frappé d'une impression vive. Le charme de ce pèlerinage, ensemble, vers la mort, se continua en lui. L'odeur des fleurs mortuaires et la jeunesse de Suzanne s'associèrent, poétiquement, dans son souvenir,

— Quand vous reverrai-je? — lui demandat-il, lorsqu'il l'eût ramenée en voiture, chez elle.

— Mais, je suis accablée de travail chez Habneck; je sors très tard.

— Je vous gênerais peut-être..., — dit-il, croyant la réponse évasive.

Mais elle, avec un sourire :

— Oh! non, maintenant mon peu de temps libre m'appartient.

C'était vrai, elle était seule et maîtresse d'ellemême. Il s'en réjouit.

— Eh bien, dimanche?

Elle lui promit de venir; puis, indisposée, no put tenir sa parole. Pierre avait disposé du dimanche suivant pour un ami. Alors il se rejeta sur les sorties de chez Habneck, le soir. Ne pourrait-il l'attendre, un soir? Elle consentit, sans embarras; mais l'heure n'ayant rien de certain, elle ne voulait pas qu'il patientât dans la rue. — Il offrit de se retrouver dans un café. Elle s'y prêta de bonne grâce.

Et ce soir-là, Pierre, à qui Henri tenait compagnie, attendait depuis assez longtemps déjà. De rares paroles coupaient leurs longs silences.

Le gaz jaune épandait une mélancolie dans l'atmosphère chargée de fumée; et l'éclat des glaces, des dorures, des verreries et du marbre hypnotisaient le regard, tandis que la chaleur lourde stupéfiait le cerveau. Des buveurs isolés bâillaient, pleins d'ennui. Des joueurs de cartes et de dominos trahissaient leur plaisir égoïste, de tuer le temps hors de chez eux et loin de leurs femmes ou de leurs maîtresses. L'entr'acte d'un théâtre voisin jetait dans la salle des habits noirs, qu'une sonnette rappelait bientôt. Quand '/ouvrait la porte et qu'une femme, suivie d'un cavalier, entrait, Pierre et Henri machinalement levaient la tête.

Pierre songeait. Ce rendez-vous, si naturel et innocent qu'il fût, le troublait d'avance. Ilressen-

tait une impatience singulière. Depuis qu'il avait revu Suzanne, il pensait constamment à elle, à son visage clair, à ses ciieveux blonds d'or; il revoyait la forme de son corsage, les plis de sa robe quand elle marchait. Il croyait respirer encore son parfum de jeunesse et contempler ses yeux, d'un bleu d'eau trempé de soleil.

— La voilà, dit Henri.

Suzanne parut. Elle s'assit, gaîment. Ses yeux gardaient encore un peu de la fièvre du travail, son teint une animation nerveuse. Pierre fut tout remué par sa présence, reconnaissant de la franchise avec laquelle elle était venue.

— Que désirez-vous prendre, une glace?

Elle dit oui, tout bas, avec le petit sourire d'un enfant qui ferait semblant d'avoir honte de sa gourmandise.

Et il fut heureux de voir le garçon glisser un petit banc sous les pieds de Suzanne, s'empresser, apporter la glace qu'elle entama joliment, à petits coups de cuiller; sa bouche fine et rouge, au contact du froid, se fermait en un petit sourire sensuel, Pierre, à la voir, se sentait plus jeune, réconforté.

Était-ce le milieu, le chaud et vulgaire bienêtre, l'hospitalité à tout venant du café? mais entre Suzanne et Henri, il n'éprouvait aucune gène. H lui semblait qu'ils étaient là depuis très longtemps, tous trois en parfaite harmonie. Quel

mal faisaient-ils? Tout cela n'était-il pas simple, naturel? Et dans sa bienveillance, il lui coûta de refuser à la marchande de roses qui passait, — n'osant acheter un bouquet à Suzanne, comme à une fille.

Mais Henri, discret, se leva. Elle, d'un vif coup d'œil de femme, regarda l'heure à l'horloge. Pierre comprit : il était tard, elle devait rentrer; il ne voulait pas prendre sur son sommeil. On partit, et à la porte Henri prit congé.

Pierre offrit son bras à Suzanne ; ils firent quelques pas en silence. Alors, le sans-gène et la liberté d'esprit qu'il possédait, dans l'intimité du café, tombèrent dans le noir de la nuit, la solitude parmi les passants inconnus; il se sentit timide. Inconsciemment elle s'appuyait à son bras, semblait lasse. Un sentiment doux naquit en lui, de protection et de bonté. Puis le silence persistant lui inspira une inquiétude légère. A quoi pensait-elle? Il n'osa le demander. Des mots lui venaient qu'il n'osait dire.

L'air était encore vif, mais pur ; les étoiles scintillaient, froides, dans un ciel très haut.

— Comme il fait beau î murmura-t-il.

— Oui, dit-elle avec un accent affectueux.

Cet accord lui fit plaisir : il eût souhaité une entente absolue de leurs goûts, de leurs sentiments; et en même temps, sentant bien qu'ils étaient étrangers l'un à l'autre, séparés par tant

de choses, il hésitait, craignant d'émettre une pensée, une opinion qu'elle ne partageât point.

Son petit bras posé sur le sien lui causait un plaisir. 11 eût voulu se promener ainsi des heures, prolonger le charme de leur brève et fragile rencontre. En même temps, remué dans l'être par ce contact, ce frôlement du corps de Suzanne, il s'imaginait qu'elle était sienne, qu'il la ramenait au logis, où le grand lit les attendait, dans l'ombre des rideaux.

Attristé par l'impossible, il se répétait : « Que m'est-clle? Que lui suis-je? Rien. Des étrangers. Nous allons nous séparer, rentrer seuls. Pourquoi n'unissons-nous pas la mélancolie de nos cœurs; pourquoi, sans une parole, sans une explication, ne joignons-nous pas, en des baisers d'étreinte silencieuse, la jeunesse de nos corps ? »

La conscience de son isolement le tortura. Cependant, à marcher deux ainsi, il goûtait l'ombre d'une joie.

Il héla une voiture, malgré les refus de Suzanne, afin de lui éviter une plus longue fatigue. Elle lui fit place à côté d'elle, et avec un sourire de gronderie.

— Pourquoi faites-vous cela ?

— J'ai tant de plaisir à vous reconduire. Je vous dois une si bonne soirée.

Et son cœur se débondant, il dit sa vie, si triste, le grand vide, la détresse de son veuvage.

Il lui avait pris sa main, qu'elle ne retirait pas.

— Mais pardon, je ne vous parle que de moi, quand vous aussi avez vos peines.

— Je n'en ai plus, dit-elle ; non, je vous jure. Sa voix paraissait calme. Mais, si elle n'aimait

plus son ancien amant, sans doute elle souffrait encore de l'abandon, par orgueil.

S'ils pouvaient, rêva-t-il, se consoler mutuellement?... Et le désir de possession remonta en lui, triste et doux.

La voiture s'arrêta devant la maison oii Suzanne demeurait, chez une vieille parente. Ils descendirent et se serrèrent la main. La porte s'ouvrit sur un trou d'ombre, où Elle entra; puis le heurt sourd de la porte tomba sur le cœur de Pierre. Il remonta en voiture. Il fermait les yeux, s'imaginant qu'elle était encore là, près de lui, le frôlant de sa jupe, et qu'il percevait la tiédeur vivante de son corps.

Il rouvrit les yeux, vit le coin noir, le vide. Ce fut une courte détresse suivie de mélancolie profonde .

Seul, toujours î

Par la fenêtre ouverte entrait Fair tiède et le soleil Pierre s'accoudant, contempla le grand iardin : « Bientôt le printemps ! » Et une ailetresse mystérieuse allégeait son cœur, comme si le ciel bleu, les petits nuages blancs contenaient en eux-mèmeslamoitié du bonheur.L autre moitié n'était-elle pas d'aimer et d être aime? « Et le beau temps pour cela? »

Il se voyait, au bras de l'aimée, partant, comme autrefois, en couple jeune, pour les bois sans feuilles et sans bourgeons encore. Mais cette aimée imaginaire, qui était-elle? Il l'évoquait sous une épaisse voilette, restant mystérieuse invisible, inconnue. Qui donc? La Claire d autrefois ? Madame de Reynis, l'amie absente d aujourd'hui ? Ou l'amoureuse de caprice de demain, Suzanne peut-être ?

Suzanne, oui, c'était elle; trahie par son parfum, il la reconnais sait, l'épaisse voilette otee. —

Sa maîtresse? — Plût à Dieu qu'elle le devînt f Car elle était désirable entre toutes, et préférable, puisqu'aussi bien, il n'en avait quetrop conscience, il n'éviterait pas cette liaison amoureuse, quelle qu'elle fût,que son cœur avide, ses forces d'homme jeune appelaient. En vain, une éducation austère et catholique, une crainte héréditaire de la femme lui rappelaient, comme lorsqu'il était enfant, la peur du péché, les souillures, la raison de Pierre, son bon sens viril et réfléchi repoussaient cet enseignement inhumain.

Il se sentait fort, il se sentait sain, il se sentait pur. Qu'avaient-ils donc de coupable, ces instincts de vie qui remontaient en lui, rendaient son épiderme plus sensible au contact des choses, ses nerfs plus vibrants ? Si la nature de l'homme était d'être attiré irrésistiblement vers la femme, si sa loi était de s'unir à elle pour le plaisir ou la procréation, en quoi cela était-il vil et impur, comme renseignaient les prêtres? Non, non; elle était monstrueuse, cette horreur chrétienne de la femme; il n'avait rien de laid, cet instinct du désir.

Sans doute, il était triste que l'homme ne vécût pas fidèle uniquement au souvenir, à la mort. Mais qu'y faire?

Et Pierre, sentant en lui se récliauITer et monter le sang printanier, le même qu'aux fleurs et qu'aux arbres, la grande sève des forces, n'é-

prouvait plus pour son corps ce mépris et ce dégoût des jours noirs. Il était beau, noble et admirable au contraire, cet organisme si simple et si savant ! Il regarda ses mains, admira le grain ferme de la peau, les mailles du tissu blanc, les veinules bleues charriant la vie. En pensée, il se vit nu et robuste. Il songeait aux jeunes Grecs d'autrefois, aux beaux combats des lutteurs, à leurs corps assouplis et frottés d'huile.

Et tout naturellement, il repensa à Suzanne, si jeune, si femme, si vivante, avec sa grâce fine et sensuelle un peu.

Comme elle différait de madame deReynis 1 Son éclat de jeunesse semblait rendre plus indécis et plus voilé le charme de celle-ci, qui apparaissait d'autant plus reculée, inaccessible, tandis que Suzanne avait quelque chose de vif et de suave, qui appelait le désir, et s'offrait à lui. Madame de Reynis montrait le calme doux et bon qui sied aux amies. On se fût confié à elle. Elle inspirait l'envie des longs entretiens, des sérieuses promenades. Suzanne exerçait une séduction toute physique, qui, rien qu'à la voir, donnait envie de la prendre à pleins bras et de la baiser doucement sur les lèvres.

Qu'il serait bon de revivre et d'aimer en elle ! Quelle fraîcheur et quelle pureté, sa peau I Quel joli corps que le sien !

Et la pensée de Pierre évoquait des charmes

voilés, suivait en imagination Suzanne dans les jolis actes de sa toilette. Non ! la chair n'était point vile ; il n'y avait rien de bas dans l'homme ni dans la femme. Tout était beau, bon, naturel et sacré.

Les fonctions de la vie n'avaient rien d'impur, elles étaient chastes, au contraire, et rien n'était plus grand que cette attraction mystérieuse du sexe, cette prodigieuse et simple communion, qui de deux êtres, étrangers d'âme et de corps, faisait deux amants joints, unissant étroitement leurs lèvres et leur sang.

A cette image, Pierre troublé rougit comme un enfant. Il tendit ses bras et aspira l'air largement. Un attendrissement subit lui mit presque les larmes aux yeux. Dans le grand jardin, sous la tiédeur du soleil, un massif vert bourgeonnait déjà.

— Bientôt les lilas, murmura-t-il. Et le printemps, le printemps !

Il ressentait comme une ivresse, un besoin d'agir, de parler, de rire. Son cœur s'épanouissait. Il souhaita éperdùment de ne plus souffrir et d'être heureux.

Le jour, séparé de Suzanne, le désir de Pierre était franc et net. La nuit semblait l'alanguir, ce désir. En gagnant les rendez- vous, — plus espacés encore qu'il n'eût voulu, — le long des rues noires, au milieu de ces ombres humaines, sans doute, elles aussi, en quête d'amour, Pierre sentait mollir son cœur. Des scrupules de pudeur et de délicatesse se glissaient alors en lui.

D'abord, la crainte d'engager sa vie, de troubler celle d'une autre. Puis, le doute que Suzanne, au sortir d'une déception d'amour, pût de sitôt l'aimer. Et aussi une petite honte à l'avoir connue du vivant de Claire, et le souvenir de la morte, en tiers, le gênant comme un reproche. Ensuite," le malaise de mal agir, de tromper en quelque sorte l'amitié de madame de Reynis. Mais en quoi? Cela, il n'eût pu l'expliquer, le sentait, en souffrait. Enfin, aimait-il Suzanne? Ne la désirait-il pas, seulement? En ce cas, ne valait-elle pas

mieux qu'un coup de cœur et de sens ; n'était-ce pas l'avilir un peu, que de la convoiter uniquement comme maîtresse charnelle? N'y avait-il pas des filles, pour cela? Mais elles lui répugnaient ; ce qui précisément le charmait dans Suzanne, était son air délicat, sa grâce discrète.

Entré dans le café oii ils se retrouvaient d'ordinaire, ses scrupules commençaient à faiblir. De quoi s'inquiétait-il ? Yis-à-vis de Claire et de madame de Reynis, il était libre. En quoi pouvait-il leur faire injure? Après tout, il n'était qu'un homme, asservi à la nature. Elle, d'ailleurs, n'était pas moins libre que lui. Elle n'était pas vierge, ni mariée. Elle s'appartenait, était la mai tresse de se donner.

La porte s'ouvrait. Et Suzanne apparue, Pierre ne songeait plus qu'à elle, au bonheur que ce serait, de l'avoir toute à lui.

La difficulté de se déclarer l'intimidait; n'étant plus un adolescent, il craignait de paraître ridicule, ou choquant. Mais la présence de la jeune femme et son sourire le rassuraient, comme un gage de sympathie et d'abandon. Serait-elle là, s'il lui était indifférent?

Il risqua des insinuations, paroles tendres, confiantes, demi-aveux, contacts où se prolonge une poignée de main, un frôlement de bottines, toutes les petites ruses de guerre du mâle. Le plus souvent, l'instinct le portait, naturellement.

Elle n'opposait à cette tactique ni coquetterie, ni défense féminine. Elle s'y prêtait même, comme sans rien voir. San; doute, son ancien amour lui était devenu indili'érent, ou, par fierté, elle en écartait le souvenir; peut-être aussi oubliait-elle, avec cette profondeur d'oubli qu'ont les femmes, en pareil cas.

Une fois, dans la voiture, Pierre, lui ayant pris la main, la garda tout le long du trajet. Cette privante lui resta acquise, dorénavant. Et même, sous prétexte de réchauffer cette petite main froide, il la dégantait, l'enveloppait nue, de ses doigts.

Peu à peu, leurs rendez-vous se rapprochèrent, Tinrent tous les deux ou trois soirs. Alors, dans cette heure tardive qu'ils passaient ensemble, énervés par le poids de la journée vécue, ils se virent envahis, chaque soir un peu plus, d'une sor!e de langueur sentimentale. D'abord, à l'arrivée, quelques secondes, parfois même quelques minutes, ils restaient étrangers l'un à l'autre, neutres; puis, à un regard, aune intonation, le fluide inconnu, le courant mystérieux s'établissait entre eux. Alors s'unissaient leurs affinités secrètes; lc*urs paroles répondaient à leurs pensées; ils se devinaient à travers leurs silences, et se sentaient attirés par une force.

Ils s'exprimaient souvent sans suite, ni lien apparent, sûrs de se comprendre. Une nuit, ren-

trant très tard, la pluie claquait aux vitres de la voiture, une mélancolie nimbait les réverbères, Pierre vit Suzanne songeuse, la devina loin de lui, et jaloux du passé qu'elle regrettait peutêtre, il murmura :

— Comme on a dû vous aimer !

Elle répondit, sans s'étonner, avec une douceur triste :

— Vous voyez bien que non, puisque me voici seule.

— Cela ne prouve rien, dit-il.

— Non?

— Non. Qu'a de commun la vie avec l'amour? On se marie, on se range, on se quitte; questions d'affaires. En a-t-on moins aimé? L'amour devrait toujours rester en dehors des intérêts et des égoïsmes de la vie. Il se suffit à lui-même, n'a que lui pour but.

Et il cita ce mot d'un rare écrivain : « L'amour ne donne rien, ni force, ni courage, ni bonheur même; il ne sert qu'à aimer! »

Suzanne hocha la tête ; et comparant son propre abandon avec les soins fervents dont il avait entouré Claire :

— Pourtant, vous, vous aimiez, et vous vous êtes dévoué !

Il sentit l'éloge, en fut gêné. Aussi, comme quelqu'un qui s'excuse du bien qu'il a fait :

— Oh ! moi, j'étais alors très jeune ; et ce sont les circonstances...

— Non ! c'est qu'il y a des natures généreuses et d'autres qui ne le sont pas.

Il fut touché, et même un peu confus; car l'affection qu'il portait à Suzanne, en ce moment, n'était-elle pas égoïste?

— L'amour a tant déformes, murmura-t-il.

Et il pensait au sien pour elle, tendrement sensuel.

Un silence régna. Il respirait le fin parfum qu'elle exhalait. Elle avait détourne la tète, et sa nuque blanche le troublait, comme un peu de nudité. Il eût voulu y poser ses lèvres. La tentalion devint si forte, qu'il murmura, sans pouvoir se contenir — et sa voix en fut comme oppressée :

— Est-ce qu'on sait comme il vient, l'amour? Est-on responsable? Pense-t-on au lendemain? On aime tant qu'on aime, voilà tout; et quand on n'aime plus, on a aimé !

Elle s'était retournée, et elle le regardait d'une façon inquiète et pénétrante. Le devinait-elle? Il crut lui voir, dans l'ombre, un faible et étrange sourire :

— Mais... est-ce bien l'amour? — dit-elle tout bas.

— Quoi donc, alors?

Elle le regardait toujours, mais plus mollement, sans répondre.

— Quoi donc?...

Elle baissa les yeux, troublée. Et il crut lire sur son visage : « Ce n'était pas l'amour, non, qu'il exaltait, mais le désir et le plaisir. » — Choses bien humaines, pourtant!

Aussi, lui prenant les mains et les lui serrant inconsciemment, sincère à celte minute, dans la fièvre des sens :

— Qu'est-ce que c'est donc, ce que l'on éprouve auprès d'une femme bonne et charmante comme vous, ce que je sens quand je vous parle, quand je vous regarde, en cette minute où je tiens votre main dans la mienne, oii je vous respire, oij je vous appelle de tout mon être ?

Il sentit ses mains, réunies dans les siennes, trembler et se débattre, comme les ailes d'un oiseau captif ; elle ne le regardait pas, elle ne lui parlait pas.

— Suzanne!... implora-t-il.

Elle ne l'aimait pas, sans doute ; elle aimait encore l'autre, peut-être. A cette idée, son cœur lui fit mal. Il reprit vivement :

— Est-ce que vous doutez de moi ? Mais dès le premier jour, vous m'avez plu ; c'était chez Habneck, vous en souvenez-vous ? il y a deux ans. Depuis, en une circonstance cruelle pour moi, vous vous êtes montrée bonne et délicate.

Pendant votre voyage, je pensais à vous. Depuis que vous êtes revenue, c'est mon seul bonheur de vous voir ; vous remplissez ma solitude, vous me faites aimer la vie !

11 rouvrit les mains, lui rendit la liberté ; et tristement, honteux de plaider ainsi pour luimême :

— Je ne veux pas vous faire de peine ! Si je vous ai déplu, pardonnez-moi. Je ne voudrais pas vous voir souffrir, pour rien au monde. Je vous aime trop pour cela, .l'aurais dû penser... Sans doute, les bons moments que vous me permettiez de passer avec vous n'étaient qu'amitié, charité de votre part. Que suis-je pour vous, un indifférent?

Elle tourna vers lui ses yeux ; ils étaient humides et languissants, pleins de reproche.

« Ingrat! » semblaient-ils dire.

Ému, il l'attira vers lui, et elle, avec une douceur touchante, tendit sa joue et reçut son baiser. Il tressaillit, charmé, et l'enveloppa de ses bras; elle ne résista point. Ce fut comme le don symbolique d'elle-même, et si simple, si empreint de déhcatesse et de générosité, en un silence qui marquait si bien sa clairvoyance, que Pierre, ému aux larmes, le pressant toute sous ses lèvres, oublia tout pour elle, en cette seconde, l'adora passionnément, sans désirer plus, trouvant le bonheur dans le néant de ces baisers.

Mais la voiture s'arrêtait. Déjà la séparation, forcée, ironique et cruelle, ouvrait le vide, entre eux. Suzanne avait lestement sauté à terre, et, sous la pluie, indéfînissablement, elle souriait; tandis que, devant la maison fermée pour lui, oiî elle demeurait avec sa tante, il prolongeait vainement l'adieu, l'étreinte de leurs mains, que mouillait l'averse.

— Je vous écrirai, lui avait dit Suzanne, au lieu de lui fixer un rendez-vous.

Essayait-elle de se reprendre ? Éprouvait elle quelque embarras à le revoir de sitôt ? II ne le sut et attendit, amusant son impatience du joli souvenir de cette soirée. Il passa une semaine hors de chez lui, déjeunant ou dînant avec des amis, tant son intérieur lui semblait maussade, tant le travail le séduisait peu. C'était la tristesse de son cabinet de travail surtout, qu'il redoutait, le regard mélancolique du grand portrait de Claire.

En vain avait-il envie de lui dire : « Ne sois point jalouse, je n'aime que toi. » Un remords lui soufflait : « Ce n'est pas vrai, je l'aime d'une tendresse morte, d'un regret, d'un souvenir. Je l'oublie peu à peu. Bien pbis ! je vis, je cherche le bonheur, le plaisir, une existence meilleure ; n'est-ce pas inférieur, bas ? »

Puis le souvenir de Suzanne lui revenait, gri-

sant comme un parfum, doux comme un baiser ; et la conviction qu'il obéissait à un instinct légitime, ne faisait tort à personne. Cela le disposait à une grande bienveillance, il eût voulu être heureux et que tout le monde le fût.

Même il en arrivait à trouver doux et très supportables ses rapports avec les siens.

Il recevait d'eux le même accueil, presque affectueux, mais peu ouvert. Il dînait de loin en loin aux Ternes, retrouvant à table la figure commune du lieutenant Morlet, ou celle, plus accorte, du capitaine Desportes. Pierre s'imagina, il ne sut pourquoi, que ce dernier plaisait à Annette. Sa présence, en tout cas, semblait agréable aux Jorieu. Le grand regret de Pierre était de connaître si peu sa sœur; le hasard ne leur fournissait que de courts instants d'entrevue ; madame Jorieu, vraiment, semblait se défier de lui, redouter pour Annette son influence.

Aussi fut-il très surpris, un jour qu'il traversait le Parc Monceau, de voir venir, en sens inverse, sa sœur, par miracle seule avec la servante. Il en fut tout joyeux ; car chez ses parents, même seule avec lui, gauche et sérieuse, elle semblait lui res ter étrangère, et ils n'échangeaient que des banalités.

Elle rougit en le reconnaissant et sourit timidement.

Et lui, heureux de vivre en ce moment, se sen-

tit plein de sympathie et de pitié pour elle.

— Où vas-tu comme cela? — demanda-t-il en lui serrant gaîment la main.

Et ce tutoiement lui sembla doux et étrange, car il ne la connaissait presque point, ne se la rappelait qu'enfant.

Elle répondit, un peu embarrassée :

— Je reviens de chez notre tante Maurer, ma mère n'a pu m'accompagner ; elle a été prise d'une migraine.

— Ah ! c'est fâcheux ! — et en lui-même il se réjouissait vaguement de la voir pour une fois, en tète-à-tête. La bonne se tenait derrière, un peu.

— Comme il fait beau, dit Pierre, c'est une bonne idée que nous avons eue, de passer par le Parc Monceau, et de nous y rencontrer.

Elle eut ce même sourire doux, effacé. Il comprit qu'elle n'osait, ne savait parler.

— Regarde ces jolis arbres roses, dit-il; il y en avait de pareils dans notre jardin, à Nîmes, autrefois, te rappelles-tu, il y a huit ans?

— Oui, dit-elle.

Il hâta un peu le pas, laissant la servante derrière.

— Tu avais alors douze ans, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Et tu portais une robe rose à broderies bleues, je m'en souviens.

Elle ne répondit pas, un peu gênée.

Il la regardait ; elle avait des yeux sans flamme, mais d'une grande douceur ; un peu de vie y montait, et ses pommettes restaient roses, d'un trouble qu'elle ne s'expliquait point. Cet entretien avec son frère la troublait, comme si elle faisait mal, et cependant elle en ressentait un secret et singulier plaisir.

— Depuis ce temps, dit Pierre, je ne t'ai revue qu'une fois, avant mon départ pour Paris, te souviens-tu?

Elle dit encore oui, tout bas. Bien qu'ignorant pourquoi son frère avait quitté autrefois sa famille, elle avait bien deviné, au silence et à la tristesse des siens, que ce départ avait eu des causes mystérieuses, profondes, mais lesquelles ? Cela l'avait tourmentée souvent.

— Oui, reprit-il pensif; depuis ton enfance, nous ne nous sommes guère revus. Plus d'une fois en y songeant, cela m'a fait de la peine. Et toi, tu m'avais oublié, peut-être ?

— Oh non ! — fit-elle vivement. Et son visage s'éclaira. — Tous les soirs je priais pour toi, mon frère.

» — Vrai 1 Chère sœur!... et qui t'avait dit de prier pour moi; est-ce notre mère?

Elle parut embarrassée, rougit, et secouant la tête, très bas :

— Non, personne !

— Moi aussi, je pensais à toi, — dit Pierre, et baissant la voix : — Dis-moi, est-ce que tu te plais à Paris ?

— Je me plais partout.

— Tu es donc heureuse?

Son embarras redoubla; mais avec une grâce timide, levant les yeux vers lui :

— N'est-ce pas mon devoir? Comment ne le scrais-je pas ? avec nos parents ?

— Sans doute ! fit Pierre. Mais ne serais-tu pas contente de te marier?

Elle devint rouge comme le feu, puis d'une voix troublée, mais avec un accent d'âme pure :

— Notre père et notre mère en décideront, ils ne pensent qu'à mon bonheur.

— C'est vrai, tu es une bonne fille, sage et obéissante, fit-il.

Il sentit un attendrissement. N'était-elle pas dans le vrai ? N'était-ce pas la vie simple et juste? Et cependant il ne pouvait croire qu'elle fût tout à fait heureuse, tant elle semblait contrainte, sans doute continuellement comprimée.

— Je suis heureux de t'avoir rencontrée, dit-il après un silence.

Et il eût voulu pouvoir se confier à elle, qu'elle vît bien qu'il était un brave cœur aimant. Tous les secrets qu'il devait garder lui pesèrent sur le cœur.

Ils arrivaient au bout du jardin. La bonne se

rapprocha. Une petite mendiante accourut, des bouquets de violettes d'un sou en main.

— Fleurissez votre demoiselle, monsieur, cela TOUS portera bonheur !

— Crois-tu ? — demanda Pierre à Annette , en souriant.

Et il lui offrit un de ces petits bouquets de pauvre.

— Merci, dit-elle, avec un bon regard.

Et le portant à ses lèvres, elle le respira.

— Au revoir, — Annette, dit-il, ému. — Il n'a guère de parfum, n'est-ce pas ? N'importe, ne le jette pas.

— Oh ! Je le garderai ! — dit-elle vite et très bas.

Et sur un dernier signe de tête, elle s'éloigna.

Sa robe n'avait point d'élégance, quelque chose de dévot sortait de sa démarche. Et cependant, pensait Pierre, elle avait quelque chose d'indéfinissable, en son effacement : une grâce discrète du cœur.

Il soupira, songeant à la vie, qui sépare au lieu d'unir

Cependant Suzanne n'écrivait pas, n'avait pas; répondu à deux lettres. Il l'avait attendue en vain^ le soir, au café oij ils se donnaient rendez-vous. Il l'attendit, une nuit, à la porte même d'Habneck.

La vie confuse des lumières — réverbères papillotant sur place, lanternes courantes des voitures — le bruit sourd de Paris, les formes des passants, le rire des filles qui battaient le pavé, lui inspirèrent un sentiment de malaise, et presque d'anxiété. Il se sentait à l'étroit dans cette rue, au milieu de ces indifférences, et gêné des contraintes que lui imposait ce milieu factice. Il souffrait de ne pouvoir parler tout haut, s'il lui plaisait, chanter, siffler. Un besoin d'expansion, de déploiement de forces, se levait en lui, qu'il comprimait. Sa jeunesse remontée l'étouffait; et dans l'attente de Suzanne, à la pensée qu'il allait la voir et lui parler, qu'elle le repous-

serait peut-être, le congédierait, une souffrance lui serrait le cœur, indiciblement.

La porte s'ouvrit, encadrant une silhouette aimée. Suzanne, enfin !

Elle ne parut pas étonnée, lui prit le bras sans parler. Ils firent ainsi quelques pas.

— Ce temps m'a semblé long, — dit doucement Pierre ; — pourquoi donc ne m'avoir pas répondu?

Elle leva sur lui des yeux bons et affectueux, sourit.

— Vous savez que je vous aime, pourtant 1 Et il lui serra doucement le bras.

Une sorte de timidité lui venait maintenant, de ce silence, dans la rue. Il éprouvait la difficulté de se remettre au môme point d'intimité que la dernière fois, tant il sentait ses gestes et ses mots bornés, peu à l'aise, en pleine lumière de boulevard, au milieu des passants. Il fît un mouvement pour héler une voiture, mais elle :

— Non, je vous en prie.

Il en eut un dépit, n'insista pas.

Mais, comme pour le dédommager, elle s'appuya davantage à son bras. Aussitôt il redevint joyeux, avec une mobilité déjeune homme, dont lui-même s'étonna. Et il se disait que ce serait bien doux, là, tout de suite, devant tous, de lui ceindre la taille de ses bras et de rapprociier leurs lèvres. Éperdûment, il souhaita d'unir leurs solitudes. En même temps l'idée de monter en

quelque hôtel, de partager une chambre inconnue, le hanta, brutale ; mais il l'écarta aussitôt avec dégoût, comme vulgaire, et ravalant leur tendresse.

Elle s'appuyait plus mollement à son bras : d sentait la tiédeur de son épaule. Qu'est-ce donc qui les séparait? Ne s'était-elle pas promise, par son baiser, la dernière fois ?

— Je ne vous fatigue pas ? dit-elle.

Il serra plus fort le bras qu'elle appuyait sur le sien.

— Je vous porterais, dit-il en souriant ; voulezvous que je vous porte?

Elle répondit en rougissant :

— Je suis un peu lasse.

Aussitôt il comprit, et soudain éprouva comme une gêne attendrie ; le sens de leur séparation s'expliqua, pudiquement. Non, elle ne s'était point retirée de lui, avait obéi seulement à une impulsion délicate en ne le renvoyant pas, souffrante. Et il éprouvait une affectueuse pitié de la sentir faible et fragile comme toutes les femmes, n'échappant pas aux humiliations de son sexe.

— Alors, permettez-moi de vous mettre en voiture, dit-il.

Et il pensait : « Je ne monterai point. » Il éprouvait comme un tendre respect d'elle.

Il appela un fiacre, installa dedans Suzanne, referma sur elle la portière ; elle semblait le r©-

mercier d'un sourire touchant. Il demanda :

— Ne viendrez-vous pas déjeuner avec moi, chez moi, dimanche prochain? Vous me feriez tant de plaisir !

Elle hésita, sourit, dit :

— Peut-être.

Et il lui baisa la main.

— Vous viendrez, n'est-ce pas?

Les quelques jours qui séparaient Pierre du rendez-vous lui semblèrent longs à s'écouler. Le dimanche matin, il envoya Yvon, mené parAlbine, déjeuner chez Henri ; congédia la cuisinière, de façon à rester seul avec Suzanne : ils se serviraient eux-mêmes et ce serait un amusement. Il avait mis des fleurs partout; et dans la jeunesse et la force de son désir, il ne pensait à personne autre ni à rien, qui ne fût elle.

Il y eut un long-, li'os long silence. Les fleursexhalaient un parfum tendre.

Dans le coin d'ombre du divan, la vie confuse du jeune groupe avait cessé de palpiter et s'immobilisait étrangement. Suzanne et Pierre, d'une tension de nerfs désespérée, s'efforçaient de prolonger encore quelques secondes la conscience de leur étreinte, hélas! éphémère. Graduellement s'éteignait leur ivresse. Des limbes fluides les baignaient encore, une langueur qui fît place à une sorte de tristesse physique. Ils éprouvaient alors — sensation inattendue — au lieu de joie, une gène de leur trahison posthume, car le grand portrait de Claire les regardait, de ses yeux fixes.

Des suggestions d'outre-tombe, la peur et la certitude de mourir à leur tour, les émurent. Ils se cramponnèrent au présent, s'écoutèrent et se sentirent vivre. Et leur faute même les rassura :

cette irrésistible, irréparable possession de deux êtres jeunes, que leur sang, comme un vin fort, avait grisés. « Grisés, pensa Pierre, sans que seulement leur volonté résistât ! » Et à s'avouer combien l'acte avait été fatal, inévitable, il se reconnut un être faible, infime, asservi à de redoutables lois. Du moins, l'instinct suprême, plus fort que tout, l'instinct de vie l'absolvait presque. Aussi n'eut-il plus de remords, mais seulement une mélancolie que cela fût ainsi. S'étant justifié, il chercha la paix dans son cœur, sans la trouver. Une pudeur intime souffrait en lui.

Alors par pitié, attendrissement, légitime désir du bonheur, et crainte de se sentir à nouveau seul, il étreignit câlinement la jeune femme et lui baisa les lèvres.

Elle le contemplait silencieusement, les yeux pleins de larmes qui ne tombaient pas.

— Chérie ! dit-il, pourquoi?... non, ne pleurez pas.

Cette tristesse le toucha : elle répondait à la sienne, idéalisait leur contact.

Il comprit qu'elle avait honte de s'être livrée à lui, car toute femme redevient vierge pour un amour nouveau. Sans doute aussi, l'avenir l'effrayait-elle : leur union serait probablement précaire, passagère.

« C'est vrai, pensa-t-il, la voilà ma maîtresse à présent ! »

Craignant de déranger une seconde fois sa vie, ii se dit : « J'ai eu tort! »

Ensuite il revira, songeant à l'appartement vide et à son veuvage. Il évoqua, avec répugnance, l'amour tarifé, les filles.

« Je ne puis cependant vivre sans une amie. Plutôt Suzanne qu'une autre ! »

Et rassuré par la bonté, la délicatesse qu'il lui savait, la voyant sourire miséricordieusement, consciente du grand bonheur qu'elle lui avait donné, touché à vif de la franchise, de la simplicité de son abandon, il se dit : « Après tout, elle est charmante î »

Et il fut fier et heureux de l'avoir là, entre ses bras.

Elle était à lui, chez lui, dans le mystère et l'ombre des rideaux tirés. Alors, dans un élan de triomphe, de reconnaissance aussi, il ouvrit la fenêtre, fit le jour, inonda la pièce de soleil. Un petit cri 1 Suzanne, les mains aux yeux, fermâtes paupières. Elle resplendit toute ainsi, aveugle et nimbée d'or, le col et les mains de nacre, suave dans la lumière.

Ses yeux rouverts, elle vit Pierre assis contre elle, lui entourant la taille de son bras câlin. Aussitôt elle se sentit l'aimer à plein cœur, d'abord parce qu'il était bon, ensuite parce qu'il lui plaisait infiniment. Son léger hàle, ses ridesfines, son front intelligent, ses yeux pensifs, lui causaient un

2j0 la force des choses

plaisir mêlé d'attendrissement. D'ailleurs, elle révérait en lai un être supérieur, de haut avenir, et déjà revêtu à ses yeux de notoriété, par ses écrits savants et le mince ruban rouge de sa boutonnière. Puis il y avait longtemps qu'il lui plaisait en secret.

Longuement elle le contem pla, d'un regard nouveau, différent, qui prenait possession de lui et qui embrassa, ensuite, les choses : le cabinet de travail, la table chargée de papiers, et, presque malgré elle, Claire, dans le fond.

Claire !...

Ce souvenir la rendit tardivement jalouse. Elle envia les chagrins que Pierre avait soufferts pour sa maîtresse, et aussi leur ménage, leur affection, leur enfant môme. Jamais elle ne serait aimée comme cette femme. Et irrésistiblement attirée, elle releva un regard en dessous, et indétînissable, sur le grand portrait, dont les yeux de violette restaient fixés sur eux.

Et Suzanne eut une sensation pénible, rapide : que serait-elle dans sa vie, à lui, un caprice, une passante? Elle en eut une brève tristesse et, une seconde, détesta presque la morte, qui avait rempli l'existence de Pierre. Mais tout de suite après, elle eut honte et pitié de ces sentiments étroits : la vie passait si courte, valait si peu, et les morts étaient si vite oubliés !... N'évinçait-cllc pas Claire, en ce moment? N'était-clle pas la pré-

LA FORCE DES CHOSES 2ol

férée? Elle baissa la tête, attendrie, et étreignaiit son ami avec angoisse, elle lui couvrit le visage de pleurs convulsifs.

Il se demanda ce qui se passait en elle. Un regret, une pudeur? — Hélas I lui aussi éprouvait des sentiments troubles ; il pensait à Claire, avec le regret de son infidélité, et aussi, chose étrange, à madame de Reynis I Mais le souvenir reste si impuissant à remplir le cœur de l'homme, qu'il s'excusait presque, après tout.

Et comme il avait ardemment désiré Suzanne, il prononça ce mot ingénu, égoïstement humain :

— Cela devait arriver, n'est-ce pas ?...

Sur cet aveu, qui contenait toute absolution, elle essuya ses yeux et ils s'embrassèrent, s'aimant cette fois sans arrière-pensée, se résignant au passé et acceptant l'avenir, s'acceptant l'un l'autre, tels qu'ils étaient.

Ils connurent ainsi l'ivresse , en cette fuite rapide des secondes, que scandaient les battements de leurs cœurs pleins de vie.

Le printemps fleurit, verdit ; les oiseaux chemtèrent.

La tendresse s'épanouit au cœur de Pierre : une sorte d'amour païen, qui mêlait ensemble l'amour de la nature et sa dévotion à Suzanne. Un hymne à la beauté des choses et à la jeunesse de la femme chanta en lui. Volontairement, il oubliait l'existence, attentif seulement à ce renouveau de lui-même, à cette seconde jeunesse qui refleurissait . Il connaissait aussi une forme de volupté inconnue, de joie libre et franchement égoïste qu'il n'avait jamais éprouvée, n'ayant point couru les filles autrefois, ni aimé profondément avant Claire, et cet amour-là ayant été chaste, traversé continuellement de soucis et de peines.

En Suzanne, Pierre goûtait un plaisir inconscient, vif, frais, délicat, pareil au printemps plein de sève avec ses souffles dans les feuilles et ses

cris d'oiseaux. Car le sentiment joyeux qu'il éprouvait s'identifiait avec le renouveau des arbres, le vert jeune des prés, la gaîtc des rivières reflétant le ciel, les bois et les nuages.

Pierre et Suzanne passaient le dimanche à la campagne. Souvent, ils partaient la veille au soir, afin de s'éveiller devant un paysage inconnu. Ils se promenaient dans les bois et mangeaient dans des auberges, au bord de l'eau. Si la chambre leur plaisait, proprette, les couvertures nettes et les draps sentant le foin coupé, ils s'y installaient, rentraient à Paris, le lendemain, par le premier train.

Pierre, à cause de son fils, n'osait s'absenter longtemps. Une fois, pourtant, l'ayant confié à Henri, ils s'en allèrent passer quatre jours à Chartres, inconnus à tout le monde, heureux de l'être.

A Paris, ils se retrouvaient le soir, dans un petit appartement qu'avait loué Pierre. Rarement chez lui, car il craignait l'espionnage inévitable des bonnes, et par pudeur, à cause d'Yvon.

Suzanne le charmait. Elle le grisait de sa fine beauté, si femme. Il ne lui plaisait pas moins. Aussi se livraient-ils à une ardente tendresse, goûtant, faute d'une autre, la poésie de l'amour qui brûle. Ils la savourèrent pleinement et franchement, sans hypocrites pudeurs, comme en une revanche chacun de leur passé, la jeunesse et la

santé de leur corps éloignant de leurs joies toute idée d'impureté.

Cependant, soit mélancolie, expérience, soit que les étreintes les plus voluptueuses se dénouent toujours en une sorte de tristesse pliysique, Pierre et Suzanne goûtaient le plaisir, plus que le bonheur.

Trois mois avaient passé.

Tous deux descendaient, avec Henri, dans Paris, au sortir d'une matinée où figuraient les petites Bernel : Dcnizette jouant un rôle, tandis que Rose chantait dans la coulisse. Suzanne avait mal à la tête de la chaleur et des applaudissements, et revoyait la petite baignoire obscure oii elle était enfermée avec les deux hommes.

Ils parlaient de leur cousine Denizette, de la façon nerveuse et vibrante dont elle avait joué et qui l'avait fait applaudir, et s'étonnaient de c& perpétuel mensonge du théâtre qui, d'une femmo insignifiante, ignorant la vie, les passions, faisait, avec ^quelques intonations apprises, quelques gestes heureux, une comédienne trompeuse, un être factice qui émouvait.

Et Suzanne éprouvait une légère, involontaire contrariété de sentir qu'en ce moment la pensée de Pierre n'était pas toute à elle, allait à des idées

d'art et d'esthétique peu intéressantes pour elle. Elle s'appuya alors sur son bras comme pour affirmer sa possession; mais lui, après un sourire, se retournait vers Henri et continuait la conversation.

Suzanne se sentit triste. Est-ce que déjà il no l'aimait plus? Mais l'avait-il aimée? se demandât-elle avec cette logique féminine qui va immédiatement à l'extrême. Non, elle était injuste. Une chaude, réelle tendresse, attestée par leurs yeux meurtris et la langueur de leurs regards, les unissait encore. Mais cette affection, toute d'intimité des sens, semblait les laisser étrangers l'un à l'autre, dans leur vie et leurs habitudes, comme s'ils ne mettaient en commun qu'une réciproque attraction et leur jeune ardeur à se la témoigner.

Elle se demanda si Pierre, du moins, était heureux, et plus qu'auparavant. Par instants, il lui semblait qu'il n'était pas moins triste, au fond. Ses soucis de l'avenir, pour son fils, étaient les mêmes. Son travail, il le disait irrégulier et s'accusait de n'avoir plus cette patience, ce courage à un labeur suivi ; là encore sa vie était restée désorientée, désemparée. Et elle avait la conscience, l'intuition de ne pouvoir lui être d'aucun secours moral, d'aucune utilité pour cette vie, pour son fils, pour lui-même. Elle sentait bien qu'elle n'était que la maîtresse de Pierre, une

femme jeune et jolie qu'il préférait seulement à toute autre, qu'il aimait parce que la nature et l'instinct le lui ordonnaient; mais qu'elle ne serait que cela, et qu'une autre femme peut-être profiterait de ce renouveau d'âme et de forces, de ce regain de courage et de goût à vivre qu'elle avait créés en lui. Cette idée lui faisait peine ; elle essayait de se consoler en se persuadant qu'elle n'avait cherché, par bonté, par pitié, en se livrant, que son bonheur, à lui, et non le sien, à elle. Les sentiments qu'elle aurait pu éprouver envers le passé, une sorte de jalousie rétrospective envers Claire, elle ne les éprouvait plus : le présent, s'il ne la contentait pas entièrement, lui donnait des joies tendres et douces; elle s'y laissait vivre. Quant au deuil récent, elle le devinait lointain, s'eflfaçant lentement dans la mémoire de Pierre. Si quelque chose l'effrayait, bien plutôt, c'était l'avenir.

En attendant, elle s'efforçait d'être heureuse.

Mais des riens, il lui semblait, attestaient, non certes le refroidissement, mais les attentions moins empressées, un désir moins vif de plaire chez l'homme. Elle devinait qu'en se donnant elle avait tout donné. Elle ne le regretta point, étant droite et de cœur sincère, mais, malgré tout, elle s'attristait.

Au passage, des bouquets attirèrent son attention. — « Autrefois, pensait-elle, il aurait deviné

à mon regard ce que je désirais. Non, j'ai tort de lui en vouloir, il est si bon ! C'est moi qui demande l'impossible. »

Et elle se dit que cette impression pénible lui venait sans doute de ce qu'elle n'avait plus rien à désirer, à attendre de l'avenir. Elle se rappela, avec un vif et mélancolique plaisir, ces promenades du soir, où Pierre la ramenait chez elle. Et il lui semblait que les troubles sensations d'alors, qui l'emportaient vers l'inconnu, lui avaient paru meilleures que ce présent plus intense, mais plus précis, sans échappée de rêve vers les lendemains mystérieux.

Quelque chose déjà leur manquait. Leur âme ne participait point, ou qu'en partie, à l'ivresse de leurs sens. Que leur manquait-il? D'abord la sécurité, la stabilité de leur affection.

Ils avaient conscience, en effet, de quelque chose d'éphémère, de fuyant : la vie qui courait et qu'ils ne pouvaient retenir, fixer un instant entre leurs bras, pendant l'étreinte. Ils se sentaient comme emportés sur une eau vive. Leur volonté n'avait point de force. Ils ne dominaient pas la vie, les choses, ni leur tendresse; ils étaient entraînés par elles, au contraire.

De là leur venait un sentiment inquiet de malaise. Ensuite ils souffraient de l'impuissance de leur affection, de la stérilité de leur cœur. Bien des fois, fermant les yeux, ils essayaient d'oublier la vie et tout, d'abolir leur conscience et, se pressant l'un contre l'autre, de se pénétrer et de se confondre, de n'avoir plus qu'une âme. En vain I

Il restait toujours entre eux comme la séparation d'un obstacle : leurs âmes restaient étrangères l'une à l'autre : ils sentaient entre eux un abîme.

Et chose singulière, c'était aux moments suprêmes d'épanchements qu'ils éprouvaient ce vide et ce réciproque isolement. En des heures chastes, au contraire, assis la main dans la main, ou se promenant dans la solitude ou dans la foule, parfois un regard, un mot les unissaient, leur donnaient l'illusion de se comprendre, de sentir de même. Mais ce n'était guère qu'une illusion. Aussi, leur première fougue épuisée, une sorte de tristesse silencieuse et réticente se glissa entre eux. C'était déjà une prescience d'avenir, une première mélancolie de satiété.

Il apparut et disparut, ce sentiment triste, parreil à une impression d'automne, de fin de jour, de crépuscule moral. Il revint et s'ancra en eux. C'est qu'en effet, ils le devinaient, l'amour des sens était impuissant à remplir leurs vies. Leur première possession avait marqué le summum de cet amour. Entretenu quelques semaines, deux mois entiers, par le feu de leur jeunesse, il ne pouvait plus que languir peu à peu, se refroidir.

Aussi, par un phénomène inverse de celui qu'ils avaient naguère éprouvé, la communication mystérieuse, le fluide électrique qui unissait

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leurs affinités dans les premiers jours, se rompait brusquement, parfois. Tout d'un coup, sans motif, ils s'apercevaient qu'ils étaient loin, très loin l'un de l'autre. Leurs silences n'avaient plus ce recueillement doux d'auparavant. C'étaient des lacunes, des trous, à travers lesquels leurs âmes absentes ne cherchaient plus à se rejoindre. Leurs paroles même, surtout après ces silences, avaient quelque chose de banal et d'artificiel, comme s'ils parlaient seulement pour parler.

Souvent, comme un éclair leur montrait, dans une clarté brusque et courte, le néant futur de leur union, l'oubli mutuel. Alors ils s'effrayaient de la rapidité avec laquelle leurs cœurs, rapprochés dans la vie par un hasard, menaçaient de s'éloigner à nouveau. Et cependant ils avaient conscience que quelque chose survivrait de cet amour coulant si vite au fond de la mort : et ce serait une sorte de douceur réciproque, pâle, et mêlée de pitié et de gratitude.

Pierre, de plus en plus, ressentait une grande solitude. Le don si charmant, si généreux d'ellemême que Suzanne avait fait, ne remplissait, ne rassasiait qu'une partie de ses aspirations, les plus naturelles, mais les moins hautes. Il avait là une charmante maîtresse : mais c'était tout. Le vide de son existence, à part cela, restait le même^ autant, plus douloureux peut-être par contraste. Si fine, si pénétrante que fût Suzanne, en qui le

cœur tenait lieu d'intellig'ence, quelles lacunes restaient entre eux : lacunes morales, lacunes de vie ! Il ne pouvait lui parler d'autre chose que de leur commune tendresse : sujet qui s'épuisait. Il ne pouvait l'associer à sa véritable existence, de veuf et de père de famille, la rapprocher de son fds Yvon.

Aussi, à mesure que la satiété, — non du fait de Suzanne ni de lui-même, — mais de leur liaison même, incomplète et par conséquent périssable — s'accrut, Pierre souffrait d'un mal, fait de regret du passé et d inquiétude sur l'avenir. Pusillanimité éternelle de l'homme ! Voici qu'il repensait davantage, maintenant, à Claire et à madame de Reynis, se trouvait, en sa conscience, des torts, vis-à-vis d'elles.

Bientôt une crainte fébrile le tourmenta : l'obsession de l'avenir, qui s'imposait à lui. Il ne pourrait toujours vivre ainsi, ni pour lui, ni pour Yvon. Que ferait-il, alors ?

Peu à peu, s'espacèrent moins exacts leurs rendez-vous, commencés plus tard, finis plus tôt. Suzanne, fatiguée au sortir de chez Habneck, fut moins implorée par Pierre de venir partager avec lui leur appartement d'amour, qui, par sa location passagère, ses meubles étrangers sans intimité , semblait bien le cadre obligé, à la fois provisoire et banal, de leur liaison.

Chez Pierre, un soir, son fils jouait avec Henri. Et le père, à le voir se rouler à terre et rire et se suspendre au cou de l'autre, éprouvait, dans le fauteuil oii il se tenait rencogné, comme un remords de l'abandon oii il laissait Yvon, ne l'emmenant plus jamais promener, depuis deux mois, l'abandonnant à Henri lorsque celui-ci venait, oii à Albine. Et ce sentiment, il l'analysait avec une légère souffrance. Il lui semblait qu'il avait négligé, oublié son enfant, qu'il l'aimait moins.

— Psst ! — appela-t-il.

L'enfant, tout à ses jeux, n'entendit point :

— Yvon! — appela-t-il plus fort.

Henri entendit et dit au petit :

— Papa t'appelle, va.

L'enfant détourna la tète vers son père, un regard tranquille, indifférent.

— Va donc, dit Henri, en le poussant.

Pierre embrassa Yvon, lui parla; mais les yeux

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et la pensée, le rire du petit être restaient ailleurs, tournés vers Henri. Pierre le sentit, il en fut jaloux une seconde, puis effrayé, de la facilité avec laquelle les enfants s'attachent et se dcprennent, ont besoin pour aimer d'être toujours enveloppés de tendresse, choyés, gardés de près.

Déjà, doucement, Yvon échappait à son étreinte, lui glissait des bras, retournait vers Henri.

Dans la soirée, il répéta son expérience, put se convaincre que ses paroles, ayant perdu leur accent familier, glissaient sans pénétrer aux oreilles du petit. De même son regard, son sourire avaient une expression terne, oij ne brillait plus comme avant Téclair tendre, la joie.

Alors Pierre sentit se préciser et se formuler son remords : ce n'était pas l'infidélité charnelle envers Claire qui était coupable, non, elle ne signifiait rien; mais il en commettait une, envers la mère de son enfant, en néghgeant celui-ci, en l'abandonnant aux servantes.

De ce soir-là, il se remit à s'occuper d'Yvon ; et l'enfant si tendre, en trois jours, redevint tout à lui. L'amuser, lui parler, le promener : cela suffit pour qu'il reconquît ce faible et inconscient petit cœur.

Mais de cette épreuve résultèrent des pensées, qui devaient germer en lui. Quoi qu'il fît, jamais il ne s'occuperait assez de son fils, et ne pourrait

le faire. Si petit encore, n'avait-il pas besoin d'une autre tendresse, d'une protection plus douce, plus constante ? C'était une femme qu'il faudrait dans la maison, et bonne et maternelle.

Albine ne suffisait guère, et son autorité sur l'enfant, sans contre-poids, avait bien ses inconvénients. Exemple: Yvon, avec sa mère, était très souple, obéissait à un regard, à un signe du doigt. Maintenant il se révoltait, avec de petites colères, qui, si son père le grondait, se résolvaient en interminables sanglots nerveux. Aussi Pierre le gâtait-il, trop indulgent. Albine, inégale, grommelait, recourait à des expédients absurdes, la peur, la menace, et puis des taquineries et des reproches de vieille fille, abêtissants. Pierre en souffrait.

Bientôt ce fut autre chose. Il fallait renouveler la garde-robe de l'enfant, acheter du linge ; Pierre dut s'occuper de minces détails, auxquels il était étranger, accompagner Yvon dans les magasins, s'il ne voulait pas s'en remettre au goût de la bonne, qui était vulgaire et coûteux.

Mille choses lui déplaisaient encore dans sa maison. Elle avait perdu tout charme d'intimité. L'air de recueillement, d'heureuse vie qu'elle avait du vivant de Claire, s'était évaporé. C'était dans l'arrangement des meubles, un on ne sait quoi oii Claire mettait de la grâce, et qui n'existait plus. C'était dans le silence du cabinet de tra-

vail, toujours respecté jadis, tandis qu'Albine maintenant, ou l'enfant y pénétraient, dérangeant Pierre sans un prétexte. El encore les fleurs qu'il aimait, dont Claire fleurissait sa table de travail, et qu'il ne voulait plus maintenant, laissant les vases vides.

Bien pis ! c'était le désordre du ménag-o : Albine, qui vieillissait, déplus en plus débordée; le ling-e au raccommodage s'entassant dans les armoires ; la négligence des blanchisseuses ; les habits de Pierre non brossés parfois; mille petits accidents, agaçants à la longue, et [qui trahissaient l'absence d'une maîtresse de maison, toutes choses qu'il avait senties, supportées durant son veuvage, oubliées pendant son caprice pour Suzanne, et qui lui réapparaissaient maintenant avec une évidence pénible.

Il dut aussi surveiller de plus près les comptes du ménage, changer la cuisinière qui le volait.

Il voulut apprendre à Yvon ses lettres, mais sans la patience nécessaire; il se fâchait, l'enfant pleurait. Il y renonça.

Quant à tout travail sérieux, il l'avait abandonné depuis le départ de madame de Reynis; et ce n'étaient pas sa moindre préoccupation et son moindre remords.

En somme, à Suzanne près, il ne vivait pas une vie mieux équilibrée, plus sereine, plus gaie qu'auparavant. La seule lueur d'aube qu'il entrevît

était le retour, au commencement de l'été, de madame de Reynis. Elle s'annonçait en des lettres devenues courtes et rares. Pierre repensait maintenant à elle et à ce retour avec malaise et plaisir : c'était, dans son cœur, un coin doux et endolori. Il revoyait aussi Hérard plus fréquemment.

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