‹ La force des chosesChapitre 9 sur 65 · Je cite de mémoire · texte numérisé non relu

Je cite de mémoire

qu’un vieux numéro de la Bataille; par moments, le temps me paraissait sans fond et je me sentais défaillir; alors je m’avançais, mes sandales à la main, parmi le moutonnement des dunes couleur d’abricot que barraient au loin de dures falaises roses; sous les palmiers passait silencieusement une femme drapée, un vieillard avec un âne : c’est beau un pas humain qui traverse, sans la troubler, l’immobilité des choses; je revenais vers l’hôtel, émue d’apercevoir sur la douceur du sable l'empreinte de mes pieds. Après des années de vie collective, ce tête-à-tête avec moi-même me touchait si fort que je croyais y découvrir l’aurore d’une sagesse : ce n’était qu’une halte, mais j'ai longtemps retenu dans mon cœur les palmes, les sables et leur silence.

On m'attendait à Alger; je renonçai à Gardhaïa. Au bar du Grand Hôtel de Touggourt je retrouvai avec malaise une civilisation oubliée : agitée, verbeuse, gloutonne. Je partis le lendemain, non par la rapide micheline qu’utilisent les Européens, mais — comme je voulais m'’arrêter à Biskra quelques heures — par un train beaucoup plus matinal, plus lent, et rempli presque exclusivement d’Arabes. Tous les wagons étaient bondés; des grappes humaines se pressaient sur les marchepieds; je réussis à monter sur une plate-forme où je restai debout, fouettée par des rafales de sable; je n’avais pas eu le temps de prendre de billet; j’en demandai un au contrôleur. « Un billet? Vous y tenez? » Il rit et secoua la tête : « Voyons : une Européenne! je ne vais pas vous faire payer. » J’admirai cette logique : puisque j'avais de l’argent, il ne m’en réclamait pas. Cependant il injuriait les indigènes; d’une bourrade, il envoyait rouler sur le sol ceux qui s’accrochaient aux tampons : le train n’allait pas vite, ils ne se blessaient pas, mais ils regardaient avec désespoir le désert autour d’eux, ils criaient et montraient le poing.

Biskra était moins séduisante que dans les livres de Gide. Constantine, pluvieuse, haineuse, me glaça. A Alger, on ne me laissa jamais seule et je ne vis que des décors. Le nord me sembla terne après l’éblouissement du Sahara.

Je revins en avion. Je trouvai Paris vide. Sartre n’était pas rentré, Lise s’en était allée, Olga séjournait en Normandie, chez ses parents, Bost voyageait en Italie avec une bande de journalistes, Camus partait pour New York. Je travaillais, je me languissais un peu. Par Queneau je fis la connaissance de

Boris Vian : ingénieur de formation, il écrivait et il jouait de la trompette; il avait été un des animateurs du mouvement zazou qu’avaient engendré la guerre et la collaboration : leurs riches parents séjournant la plupart du temps à Vichy, des fils et des filles de famille organisaient dans les appartements abandonnés des parties «terribles »; ils vidaient les caves et brisaient les meubles, imitant les saccages guerriers; ils trafiquaient au marché noir. Anarchistes, apolitiques, contre leurs parents pétinistes ils affichaient une anglophilie provocante; ils imitaient l’élégance gourmée, l’accent, les manières des snobs anglais. L'Amérique, ils y pensaient si peu qu’ils furent déconcertés quand Paris se remplit d’Américains; pourtant ils avaient avec eux un lien très fort : le jazz dont ils étaient fanatiques. L’orchestre d’Abadie où jouait Vian fut engagé par le «French Welcome Committee» le jour même de l’entrée des GI. à Paris, et rattaché au «Special Service Show ». Ainsi s'explique la tenue qui fut, pendant trois ans, celle des ex-zazous; ils s’habillaient avec des surplus américains : blue jeans et chemises à carreaux. Ils se réunissaient avenue Rapp, dans le quartier des Champs-Elysées et aussi au Champo, au coin de la rue Champollion, qui était alors un dancing. Une poignée d’entre eux aimaient, outre le jazz, Kafka, Sartre, les romans américains : pendant la guerre ils fouinaient dans les boîtes des quais et ils triomphaient quand ils y dénichaient les œuvres interdites de Faulkner ou d’Hemingway. Pour lire, pour discuter, ils venaient à Saint- Germain-des-Prés. C’est ainsi que je rencontrai Vian au bar du Pont-Royal; il avait en lecture chez Gallimard un manuscrit qui plaisait beaucoup à Queneau; je pris un verre avec eux et avec Astruc; je trouvai que Vian s’écoutait et qu’il cultivait trop complaisamment le paradoxe. Il donna en mars une « partie »; quand j’arrivai, tout le monde avait déjà beaucoup bu; sa femme Michelle, ses longs cheveux de soie blonde répandus sur ses épaules, souriait aux anges; Astruc dormait sur le divan, pieds nus; je bus vaillamment moi aussi tout en écoutant des disques venus d'Amérique. Vers deux heures, Boris me proposa une tasse de café; nous nous sommes assis dans la cuisine et jusqu’à l’aube nous avons parlé : de son roman, du jazz, de la littérature, de son métier d’ingénieur. Je ne découvrais plus rien d’affecté dans ce long visage lisse et blanc mais une extrême gentillesse et une espèce de candeur

têtue; Vian mettait autant de feu à détester «les affreux » qu’à aimer ce qu’il aimait : il jouait de la trompette bien que son cœur le lui interdit. (« Si vous continuez, vous serez mort dans dix ans», lui avait dit le médecin.) Nous parlions et l'aube arriva trop vite : j’accordais le plus haut prix, quand il m'était donné de les cueillir, à ces moments fugaces d’amitié éternelle.

Un mois plus tard eut lieu le premier cocktail Gallimard; Astruc s’endormit derrière un canapé; quand il s’éveilla le salon était désert; il chercha la sortie à tâtons, entra dans la salle à manger où les Gallimard venaient de se rassembler pour dîner et plongea les mains dans la soupière.

Quelqu'un que je voyais souvent, c'était Merleau-Ponty avec qui je m’occupais des Temps Modernes. J'avais fait dans la revue le compte rendu de sa thèse, la Phénoménologie de la perception. Nos pieuses enfances bourgeoïses créaient un lien entre nous; mais nous y réagissions de manières différentes. Il gardait la nostalgie des paradis perdus : pas moi. Il se plaisait avec les gens âgés, il se défiait des jeunes que je préférais de loin aux vieux. Il avait dans ses écrits le goût des nuances et il parlait avec hésitation : j'étais pour les options tranchées. Il s’intéressait aux franges de la pensée, aux nébulosités de l'existence plutôt qu’à leur dur noyau; moi c’était le contraire. J’estimais beaucoup ses livres et ses essais, mais je trouvais qu’il comprenait mal la pensée de Sartre. J’apportais dans nos discussions une véhémence qu’il subissait en souriant.

Vers le milieu de mars, Olga revint de Normandie; le médecin de famille, s’étonnant de sa fièvre et de ses fatigues, l’avait radiographiée : ses deux poumons étaient atteints. L’échec des Bouches inutiles l'avait violemment contrariée, et les bains de soleil de Megève ne lui avaient pas fait de bien. Je télégraphiai à Bost qui rentra aussitôt à Paris. Les spécialistes étaient tous d’un avis différent. Sans pneumothorax, Olga allait mourir; un pneumothorax, c'était la mort certaine. Il fallait l'envoyer dans un sana, il ne le fallait surtout pas. Finalement elle est entrée à l’hôpital Beaujon et on lui a fait un pneumo. C'était d'autant plus désolant que Dullin se préparait à reprendre les Mouches. Le projet fut abandonné, ni lui ni Sartre ne voulant d’une autre Electre.

J’avais achevé à Megève Tous les hommes sont mortels, commencé en 43. De retour d'Amérique, Sartre en lut la dernière partie dans la cave bruyante et enfumée du Méphisto où nous passions à ce moment-là la plupart de nos soirées.

«Comment peut-on consentir à n'être pas tout?» se demande George Bataille dans l’Expérience intérieure. Cette phrase m’avait frappée car tel était dans l’Invitée le dévorant espoir de Françoise : elle avait voulu être tout. Je regrettais de n’avoir pas mieux mis en lumière cette illusion et son échec; je décidai de reprendre ce thème. Rongé d’ambition et d’envie, mon nouveau héros prétendrait s’identifier à l’univers; et puis il découvrirait que le monde se résout en libertés individuelles, dont chacune est hors d’atteinte. Alors que dans le Sang des autres Blomart se croit responsable de tout, celui-ci souffrirait de ne rien pouvoir. Ainsi son aventure serait-elle le complément de mon premier roman et l’antithèse du second. Mais je ne voulais pas qu’il leur ressemblât. En 43-44, j'étais investie par l'Histoire, et c’est à son niveau que j’entendais me placer; non content de connaître la fortune et la gloire, mon héros réclamerait d’agir sur le cours du monde. L'idée me vint de lui donner l’immortalité : sa faillite en serait d’autant plus fracassante. Je me mis à explorer en long et en large la condition d’immortel. Je poursuivis cette méditation sur la mort où m'avait entraînée la guerre; je m'’interrogeai sur le temps; il m'avait été brutalement révélé et je m'étais aperçue qu’il pouvait, autant que l’espace, m’arracher à moi-même. Aux questions que je soulevais, je ne donnai pas de réponses. Le Sang des autres avait été conçu et construit abstraitement; mais sur l’histoire de Fosca je rêvai.

Le thème dominant qui revient, avec un peu trop d’obstination peut-être, à travers tout le livre, c’est le conflit du point de vue de la mort, de l’absolu, de Sirius, avec celui de la vie, de l’individu, de la terre; à vingt ans déjà, sur mes carnets intimes, j’oscillais de l’un à l’autre; je les avais opposés dans Pyrrhus et Cinéas; dans l’Invitée il arrive à Françoise, par fatigue ou prudence, de renier le monde vivant et de glisser dans l'indifférence de la mort; contre un présent inacceptable Hélène, dans le Sang des autres, essaie de prendre pour alibi l'infini de l’avenir; cette fois encore je confrontais le relatif et l’absolu à travers l'Histoire; mais nous tenions la victoire, le présent nous comblait : c'était l’avenir qui nous inquiétait.

Nous avions dédaigné les voix grincheuses qui susurraient, en août 1944 : « Et après? »; et aussi le catastrophisme de ceux qui annonçaient en 45 : « La troisième guerre mondiale vient de s'ouvrir.» Je n’imaginais pas que demain la bombe atomique ferait sauter la terre. Néanmoins le sens de la victoire alliée se trouvait mis en question et je me demandais : quelle est l’épaisseur vraie du présent? entre le nihilisme des faux prophètes et l’étourderie des jouisseurs, où se situer?

J'engageai d’abord Fosca dans une entreprise finie: la gloire, de Carmona; c’est pour la mener à bien qu’il choisit l’immortalité; mais ce terrible privilège lui découvre les contre-finalités qui rongent et détruisent toute réussite singulière; l’orgueil particulariste, incarné par Fosca, divise l’Italie et la livre sans défense au roi de France, puis à l’empereur d'Autriche. Alors il renonce à sa patrie, il devient l’éminence grise de Charles Quint; s’il parvenait, à travers lui, à rassembler le monde entier, son œuvre échapperait, croit-il, aux démentis du temps; mais comment totaliser l’humanité si chaque homme est unique? Effrayé par les massacres et les malheurs qu’entraîne la recherche du Bien universel, il doute de ce Bien même; les hommes refusent, fût-ce comme les anabaptistes au prix de destructions sauvages, cette plénitude immobile qui ne leur laisserait plus rien à faire. L'univers n’est nulle part, constate-t-il : « Il n’y a que des hommes, des hommes à jamais divisés »; il renonce à les gouverner : « On ne peut rien pour les hommes; leur bien ne dépend que d’euxmêmes. Ce n’est pas le bonheur qu’ils veulent : ils veulent vivre. On ne peut rien ni pour eux, ni contre eux; on ne peut rien. »

L’expérience malheureuse de Fosca couvrait la fin du Moyen Age et le début du xvr' siècle; des guerres stupides, une économie chaotique, de vaines révoltes, d’inutiles massacres, un accroissement des populations que n’accompagnait aucune amélioration de leur sort, tout dans cette période me semblait confusion et piétinements : je l’avais choisie exprès. La conception de l’histoire qui se dégage de cette première partie est résolument pessimiste; je ne la considérais certes pas comme cyclique, mais je niais que son déroulement fût progrès. Comment penser que mon époque valût mieux que les précédentes, alors que sur les champs de batailles, dans les camps, dans les villes bombardées, elle avait multiplié les horreurs du passé?

Le romantisme et le moralisme qui contrebalancent ce pessimisme venaient aussi des circonstances; nos amis morts dans la résistance, tous ces résistants devenus par leur mort nos amis, leur action avait servi à peu de chose, ou même à rien; il fallait admettre que leurs vies s'étaient donné leur propre justification; il fallait croire à la valeur d’un dévouement, d’une fièvre, d’un orgueil, d’un espoir. J’y crois encore. Mais la dispersion des hommes interdit-elle à l’humanité toute conquête collective? C’est une autre question.

D'ailleurs, je ne l’affirmais pas. La noire vision proposée au début du roman, le dernier chapitre la conteste. Les victoires remportées par la classe ouvrière depuis le début de la révolution industrielle, c'était une vérité que je reconnaissais aussi. En fait, je n’avais pas de philosophie de l’histoire et mon roman ne s'arrête à aucune. Dans la marche triomphale qui ferme ses souvenirs, Fosca ne voit qu’un piétinement : mais il ne détient pas le mot de l’énigme. Il a d’abord considéré le monde avec les yeux du politique qui se fascine sur des formes : cité, nation, univers; ensuite il lui a donné un contenu : les hommes; mais il a voulu les gouverner du dehors, en démiurge; quand il comprend enfin qu’ils sont libres et souverains, qu’on peut les servir mais non disposer d’eux, il est trop fatigué pour leur garder de l’amitié; sa défection ne refuse pas à l'Histoire son sens : elle indique seulement que la rupture des générations est nécessaire pour aller de l'avant. Les communistes, après Hegel, parlent de l'Humanité et de son avenir comme d’une individualité monolithique : je me suis attaquée à cette illusion en incarnant dans Fosca le mythe de l’unité; les détours, les reculs, les malheurs de l'Histoire, ses crimes, sont trop durs à encaisser pour qu’une conscience puisse à longueur de siècles en garder la mémoire sans céder au désespoir; heureusement, de pères en fils, la vie indéfiniment se recommence. Mais cette nouveauté implique aussi la douleur de la séparation : les désirs qui animèrent les hommes du xvin° siècle, s’ils s’accomplissent au xx”, les morts n’en recueillent pas les fruits; Fosca, entraîné dans un défilé tumultueux pense à la femme qu’il avait aimée cent ans plus tôt : ce qui arrive aujourd’hui, se dit-il, c’est exactement ce qu’elle voulait, ce n’est pas du tout ce qu’elle aurait voulu. Cette découverte achève sa déroute : il ne peut pas créer un lien vivant entre les siècles puisqu'ils ne se dépassent qu’en se

reniant; indifférent aux gens qui les habitent, rien ne l’attacherait à leurs projets; s’il les aime, il ne pourra pas supporter l’infidélité à laquelle son destin le condamne.

Car Fosca est le lieu maudit de l’oubli et de la trahison; j'avais cruellement éprouvé mon impuissance à saisir d'aucune manière la mort des autres; toutes les absences sont contredites par l’immuable plénitude du monde. Dans mon second roman, Blomart se demande à propos d’un camarade tué à vingt ans : « Qui n’a-t-il pas été? »; Fosca s'interroge à propos d’une femme aimée : « Où n’est-elle pas? » A plusieurs reprises je lui ai prêté cette phrase qui revient aussi une fois dans les Mandarins : «Les morts étaient morts; les vivants vivaient. » Il ne peut pas même caresser l’espoir de se souvenir toujours : ce mot pour lui n’a pas de sens. Tous ses rapports avec les hommes en sont pervertis; il n’atteint jamais dans leur vérité l’amour ni l’amitié puisque la base de notre fraternité, c’est que nous mourons tous : seul un être éphémère est capable de trouver l’absolu dans le temps. La beauté ne saurait exister pour Fosca, ni aucune des valeurs vivantes que fonde la finitude humaine. Son regard dévaste l’univers : c’est le regard de Dieu, tel que je le refusai à quinze ans, le regard de Celui qui transcende et nivelle tout, qui sait tout, peut tout, et change l’homme en ver de terre. Ceux qu’il approche, Fosca leur vole le monde, sans réciprocité; il les jette dans la désolante indifférence de l'éternité.

C’est là le drame de Régine, que j’ai conçu en contrepoint de celui de Fosca. À un immortel je pouvais prêter la plus vaste des ambitions, mais non, puisqu'il est sans pareil, ce sentiment fait de fascination et de rancœur, l’envie; j'en dotai une femme avide de dominer ses semblables et révoltée contre toutes les limites : la gloire des autres, sa propre mort; quand elle rencontre Fosca, elle veut habiter son cœur immortel : alors elle deviendra, pense-t-elle, l’'Unique; au contraire : sous se yeux, elle se dissout; ses entreprises, ses vertus ne recouvrent qu’un dérisoire effort pour être, identique à celui de tous les autres hommes; elle voit avec épouvante sa vie se dégrader en comédie !; elle tombe dans la folie. Elle a entrevu pourtant

1. La scène de la fête, où elle prend conscience de la comédie, rappelle celle où, dans l’Invitée, Elisabeth recevant le trio a l’impression de se livrer à une parodie; mais son trouble était de nature psychologique; il a un sens métaphysique chez Régine.

un salut mais elle n’a pas eu la force de s’y arrêter : il lui aurait fallu s’agripper à sa finitude. Un des héros, Armand, affronte, sans en être pétrifié, le regard de Fosca parce qu’il est engagé corps et âme dans son époque. Cette morale rejoint les conclusions de Pyrrhus et Cinéas, mais elle n’est pas assenée sous forme de leçon; plutôt, elle sert de prétexte à une expérience imaginaire. Des critiques, ceux-là mêmes qui s’irritent quand un roman démontre, ont reproché à celui-ci de ne rien prouver; c’est justement pourquoi malgré des longueurs, des redites, des surcharges, j'ai de l’amitié pour lui. En le relisant je me suis demandé : mais qu'est-ce que j'ai voulu dire? Je n’ai voulu dire rien d’autre que l’aventure que j'inventai. Le récit se conteste sans répit; si on prétendait en tirer des allégations, elles se contrediraient; aucun point de vue ne prévaut définitivement; celui de Fosca, celui d’Armand sont vrais ensemble. J’avais dit dans mon précédent essai que la dimension des entreprises humaines n’est ni le fini ni l’infini, mais l’indéfini : ce mot ne se laisse enfermer dans aucune limite fixe, la meilleure manière de l’approcher, c’est de divaguer sur ses possibles variations. Tous les hommes sont mortels, c’est cette divagation organisée; les thèmes n’y sont pas des thèses mais des départs vers d’incertains vagabondages.

J’avais commencé en rentrant de Tunisie un essai où j’abordais les mêmes questions. J’en avais eu l’idée un an plus tôt. J'avais fait, en février 45, une conférence chez Gabriel Marcel, devant des étudiants presque tous catholiques; j'avais amené avec moi un ancien élève de Sartre, Misrahi, existentialiste et sioniste : il appartenait au groupe Stern; chaque fois que Gabriel Marcel m’attaquait, il se jetait en avant pour me défendre avec emportement et pertinence: il s'était fait détester. En sortant de là, je causai avec lui au premier étage du Flore; je lui dis qu’à mon avis on pouvait fonder une morale sur l’Etre et le Néant si l’on convertissait le vain désir d’être en une assomption de l’existence. « Ecrivez donc ça! » m’avait-il dit. Cet hiver-ci, Camus m'avait demandé, pour je ne sais plus quelle collection, une étude sur l’action; l’accueil fait à Pyrrhus et Cinéas m’encourageait à revenir à la philosophie. D’autre part, quand je lisais Lefebvre, Naville, Mounin, j'avais envie de leur répondre. J’entrepris donc, en partie contre eux, Pour une morale de l’ambiguité.

De tous mes livres, c’est celui qui aujourd’hui m'irrite le

plus. La partie polémique m’en paraît valable. J'ai perdu du temps à combattre des objections dérisoires; mais à l’époque on traitait l’existentialisme de philosophie nihiliste, misérabiliste, frivole, licencieuse, désespérée, ignoble : il fallait bien le défendre. J’ai critiqué, d’une manière à mes yeux convaincante, le leurre d’une humanité monolithique, dont usent — souvent sans l’avouer — les écrivains communistes afin d’escamoter la mort et l’échec; j’ai indiqué les antinomies de l’action, la transcendance indéfinie de l’homme s’opposant à son exigence de récupération, l’avenir au présent, la réalité collective à l’intériorité de chacun; reprenant le débat alors si brûlant, sur les moyens et les fins, j’ai démoli certains sophismes. Sur le rôle des intellectuels au sein d’un régime qu’ils approuvent, j'ai soulevé des problèmes encore actuels. Je souscris aussi au passage sur l’esthétisme, et à la conciliation que j’ai indiquée entre la distante impartialité de l’œuvre d’art et l’engagement de l’artiste. Il n'empêche : dans l’ensemble j'ai pris beaucoup de peine pour poser de travers une question à laquelle j'ai donné une réponse aussi creuse que les maximes kantiennes. Mes descriptions du nihiliste, de l’aventurier, de l’esthète, évidemment influencées par celles de Hegel, sont plus arbitraires et plus abstraites encore que les siennes puisqu'il n’y a même pas entre elles le lien d’un développement historique; les attitudes que j’examine s'expliquent par des conditions objectives; je me suis bornée à en dégager les significations morales si bien que mes portraits ne se situent à aucun niveau de la réalité. Il était aberrant de prétendre définir une morale en dehors d’un contexte social. Je pouvais écrire un roman historique sans avoir de philosophie de l’histoire, mais non faire une théorie de l’action.

J'avais donné aux Temps Modernes quatre articles que l'éditeur Nagel a réunis en volume et dont trois traitent aussi de morale; au lendemain d’une guerre qui avait tout remis en question, il était normal qu’on tentât de réinventer des règles et des raisons. La France était écrasée entre deux blocs, notre destin se jouait sans nous; cette passivité nous empêchait de prendre la pratique pour loi; je ne m'étonne donc pas de mon moralisme. Ce que je comprends mal, c’est l’idéalisme qui entache ces essais. En fait, les hommes se définissaient pour moi par leur corps, leurs besoins, leur travail; je ne plaçai aucune forme ni aucune valeur au-dessus des individus de chair

et d’os. Revenant du Portugal, comme je reprochais à l’Angleterre sa complicité avec un régime que condamnait, entre autres tares, le tragique pourcentage de la mortalité infantile, Herbaud me dit: «Soit, c’est regrettable que des enfants meurent de misère; mais ce n’est peut-être pas trop cher payer ce miracle qu’est la démocratie anglaise.» Je fus révoltée. Je me querellai aussi avec Aron qui justifiait par les intérêts supérieurs de l’Angleterre les mesures qu’elle prenait contre l'immigration en Israël : les beautés de la démocratie anglaise, c'était du vent auprès de ces hommes entassés dans des camps, errant sur des bateaux, désespérés. Mais alors, pour justifier la fondamentale importance que je lui reconnaissais, pourquoi passais-je par le détour de valeurs autres que le besoin même? Pourquoi écrivais-je liberté concrète au lieu de pain et subordonnais-je au sens de la vie la volonté de vivre? Je ne me bornais jamais à dire : il faut que ces gens mangent parce qu’ils ont faim. C'était pourtant ce que je pensais. Dans Œil pour œil, je justifiais l’épuration sans invoquer le seul argument solide : miliciens, tueurs, tortionnaires, il fallait les abattre non pour manifester que l’homme est libre, mais pour les empêcher de recommencer; pour un Brice liquidé, que de vies on aurait épargnées! J'étais — comme Sartre — insuffsamment affranchie des idéologies de ma classe; au moment même où je les repoussais, je me servais encore de leur langage. Il m'est devenu odieux car, je le sais maintenant, chercher les raisons pour lesquelles il ne faut pas marcher sur la figure d’un homme, c’est accepter qu’on lui marche sur la figure.

À son retour d'Amérique, Sartre me parla beaucoup de M. A présent, leur attachement était réciproque et ils envisageaient de passer chaque année trois ou quatre mois ensemble. Soit; les séparations ne m’effrayaient pas. Mais il évoquait avec tant de gaieté les semaines passées avec elle à New York que je m’inquiétai; je l’avais cru séduit surtout par le romanesque de cette aventure; je me demandais soudain s’il ne tenait pas à M. plus qu’à moi; je n’avais plus l’optimisme chevillé au cœur : tout pouvait m’arriver. Dans une union qui dure depuis plus de quinze ans, quelle part revient à l’habitude? Quelles

concessions implique-t-elle? Je savais ma réponse : pas celle de Sartre. Je le comprenais mieux qu’autrefois et à cause de ça il m'était plus opaque; il y avait de grandes différences entre nous; moi elles ne me gênaient pas, au contraire, mais lui? D’après ses récits, M. partageait exactement ses réactions, ses émotions, ses impatiences, ses désirs. Quand ils se promenaient, elle avait envie de s’arrêter, de repartir, juste au même moment que lui. Peut-être cela marquait-il entre eux un accord en profondeur — aux sources mêmes de la vie, dans son jaillissement et son rythme — que Sartre n’avait pas avec moi et qui lui était plus précieux que notre entente. Je voulus en avoir le cœur net. Il arrive souvent quand une question dangereuse vous brûle les lèvres qu’on choisisse mal le moment de s’en délivrer : nous sortions de ma chambre pour aller déjeuner chez les Salacrou quand je demandai : « Franchement, à qui tenez-vous le plus : à M. ou à moi? — Je tiens énormément à M., me répondit Sartre, mais c’est avec vous que je suis. > J’eus le souffle coupé. Je comprenais qu’il avait voulu dire : « Je respecte notre pacte, ne me demandez rien de plus. » Une telle réponse mettait tout l’avenir en question. J’eus beaucoup de peine à serrer des mains, à sourire, à manger; je voyais que Sartre m’observait avec inquiétude, je me raidissais, mais il me semblait que je n’arriverais jamais au bout de ce déjeuner. L’après-midi, Sartre s’expliqua : nous avions toujours attribué plus de vérité aux conduites qu’aux phrases, c’est pourquoi, au lieu de se perdre en discours, il avait invoqué l'évidence d’un fait. Je le crus.

Peu après son retour Sartre eut les oreillons. Il se mit au lit dans la chambre ronde; un médecin lui badigeonna le cou et le visage de pommade noire. Au bout de quelques jours, il put recevoir ses amis. Ils ne venaient pas tous : sa maladie effrayait. Il y avait tout de même foule dans sa chambre et j'avais du mal à le défendre contre les ennuyeux.

J’ai tenu un journal, pendant cette période. En voici des extraits; ils livrent ce que ma mémoire échoue à ressusciter : la poussière quotidienne de ma vie.

30 avril 1946

Quand je suis sortie, à 5 heures, il y avait une grande anima.

tion au carrefour Buci; les femmes achetaient des choux-fleurs, des asperges, les premières fraises; on vendait des brins de muguet dans de petits pots enrobés de papier d’argent. Sur les murs, des grands OUI et NON en lettres de craie. L’an dernier, le printemps avait quelque chose de miraculeux, c'était le premier printemps de la libération. Celui-ci est déjà installé dans la paix. Il y a des nourritures dans les boutiques, des dattes par exemple, et des étoffes et des livres; dans les rues des autobus et des taxis; un grand changement depuis mai dernier.

Aux Temps Modernes, j'ai retrouvé Merleau-Ponty, Leiris, Ponge. Ponge a quitté Action (pour quelle raison?). Il dit qu’il est très embarrassant pour lui de choisir entre tous les objets qu’il aimerait décrire : pourquoi ne pas parler pendant vingt ans de la mousse? Ou, au contraire, aborder indifféremment tout ce qu’on rencontre sur son chemin? Il a plus de deux cents poèmes commencés, et il compte un jour les publier sous forme d’un alphabet illustré. Je remets à Festy, pour qu’il les fasse imprimer, les poèmes de Genet et de Laronde, et je lui dis que décidément je ne publierai pas mon roman dans la revue. Je bois un verre au Pont-Royal avec Merleau- Ponty et Suzou. Je rentre. Chez Sartre, qui est toujours enveloppé de bandes Velpeau et coiffé d’un bonnet pointu, je trouve Lefèvre-Pontalis. Sartre va beaucoup mieux; je lui apporte des livres, des revues et je le fais dîner. Je vais au Petit Saint-Benoît avec Bost et Pontalis; Giacometti arrive en même temps que nous et s’assied à la même table. Il est plus en forme que jamais et raconte un tas d'histoires. A la fin du repas, une salière se renverse. Bost la relève; G. prend son air sorcier : « Je me demandais qui la relèverait; et c’est vous! — Moi je ne l’aurais pas relevée, dit Pontalis — On les relève toujours», dit G. Alors Bost : «Evidemment, ça n’est pas fait pour être renversé. » Giacometti, pénétré : « Ah! si vous aviez dit ça devant Breton, c'était la brouille! >» Il parle du peintre Bérard : « Je le trouve tellement beau! » Je demande : « Aussi beau que Sartre? » Il répond, très sérieusement : « C’est autre chose. Sartre, c’est la beauté classique, apollinienne; Bérard est dionysiaque. » Fin de soirée chez Chéramy.

Ce matin, Boubal m’a abordée d’un air radieux : «Si vous

1. Il s’agissait d’accepter ou de refuser la Constitution proposée par la Constituante et soutenue par les communistes.

lisez dans le journal que M. Sartre est à la mort, ne vous inquiétez pas; il y a un journaliste qui le cherchait, alors j'ai dit : il est malade, on craint pour ses jours. — Qu'est-ce qu’il a? — Une maladie secrète. »

Dans l'escalier j’ai rencontré B.! qui montait voir Sartre; je l’ai arrêté; il m’a dit qu’il savait que Sartre était la proie d’un tas d’emmerdeurs, qu’il ne voulait pas l’ennuyer, mais qu’il avait quelque chose de passionnant à lui dire : un ami à lui, Patrix, a réussi « une transposition plastique du visqueux ». Il paraît que c’est « une grand-mère, une vieille grandmère qui se transforme en chandelle ».

1° mai

L’an dernier, il neigeait, je me rappelle. Ce matin est tout bleu. Je ne quitte pas ma chambre. Je bois un bol de nescafé, et je travaille à la Morale. Sartre va mieux, il n’a plus son casque de bandes Velpeau, ni de bonnet de coton, mais de grands favoris noirs et une barbe végétale; et il est encore gonflé, avec un bouton sur le nez. Dans la chambre s’amoncellent de jour en jour la vaisselle sale, de vieux papiers, des livres, on ne sait plus où mettre les pieds. Il me lit des poèmes de Cocteau, très jolis. Dehors, il fait grand soleil : on sent bien la rue à travers les fenêtres avec les marchands de muguet, les revendeurs de bas et de combinaisons en soie artificielle. Pour sortir, je ne mets ni manteau, ni bas. Partout du muguet, et tous les marronniers du boulevard Pasteur sont chargés de fleurs blanches et rouges, elles commencent même à perdre leurs pétales. Je déjeune chez ma mère qui lit le Zéro et l’Infini. Au retour, dans le métro, je vois les affiches de Dullin où les Mouches ne sont pas annoncées et ça me serre le cœur.

Sur les panneaux les premières affiches du référendum : Votez oui, votez non. Tous les non ont été barrés.

Travail. À 6 heures, je bois un verre avec Bost et Rolland au Bar Vert qui fait gauchement concurrence à Chéramy, avec de belles affiches, mais de vilaines tables rouges et des murs trop verts. Il y a Youki, dans une jolie robe à carreaux

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