Qu'il abandonna
tendue ancienne élève me demande, pour le compte de l’Institut Gallup, comment je vois l’avenir de la France : je lui réponds que je ne le vois pas, ce qu’elle semble trouver très profond. Je regarde avec Sartre des lettres et des manuscrits que je rapporte de la revue. Il y a deux chapitres de Louise
eiss; je note un passage. Une Française rencontre pendant l'exode son ancien amant, Andlau, vêtu de l’uniforme allemand : « Andlau, superbement intelligent et cynique comme il l'avait toujours été — pourquoi aurait-il changé? — dit en souriant : Il me semble que vous avez besoin dun bain. Blanche sentit l’offense. >» Il y a aussi les Mémoires d’un obscur, récit d’un deuxième classe qui a été prisonnier; on publiera le chapitre sur sa vie à la ferme. Des poèmes, des nouvelles, des chroniques. Un jeune «existentialiste» de dix-sept ans envoie un poème qui commence par ces mois: «Le vide tend vers le plein. »
Visite de Genet et de Barbezat. La patronne du Flore m’a remis un autre tout petit livre de Jean Ferry, avec une dédicace très aimable. Ça s’appelle : le Tigre mondain, et je l’aime beaucoup.
8 mai
Un peu mal à la tête, mais je travaille bien quand même. Cette seconde partie me donne du mal, mais ça m'intéresse de découvrir mes propres pensées.
Sartre fait ses premiers pas. Nous allons prendre un verre à la Rhumerie martiniquaise, en parlant de la revue et de la Morale.
Soirée dans sa chambre avec Bost. Bost dit qu’Aron et Ollivier se contrefoutent de la manière dont vivent les gens, de leur fatigue, de la misère; ça n’existe pas pour eux. Il nous raconte que les locataires de l’hôtel Chaplain se sont reconnus dans l’article de Combat, qu’il avait pourtant signé Jean Maury, et qu’ils sont fous de colère. De nouveau nous discutons sur les communistes. Nous voterons pour eux; mais il semble toujours aussi impossible de parvenir à une entente idéologique. Longues vaticinations. Le problème de notre rapport avec eux est essentiel pour nous et ils ne nous permettent pas d’y donner de solution, c’est une impasse.
9 mai
Ça m’agace parce que, dès que j'ai travaillé deux heures, j'ai mal à la tête; pourtant ça m'intéresse. L’après-midi, je fais un tour avec Sartre, nous sommes montés chez sa mère et il a admiré sa future chambre. Le soir au Flore, j’aperçois Limbour à qui je demande des chroniques, et Zette avec Leiris. Bost est aux cent coups parce que l’histoire de l’hôtel Chaplain s'aggrave; il y a des types qui sont venus le demander à Combat pour lui casser la figure.
10 mai
Vitold est venu voir Sartre. On discute sur la possibilité d’une tournée en Italie et d’une représentation de Huis clos en Suisse; Vitold hésite parce qu’il a un film en juin. Je déjeune avec lui chez Lipp, puis je vais chercher Sartre. Nous nous asseyons à la terrasse des Deux Magots, il fait très beau. On rafistole l’exemplaire de Morts sans sépulture afin de le donner à taper à Nagel. A la revue, grande agitation. Vittorini vient au bureau des T.M. avec Queneau et Mascolo; il a l’air timide et parle mal français. Il regrette que nous soyons invités en Italie par Bompiani qui est un éditeur réactionnaire; il dit : «Si vous aviez été invités par mon parti, on vous aurait promenés partout en auto; Eluard, on l’a promené partout. » On décide d’échanger nos revues; on se verra à Milan et on préparera un numéro italien. Il y a affluence; Gaston Gallimard est venu; j'avais mis le nez dans son bureau, mais j’avais fui, ayant dû serrer la main à Malraux et à Roger Martin du Gard : ceux-là, ils transportent avec eux une lourde charge de sérieux, et l’antre de Gaston Gallimard exhalait une odeur d’encens. Il voulait me parler de Genet qui lui a envoyé une lettre insultante, après sa scène avec Claude. Il me faisait presque des excuses, il affirme que le manuscrit n’est pas perdu. J’ai parlé à un tas de gens. Il y avait le jeune couple impudique; le type m’apportait une nouvelle; il m'a demandé, de sa voix naïve et chantante : « Est-ce que Sartre votera pour moi, au prix de la Pléiade? » J'ai réglé des trucs avec Renée Saurel!,