Un ancien élève de Sartre, devenu médecin
noirs et blancs; elle me parle du poète belge qu’elle m’a envoyé à la revue: «Vous savez, me dit-elle avec son inconscience ordinaire, ma maison, c’est la maison des poètes. »
2 mai
Un jour encore plus beau, plus chaud qu’hier. Du muguet partout; on n’a jamais vu un printemps si fleuri. J’accompagne Bost à Beaujon. De loin on aperçoit l'hôpital, en briques, avec ses grandes croix rouges; il est très haut, grand et sévère, il me fait penser à Drancy. Il y a beaucoup de gens devant la porte, des femmes surtout, qui ont fait toilette; on dirait que pour elles ces visites sont une espèce de fête, elles rient dans l’ascenseur qui monte lentement les onze étages. La salle du onzième est réservée aux malades de la poitrine; les jeunes femmes sont d’un côté, les vieilles de l’autre; il y a une seule rangée de lits qui font face à un large balcon grillagé (pour empêcher les suicides, car certains malades, surtout parmi les jeunes, se jetteraient volontiers par la fenêtre); on aperçoit un grand paysage de banlieue, avec au premier plan un camp de prisonniers allemands et, par-delà, tout Paris. La chambre d’Olga est un grand cube blanc qui donne aussi sur ce balcon. Elle dit que la vue est extraordinairement belle, le soir, quand toutes les lumières s’allument. Elle a bonne mine aujourd’hui, bien coiffée, maquillée. On lui a fait une troisième insufflation. Ça fait quinze jours qu’elle est au lit, elle commence à s’impatienter.
Dans l’autobus, je lis La Vie de Pouchkine par Troyat, qui m'intéresse et je regarde Samedi-Soir. Ils parlent du Zéro et l’Infini. « Kœæstler a pathétiquement compris l’inquiétude du temps présent; mais il est incapable de nous fournir aucun moyen d’en sortir.» Ça va loin, ce genre de reproche. Jai entendu au moins cent discussions sur le Zéro. La critique la plus juste, c’est celle que faisait Giacometti, l’autre jour : c’est au nom d’une autre objectivité que Roubacheff devrait s’opposer au n° l et non par subjectivisme; il devrait y avoir entre eux une différence précise, d'ordre politique et technique; faute de quoi Roubacheff manque de vérité.
Travail. À 8 heures je vais chez Sartre; il lit Prête-moi ta plume de Scipion qui vient justement de recevoir aujour-
d’hui le prix de la satire, attribué par le journal le Clou, et dont la photo s'étale dans Combat. Il a vu Pontalis, qui aime beaucoup le livre de Bost !; et Genet qui souhaitait une lettre de Sartre, demandant au ministre de l’autoriser à visiter les maisons de redressement. Bost cherche un sujet d’article pour Combat; je lui suggère d’en faire un sur l’hôtel Chaplain. Il nous parle de Combat, de la passion que Pia apporte à tuer le journal en se tuant lui-même, d’Ollivier que tout le monde déteste et qui le sent, d’Aron qui se fait prendre en grippe à force de comprendre intensément Combat et de le dire. Tout le monde a félicité Bost de son article sur le pape et Altmann est monté de Franc-Tireur pour lui dire: «C’est vache, mais c’est rudement bien. >» On s’est émerveillé de la sûreté avec laquelle il appelait boléro un camail et coiffe une calotte. Il y a eu trois désabonnements.
3 mai
Matinée de travail dans ma chambre. L’après-midi je regarde les hebdomadaires avec Sartre. Quelques échos dans Cavalcade et dans Fontaine signalent que nous n’allons plus au Flore mais au Pont-Royal. Un article assez bienveillant de Wahl sur l’existentialisme, à propos d’une conférence de Merleau-Ponty. Je vais à la revue. Il y a beaucoup de monde. Vivet me présente un de ses amis : « X qui a énormément de talent. » J’ai dit : « Je vous félicite, monsieur; que voulez-vous nous donner? — N'importe quoi.» Un silence, puis il demande : « Que voulez-vous que je vous donne? — N’importe quoi. » Autre silence : « Eh bien! je vous remercie beaucoup, dit-il — C’est moi qui vous remercie. »
Paulhan a fabriqué un très joli montage de textes : de lui, de Léautaud, de fragments de manuscrits baroques. Je vais le remercier. Dans son bureau, dix personnes, le dos tourné, plongeant dans un coffre : « Nous regardions les photos des endroits où Rimbaud s’est promené », me dit Paulhan : « Voulez-vous voir? » Mais je vais chercher des épreuves chez Festy, puis prendre un verre avec les Leiris au Pont-Royal. Stéphane est là qui me réclame son «entretien avec Malraux ».