Le dernier des métiers
Chez Sartre, une fois de plus nous nous demandons quel rapport il y a entre lucidité et liberté, et si notre morale est vraiment une morale aristocratique. Bost passe. Il dit qu’il y a beaucoup d’agitation à Combat à cause des articles d’Ollivier et d’Aron qui prônent le non; beaucoup de types du journal voteront oui; et ils veulent qu’on fasse une campagne exhortant les gens à voter socialiste; sinon Combat devient un journal de droite. Il semble que tous soient retenus au journal par le charme personnel de Pia à qui son anticommunisme fait oublier qu’il se prétend un homme de gauche.
Je mange une glace au Flore en lisant la Médiation chez Hegel qui ne m’apprend rien. Il y a là Adamov, Henri Thomas, Marthe Robert, et puis Giacometti, Tzara, un tas de gens. J’achète du thé à Boubal et je rentre dormir.
4 mai
Matin gris, un peu froid. Je vais chercher chez les L. l’entretien Stéphane-Malraux. Malraux s’y montre bien antipathique; il se prend à la fois pour Gæœthe et pour Dostoïevsky, et il parle de tout le monde avec une grande malveillance. A propos de Camus : « Je vous en prie, soyons sérieux. Nous ne sommes pas au café de Flore. Parlons de La Bruyère ou de Chamfort. » Stéphane lui dit (je ne sais où il a pêché ça) : «Sartre veut écrire un grand livre sordide sur la résistance. — J’en écrirai un qui ne sera pas sordide. » Mais il se défend assez bien de l’accusation de tourner au fasciste : « Quand on a écrit ce que j'ai écrit, on ne devient pas fasciste. »
Travail. De temps en temps passent sous mes fenêtres des autos munies de haut-parleurs qui clament : « Votez non» ou « Votez oui ». On ne parle plus que du vote. Nous n’avons pas de carte d’électeur. (Nous sommes passés à la mairie, mais nous n’avons pas insisté.) Pouillon n'ira pas voter, ni sans doute Bost, mais nous discutons quand même. D’ailleurs les résultats sont déjà acquis; le sondage de l’opinion publique, cette semaine, a donné 54 % de oui.
A midi et demi Pontalis passe à l’hôtel. Il a rencontré Genet hier, au chevet de Sartre, et il lui a demandé : « Voulezvous une sèche? » Genet l’a toisé : « Pourquoi appelez-vous une cigarette une sèche? » Et il a fait un long discours, expli-
quant que, selon le mot d’Herriot, la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié, mais qu’il ne fallait pas faire semblant de tout avoir oublié pour se donner l’air cultivé : comme si c'était le souci majeur de Pontalis! Celui-ci a apporté un œuf à Sartre et du jambon qu’il a tiré de sa poche d’un air embarrassé. Ils ont eu une longue conversation; Sartre a dit qu’on ne peut pas passer sa vie à juger idiot ce que fait le P.C. tout en y donnant les mains, que le mieux c’est de voter communiste mais de répondre non au référendum. Pontalis est parti, très ébranlé.
Je retrouve au Flore Pouillon et Bost. Pouillon revient de Nuremberg; c’est marrant, dit-il, de voir comment tout le monde joue le jeu, avocats et accusés compris; il fera un papier là-dessus pour les T.M. Il dit que s’il vote il répondra non parce que, comme secrétaire-rédacteur, il a assisté à la fabrication de la Constitution et qu’il la trouve trop moche; mais il ne votera pas, il faudait pour ça qu’il aille en province. Il se justifie en disant : « M. Gay a déclaré que celui qui ne votait pas était un traître et un malfaiteur; étant donné ce qu’est M. Gay, on peut donc s’estimer de ne pas voter. »
A Beaujon avec Bost. Olga ne s’impatiente pas trop.
Dans les couloirs de l’hôtel, des papillons : « Votez non. » Nous disons avec Sartre que les gens, qu’ils votent oui ou non, le feront à contrecœur. Je dis : « Moi, je me dégage. — C’est très mal de dire ça! > me dit Sartre. « Mais vous ne votez même pas. — L'important, ce n’est pas de voter; c’est de savoir comment on voterait.» J’ai dû rire, comme dirait Giacometti.
Je dîne aux Catalans avec Bost; il y a Solange Sicard, Grimaud, etc. Bost me montre un article de Vintenon sur lui, très aimable, et à la radio Fauchery l’a couvert de fleurs.
Dimanche 5 mai
Il y a des jours, quand j'ai beaucoup travaillé les jours d'avant, où je me sens comme ces limandes qui ont trop baisé, et qui s’échouent sur les rochers, moribondes, vidées de leur substance. C’est ainsi, ce matin. J’ai dormi avec de mauvais rêves et je garde une espèce de froid au cœur. Ciel bleu, vent bruyant; on vend les journaux à grands cris, on
se dispute même au carrefour : c’est le référendum. Nous ne votons pas, en partie par étourderie et paresse, parce qu’on n’avait pas de carte d’électeur, et surtout parce que sans doute nous nous serions abstenus.
Travail. A 4 heures j’ai vu Palle, pour lui demander d’arranger un peu son article sur Petiot. Il était tout doré et beau et très gentil. Lui non plus n’a pas voté.
Chez Chéramy le soir, la radio donne les résultats du référendum. À la surprise générale, il semble y avoir beaucoup plus de non que de oui. Beaucoup d’abstentions. C’est que les gens sont gênés de dire oui, comme de dire non.
Je rentre, toujours dans ce drôle d’état d’angoisse. Sans doute y a-t-il des gens qui sentent comme ça, normalement, leur peau entre eux-mêmes et le monde; tout doit être très différent, alors. Ce soir, il y avait de l’horreur un peu partout : par exemple, cette main de femme où le squelette était si apparent et qui fourrageait dans des cheveux blonds; les cheveux étaient une plante, avec une racine dans la peau du crâne. Le mot racine était fascinant et affreux pendant que je m’endormais.
Lundi 6 mai
Résultat du référendum : non par 52 % de voix contre 48 % de oui; 20 % d’abstentions. Tout de suite j'ai couru chercher les journaux; plus d'Humanité ni de Populaire; la droite se félicite, bien entendu.
J'ai déjeuné au Petit Saint-Benoît avec Merleau-Ponty, qui défend le point de vue communiste; de là on passe à la philosophie de Sartre, à qui il reproche de manquer l'épaisseur du monde. Ça réveille mon envie d’écrire mon essai, mais je suis fatiguée, je ne sais pas pourquoi. Sartre se porte comme un charme; il est rasé et vêtu d’un beau pyjama bleu tout neuf. Genet a déposé pour lui le magnifique volume imprimé par Barbezat : le Miracle de la rose, énorme, en grosses lettres noires, avec des titres rouges.
A 4 heures je monte dans ma chambre, et je suis si fatiguée que je dors deux grandes heures. Puis je me suis mise au travail et soudain un tas d’idées me sont montées à la tête. A 10 heures je suis descendue voir Sartre. La chambre était
toute sombre, avec juste la petite lampe au-dessus de sa tête. Genet et Lucien étaient là. On ne sait pas ce qu'est devenu le manuscrit de Pompes funèbres, confié aux Gallimard, et Genet dit qu’il fera un malheur si on le lui a perdu.
Mardi 7 mai
Thé, journaux, travail. Sartre commence à travailler à ses tableautins d'Amérique !, ce qui le fatigue assez. Genet passe chez moi. Il vient d’avoir une scène avec les Gallimard, à propos de son manuscrit perdu; il les a engueulés et il a ajouté : « Et par-dessus le marché, vos employés se permettent de me traiter d’enculé! >» Claude Gallimard ne savait plus où se mettre. À Beaujon avec Bost. On a fait à Olga une dernière insuffation, elle saura demain seulement si ça a mordu ou non. Elle a vu, dans la salle de radioscopie, des filles à qui on venait de faire des sections de bride et qui avaient des morceaux de métal qui leur sortaient du corps, ça l’a bouleversée. Elle supporte mal toute cette lumière blanche dans sa chambre, et ces vitres qui permettent de la surveiller du couloir.
Au Flore, Montandon me montre un Labyrinthe où sont annoncées nos conférences en Suisse, avec d’assez bonnes photos de Sartre et de moi. Je félicite Dora Marr de son exposition où j'ai été avant-hier. Chez Gallimard, je croise Chamson dans l’escalier; il me demande des nouvelles de Sartre : «Il a les oreillons », dis-je. Il se met à descendre à reculons : « Mais c’est contagieux. — Très contagieux; je suis sûrement en train de vous les passer. » Il s’est enfui. J’ai effrayé aussi M. qui m’apportait des papiers sans intérêt sur l’Angleterre. Visite d’Ansermet; puis d’un jeune homme qui veut faire des articles sur le cinéma, du jeune couple qui raconte en chants amébées ses nuits amoureuses, de Rirette Nizan. Elle m’apporte une lettre écrite par Nizan à ses parents quand il avait dix-sept ans : il relate une conversation avec Sartre où tous deux, assis sur les marches d’un escalier, déclarèrent qu’ils étaient authentiquement des surhommes, et il expose toutes les considérations morales qui s’ensuivirent. Je rentre. Dans l’escalier, une pré-