Elle était alors la secrétaire des Temps Modernes
superbe, les cheveux au vent, aperçu Leiris, et porté à Paulhan le manuscrit de Nathalie Sarraute; il y a inscrit de sa belle écriture le titre et le nom de l’auteur; il était seul, par miracle. Il m’a montré un petit Wols, très joli, qu’il a encadré dans une boîte, avec éclairage indirect.
À 7 heures j'ai retrouvé les Queneau au Pont-Royal. Il y avait Georges Blin qui m’a entreprise sur : Sexualité et existentialisme. Il m’a passé les bonnes feuilles d’une revue de Wahl qui va bientôt paraître. Wahl critique l’Etre et le Néant dans un esprit analytique surprenant, genre : « Le premier paragraphe de la page 62 est bon, mais la dixième ligne est faible. » J’ai bu trois gin-fizz et j'étais très animée. Le numéro 8 est sorti, on le trouve assez brillant.
L’hôtel est repeint à neuf; il embellit de jour en jour, et il y a maintenant une belle femme de chambre brune, une ancienne cliente qui a eu des malheurs, et une autre blonde, toute froufroutante. On se croirait dans un bordel. La rousse sympathique a disparu.
Samedi 11 mai
Le travail ne marche qu’à moitié; je suis fatiguée; c’est agaçant d’avoir des obstacles dans sa tête. Déjeuner chez Lipp avec Sartre et Pontalis. Chez Odette Lieutier, Dullin signe ses livres. La librairie a été arrangée par Camille, avec des masques, des photos, un tas de beaux objets; Dullin est tout beau, il a l’air très content, au milieu de la foule de ses admirateurs. Il y a quelques drapeaux dans les rues, en l’honneur du jour V; ça fait bien triste.
Je voudrais travailler, mais je dors, la tête est mauvaise. A 6 heures je descends chez Sartre. Il y a Nathalie Sarraute, bien ondulée, et dans un beau tailleur bleu vif, qui explique posément que nous sommes le Château de Kafka; sur nos registres, chacun a son chiffre qu’il ne connaît pas; nous accordons tant d’heures par an à celui-ci, tant d’heures à celui-là et il est impossible d’en obtenir une de plus même si on se jette sous un autobus. Nous arrivons à la convaincre, après une heure d’argumentation, que nous avons de l’amitié pour elle. Elle avoue d’ailleurs qu’à ses yeux nous sommes de pures abstractions et qu’elle se contrefiche de nos individus
contingents et humains. C’est toujours « l’idole-paillasson ». Elle nous parle de son article sur Valéry qui sera sans doute assez marrant.
Je dîne avec Bost au Golfe-Juan. Il y a les Gallimard avec Badel. Le balafré borgne de l’Armée du Salut vend une Bible
à Jeanne Gallimard.
Dimanche 12 mai
Le temps manque pour ce journal. J'arrive à peine à noter les anecdotes. Le ciel est couvert et les marronniers commencent à perdre leurs fleurs.
Ce matin j'ai travaillé, après avoir été acheter aux Deux Magots les cigarettes et les petits pains du dimanche. A midi, j'y ai rencontré Pagniez qui a apporté un article très amusant sur l’histoire de la Constituante. Déjeuner avec Sartre chez Lipp; Vitold est passé pour discuter les projets de Suisse et d'Italie. Café au Montana. Travail. Je me sentais pleine de zèle parce que, enfin, je n’avais plus mal à la tête. J’ai tout repris depuis le début, c’est le moment le plus amusant, le moment où on copie et où ça prend forme. A 6 heures réunion des T.M. dans la chambre de Sartre. Sa mère avait fait des beignets et j’ai apporté du cognac, acheté au patron. Il y avait Vian qui s’est amené avec sa trompette, il allait jouer au Point Gamma, c’est comme ça qu’il gagne sa vie. Sa chronique du menteur était un peu facile mais drôle. Il y avait Paulhan, Pontalis, Vivet et son ami, qui a soutenu qu’on ne pouvait pas reprocher à Steinbeck d’avoir écrit Läâchez les bombes puisqu'il avait raté son livre. On a envisagé d’étudier la littérature «engagée» américaine: comment Steinbeck, Dos Passos, Faulkner se sont laissé mobiliser et ont fait de la propagande pour le compte de l’Etat. Roger Grenier est venu aussi, et Bost, à 7 heures et demie, comme une fleur, quand tout était fini : les trois numéros suivants sont pleins à craquer.
Bost reste avec nous. Il raconte qu’Olga a reçu des visites de jeunes malades; elle a été très frappée par la dureté avec laquelle elles parlaient de leur maladie. Comme Olga disait qu’elle n'avait pas de brides : « Oh! les brides, ça se trouve, a dit une fille. Le coupeur passe une fois par mois. Alors, tant qu’il n’est pas là, t’as pas de brides; mais le jour où il
se ramène, tu verras comme ça descend, les brides.» Elles disent que les types tiennent moins bien le coup que les femmes. Souvent il y en a qui se balancent par-dessus le grillage du balcon; pourtant il est très haut et recourbé vers le dedans. On flirte beaucoup entre le onzième étage et le dixième où sont les hommes. Souvent il y a des spectacles où tout le monde descend en pyjama. Ils méprisent les malades qui ne sont pas tuberculeux; ils s’estiment les uns les autres d’après le degré de leur maladie et leur résistance morale.
13 mai
Pendant un grand moment, j'ai pensé : « Me voilà enfermée dans mon rêve, comme dans le dessin d’Henry; jamais je n’arriverai à me retrouver dans ma chambre.» Ça faisait une palissade autour de mon lit. Enfin je me suis réveillée, mais il était déjà tard, presque neuf heures. J'étais de bonne humeur parce que je ne suis plus du tout fatiguée, et Sartre va mieux, et samedi on part pour la Suisse. Rolland nous a invités à Constance en disant : « On sera entre copains — avec Hervé et Courtade. » Aucune ironie dans sa voix : les insultes écrites ne comptent pas.
Nous déjeunons au Casque avec Giacometti.
On se demande comment Breton va être reçu à son retour à Paris. Aragon a été atterré du peu d’enthousiasme avec lequel est accueilli Personne ne m'aime; il croit à un complot fasciste.
Au Flore, je trouve trois gros beaux livres américains dans lesquels nous choisirons des textes de Wright, pour les numéros août-septembre.
De 3 à 6, je travaille. Je passe au Flore voir Montandon pour régler le voyage en Suisse. J’aperçois Salacrou avec Sophie Desmarets, rousse et belle. Je rentre et mets ce journal à jour. Je m’aperçois en en relisant des morceaux que déjà ça n’évoque rien. Il ne faut pas espérer que ces mots-là soient différents des autres, qu’ils aient le pouvoir magique de garder en eux la vie, et que par eux le passé ressuscite. Non. Pour moi-même, ces quinze derniers jours ne sont déjà plus que des phrases écrites, et rien par-delà. Ou alors il faudrait vraiment faire attention à la façon de raconter. Mais ça deviendrait une œuvre, et je n’ai pas le temps.
Dîné avec Bost dans la chambre de Sartre, d’œufs et de corned-beef. Bost est retourné à l’hôtel Chaplain, il a négocié avec Jeannette qui s’est un peu amadouée. Il a vu Wright à la terrasse du Flore ce matin et Wright lui a ri au visage; il paraît qu’il rit toujours, mais c’est une manière de ne pas se livrer. Sartre et Bost se font à tour de rôle une raie au milieu des cheveux pour prouver que ça donne l’air bête; ça féminise surtout, ce qui est curieux. Bost a parlé des romans à quatre sous, en 70 000 signes, qu’il écrivait il y a deux ans; il les faisait en deux jours, pour 1 500 francs; il y en avait un qui s’appelait : Eva n’était que belle. Il nous montre une lettre d’un certain Jules Roy qui le félicite; et celle d’un type qui se plaint que dans la mairie du 16° les affiches de renseignement soient mal placées; son livre a beaucoup de succès. A 11 heures, les yeux de Sartre deviennent roses, non sans quelque affectation, et nous le laissons dormir. On boit un verre chez Chéramy où un mystérieux général nous offre un autre verre. Bost me parle de mon roman qu’il a porté enfin aujourd’hui chez Gallimard; il aime beaucoup l’épisode des Indiens, mais trouve le début un peu long. Pontalis aussi trouve que ça fait trop chronique.
Je rentre à minuit et je passe une heure à relire ce journal et à l'écrire. J'aimerais le soigner davantage. Je suis bien au lit, un peu vacillante de sommeil, à travers des mots. J'entends la pluie dehors, discrète, et de lointains bruits de pas. Demain je travaillerai, et bientôt je pars pour la Suisse. Je suis contente, pour ne pas changer. En ce moment, j'aimerais avoir vraiment beaucoup de temps pour écrire.
Mardi 14 mai
Réveil gris. J’ai pensé à toutes les démarches que j'avais à faire; je hais les démarches, je hais surtout penser à les faire; d’autant plus que j’y pense longtemps parce que je ne les fais pas. Je vais chercher les journaux. Il y a un article malveillant d’un nommé Pingaud : sur le roman de Bost; Bost est évidemment existentialiste, dit le type, puisqu'il a dédicacé son livre
1. Devenu depuis notre ami et qui participe à la direction des Temps Modernes.
à la Russe du café de Flore; et puis Sartre a fait un grand éloge du roman-reportage, justement dans le premier numéro des T.M. où paraissait le Dernier des métiers. Article malveillant aussi du petit Clément sur l’existentialisme. Je retrouve dans un placard le manuscrit du Sang des autres que je vais donner à Adamov pour la vente au profit d’Artaud; c’est un beau manuscrit, raturé et fripé, écrit sur des feuilles d’un tas de formats, avec des encres et même des écritures différentes. Ca fait vivant, à côté d’un livre; on se rend compte que ça vous est sorti du corps; il s’y colle le souvenir de certains moments où on l’a écrit. Je parcours Black Metropolis pour faire un choix en vue du numéro américain. J’aimerais bien avoir du temps pour lire.
Démarches. Travail au Pont-Royal. A 5 heures et demie je monte à la revue. Alquié et Pouillon discutent avec Sartre sur la politique communiste.
Aron passe un instant; Paul Mohrien vient chercher le Portrait de l’antisémite et mes quatre articles parus dans les T.M. Je redescends au Pont-Royal, voir Vian qui m’a apporté son roman et un livre américain sur le jazz, on en traduira un morceau. Il parle du jazz avec passion. Il me dit qu’il existe en Amérique de très bonnes pièces radiophoniques, un peu naïves, mais charmantes, comme celle de la petite chenille qui danse au son de : « Yes, sir, t’is my baby », ou du petit garçon qui cherche dans les astres son chien écrasé par un autobus et dont on s’aperçoit à la dernière minute qu’il a été écrasé lui aussi. Il fera un article là-dessus. Son roman’ est extrêmement amusant, surtout la conférence de Jean-Sol Partre, et le meurtre avec l’arrache-cœur. J’aime aussi la recette de Gouffé : «Prenez un andouillon; écorchez-le malgré ses cris. »
A 8 heures je rentre avec Sartre qui est très fatigué. C’est un joli moment du soir, avec les feuillages mouillés, les lumières vertes et rouges, quelques vitres éclairées, et un reste de jour au ciel.
Nous mangeons du jambon en examinant le butin ramassé à la revue. Des nouvelles, mauvaises; un très bon Procès de Nuremberg de Pouillon; un bon Petiot de Palle; le texte de Ponge, Ad litem, ne vaut pas grand-chose. Passe Bost. Olga a