L’Ecume des jours
des brides, elle se trouve mal soignée dans cet hôpital, il faut absolument qu’elle s’en aille. Il raconte qu’il y a eu une mutinerie hier dans une prison américaine et cinq détenus tués, mais quand il a été aux renseignements, les officiers ont nié avec colère.
Dans un discours prononcé en Sorbonne à propos de l’anniversaire de Descartes, Thorez a revendiqué Descartes : c’est un grand philosophe matérialiste.
15 mai
Deux heures d’attente à la légation suisse. Mais elles passent vite parce que je lis l’Ecume des jours de Vian, que j'aime beaucoup, surtout la triste histoire de Chloé qui meurt avec un nénuphar dans le poumon; il a créé un monde à lui; c’est rare, et ça m’émeut toujours. Les deux dernières pages sont saisissantes; le dialogue avec le crucifix, c’est l’équivalent du « Non », dans le Malentendu de Camus, mais c’est plus discret et plus convaincant. Ce qui me frappe, c’est la vérité de ce roman et aussi sa grande tendresse.
Déjeuner et café avec Sartre chez Lipp, au Flore, chez Chéramy. J’ai acheté un beau Guide Bleu de la Suisse; ça me ravit et me désole parce que je sais qu’il y a tant de choses à voir et que je ne pourrai pas les voir. J’ai peur que le voyage ne soit un peu bien officiel. Mais je me réjouis quand même.
Dans l'escalier, un long jeune homme à parapluie m’a abordée pour me demander ce que Sartre entendait par « essence ». Je l’ai renvoyé à l’Etre et le Néant. Il m’a dit qu’il l’avait bien lu, mais qu’il ne voulait pas être superficiel et qu’alors je devais lui donner une définition en quatre mots. C’est pour un journal de Strasbourg.
Jeudi 16 mai
Le printemps revient. En allant acheter des cigarettes, je vois de magnifiques bottes d’asperges, enveloppées à mi-corps de papier rouge sur fond de papier vert dans une voiture des quatre-saisons; c’est très joli. Travail. J’ai rarement éprouvé tant de plaisir à écrire, surtout l’après-midi, quand je rentre
à 4 heures et demie dans cette chambre dont l’atmosphère est encore épaisse de toute la fumée du matin, où il y a sur la table le papier déjà couvert d’encre verte; et la cigarette et le stylo sont agréables, au bout de mes doigts. Je comprends bien Duchamp, disant à Bost, qui lui demandait s’il ne regrettait jamais de ne plus peindre : « Je regrette la sensation du tube de couleur, quand on le presse et que la peinture s’écrase sur la palette; c’était agréable. » Le côté physique de l'écriture est agréable. Et puis même à l’intérieur, il me semble que je me sens me dénouer; c’est peut-être une illusion. En tout cas, je sens des choses à dire. Il y a aussi un projet de roman qui commençait à naître, hier, chez Chéramy.
Exposition Kermadec. Dîner aux Catalans avec Sartre et Bost qui parlent insolemment devant moi de New York.
17 mai
Au Flore, à midi, avec Sartre, je fais la connaissance de Soupault. Ça me fait toujours drôle quand je vois un type que j'ai admiré à vingt ans, qui me semblait inaccessible, et qui est un homme de chair et d’os, mürissant. Soupault me demande si je voudrais aller en Amérique. Il me promet de m’y faire inviter en octobre si vraiment je veux, et il amuse Sartre parce qu’il semble se défier de ma fragilité. Bien sûr je veux, et j'ai insisté, et je crève d’envie d’y aller, et en même temps j'ai un peu d’angoisse au cœur à l’idée de partir pour quatre mois.
Ce matin, dans Cavalcade, un article de Monnerot sur Sartre, idiot et venimeux. Des échos sur l’article de Mounin dont ils disent qu’il a mis Sartre K.O.; ils ne sont pas difficiles. Dans le Littéraire, une interview de normaliens, par Paul Guth, où on parle de Sartre. Et au milieu d’un article de Billy sur « littérature de métaphysique», un dessin sur moi qui ai l’air toute grasse et bovine. Déjeuner au Golfe-Juan avec les Pagniez. Pagniez défend le réformisme.
À la revue, nous mettons en page le numéro 9. C’est merveilleux le nombre de textes dont nous disposons maintenant. Des gens défilent, mais ne restent pas, et nous travaillons en paix. I1 paraît que Néron est sorti de prison, nous dit Merleau-Ponty. Nous buvons un verre au Pont-Royal avec les Leiris, les Que-
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neau, Giacometti. Dîner au Golfe-Juan avec Giacometti et Bost. On a discuté assez longtemps sur le procès de ce châtelain qui a descendu à coups de fusil le jardinier, amant de sa fille. La petite avait seize ans et elle écrivait des lettres si obscènes qu’on n’a pas pu les lire au procès; le jardinier en avait trente-six et c'était un repris de justice; le père a été guetter avec son fils dans la chambre de la fille, et ils l’ont tué; le fils a manqué le type par deux fois, mais le père l’a eu. On l’a condamné seulement à quatre ans de prison, et le fils à trois ans avec sursis. Sartre fait rire Bost aux larmes en soutenant que ce crime est la conséquence des dernières élections, que depuis la libération le père se sent dans un monde révoltant et que ce meurtre a exprimé le paroxysme de sa révolte. Là-dessus Giacometti évoque l’histoire du sergent Bertrand, si doux et si rangé, mais qui toutes les nuits déterrait des cadavres dans les cimetières, les mutilait et les grignotait; on n’a pu le punir que pour violation de sépulture, ni la mutilation, ni la manducation des cadavres n’étant prévues par la loi. Il parle de Picasso qu’il avait vu la veille et qui lui avait montré des dessins; il paraît que, devant chaque nouvelle œuvre, il est comme un adolescent qui commence à peine à découvrir les ressources de l’art. Il dit: «Je crois que je commence à comprendre quelque chose; pour la première fois, j’ai fait des dessins qui sont vraiment du dessin.» Et il se réjouit quand G. lui dit : « Oui, il y a du progrès.» On a fini la soirée chez Chéramy. Mais, comme on disait avec Bost, ici un journal ne sert à rien; il aurait fallu un appareil enregistreur pour noter les conversations irrésistibles de Sartre et de Giacometti.
18 mai
Ce soir, je pars pour la Suisse. Voilà trois semaines que je n’ai presque pas quitté ma chambre, ne voyant guère que Sartre et Bost. C'était reposant et fructueux. Cet après-midi, je suis en haut du Flore, près de la fenêtre, je vois la chaussée mouillée, les platanes qu’agite un vent aigre; il y a du monde, et en bas c’est le grand brouhaha. Je ne me sens pas bien ici.
Il me semble que plus jamais je ne recommencerai à y travailler comme j'ai fait tontes ces années.
Bost est venu me chercher. Il avait reçu une petite lettre de Gide le félicitant pour le Dernier des métiers. Il m’a montré aussi un numéro de la Rue, journal fondé par Jules Vallès et qui ne sortira que dans quelque temps : ils font paraître un numéro «pour la conservation du titre ». Il y a du Prévert, du Nadeau, des dessins d’Henry, et une complainte de Queneau sur le thème : « Je suis un pauvre con. » Nous allons à Beaujon. Olga nous parle des malades qu’elle voit. Une jeune femme, mère de deux enfants, a été hier se faire faire un pneumo, on a essayé trois fois, en trois endroits, et ça a raté; elle a eu une syncope de désespoir et est restée trois quarts d’heure évanouie. Une petite provinciale s’est amenée, croyant n’avoir qu’un poumon abîmé; quand elle a dit à Benda qui venait de regarder sa radio : « Je viens pour un pneumo», il a demandé : «A quel poumon? » C’est comme ça qu’elle a appris que les deux côtés étaient touchés. Olga dit que le pire, c’est qu’on se résigne peu à peu, à mesure qu’on perd de la vitalité.
Train pour Lausanne. Nous sommes seuls dans le compartiment avec une petite jeune fille brune qui toute la nuit serre son sac de voyage contre son cœur; elle dort assise. Moi je m’étends et je dors assez bien. Je me rappelle un voyage en Limousin, quand j'avais treize ou quatorze ans, et que j'avais passé toute la nuit le visage à la fenêtre, mangeant du charbon et me sentant souverainement supérieure aux grandes personnes engourdies dans la chaleur du compartiment. C’est à des choses comme ça que je sens que j'ai vieilli. Il y a eu seulement pendant un moment une belle lune brillante, dans un ciel rayé de nuages; et au matin, des montagnes dans une aube gris rose. Ça ne manque jamais, le coup du réveil, quand après un long sommeil je me trouve brusquement transportée dans un petit matin très lointain. Le plus fort, ç’a été le désert, avant Tozeur; et puis les arrivées à Sallanches, en hiver; et je ne sais trop pourquoi, la campagne mouillée d'Auvergne en arrivant à Mauriac.
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L'éditeur Skira, qui avait organisé cette tournée de conférences, nous a installés à Genève dans un hôtel proche du lac. Je voyais de ma fenêtre des cygnes luxueux et de magnifiques
parterres de fleurs. L’opulence de la Suisse m’a ébahie : « C'est une des choses les plus plaisantes et les plus oubliées que de pouvoir manger n'importe quoi, à n’importe quel moment », notai-je; et plus loin : « Quel plaisir de pouvoir souper après le cinéma : ça rappelle l’avant-guerre! >» A la brasserie du Globe, on commandait à son gré du whisky, du xérès, des porto-flips, tout ce qu’on voulait; des pancartes annonçaient : toats au caviar de Russie. Je me rappelais avec quelle émotion, passant à Annemasse en 1943, j'avais lu sur un poteau indicateur : « Genève, 9 kilomètres »; et les gens disaient d’une voix éblouie : « La nuït, on voit les lumières »; je voyais le Kursaal illuminé et le chatoiement des enseignes au néon. On nous a amenés à Lausanne chez un marchand de vêtements « par correspondance et à tempérament »; Sartre a emporté un costume et un imperméable, moi une robe en tussor vert, une jupe de toile tricolore. Je me suis acheté à Genève des souliers en superbe cuir, des valises, et une montre au cadran noir avec des aiguilles vertes.
Beaucoup de corvées pendant ces trois semaines: non seulement nos conférences, mais des signatures de livres, des séances à la radio; un matin, une caméra nous a suivis pendant près de deux heures à travers les rues somnolentes du vieux Genève; et puis il y avait des dîners, des réceptions, des bavardages. Nous avions de la sympathie pour Skira et pour sa jolie femme; il connaissait les surréalistes, il les avait édités : « Moi j'étais le dompteur », disait-il; indifférent jusqu’à l’absence et cependant toujours agité, passionnément intéressé par les femmes, certainement bourré de complexes sous ses airs de jouisseur égoïste, sa conversation était cynique et drôle quand il consentait à se déboutonner. Avec Montandon, le directeur de Labyrinthe, nous nous entendions bien, en dépit de ses préventions contre l’existentialisme : il appartenait au «parti du travail» et il était marxiste. « Tous les intellectuels suisses sont des réactionnaires, nous dit-il; pendant la guerre, on a voulu organiser une manifestation antinazi, et on n’a pas trouvé plus de deux vieux professeurs pour y participer. C’est pour ça que je me suis carrément inscrit à un parti populaire. » Nous fimes quelques autres rencontres intéressantes ou agréables. Mais il y eut aussi beaucoup de gens que nous fûmes contraints de fréquenter et qui nous ennuyaient ou même qui nous répugnaient.
Notre premier repas au Globe m'a atterrée: «C’est un magnifique repas, avec tournedos, et glaces, et vins suisses qui sont très bons; mais horriblement morne. B. ! est odieux quand il parle des sages-femmes arabes, avec qui il voyageait en camion, en Afrique, et qu’on parquait à part, le soir, « parce qu’elles sentaient mauvais »; elles avaient été converties au catholicisme et elles protestaient au nom de la religion : « Mais on a des âmes comme vous. » On ne faisait qu’en rire, dit B.; il raconte ça avec une complaisance insupportable; il se vante exagérément de son antivychisme : « Je suis vychissois, mais pas vychiste. >» Un seul moment intéressant, quand Montandon raconte la discussion de Merleau-Ponty avec Tzara, sur le Zéro et l’Infini. Tzara soutenait que Kæstler était un salaud : la preuve, c’est qu’il avait pu, pendant la guerre, payer le sanatorium à sa femme malade. Alors M.P. a cassé un verre en disant : « Dans ces conditions, la discussion n’est pas possible. » Geste qui m’étonne d’autant plus de M.P. qu’il pouvait facilement mettre Tzara dans sa poche : de toute façon c'était une saine réaction. Je suis soulagée quand le déjeuner s’achève. Ça m’est plus pénible quand je suis avec Sartre que lorsque je suis seule comme au Portugal ou à Tunis parce que je pense aux moments qu’on pourrait passer tous les deux, sans les autres. »
Le lendemain de notre arrivée, nous avons été nous promener aux environs d’Interlaken; à notre retour, Sartre a reçu la presse : « Quand je descends dans le hall, il y a déjà du monde autour de Sartre : toute une tourbe de journalistes, vieux pour la plupart et terriblement décents. On s’assied dans la salle à côté du hall, et nous siégeons côte à côte Sartre et moi comme les rois catholiques; je nous trouve assez ridicules, surtout moi. Un petit vieux à moustache blanche ouvre le feu; il n’a rien lu, dit-il, de l’existentialisme, il ne le connaît que par ouïdire : « Mais il paraît que c’est une doctrine qui permet tout; n’est-ce pas dangereux? » Sartre explique. L’atmosphère est nettement hostile. En particulier il y a un gros bonhomme aux yeux plissés finement, affichant toute la supériorité désabusée et réaliste des conservateurs idéalistes, et qui l’entreprend sur l’éducation des enfants : « Doit-on respecter la liberté de l'enfant? » Et il est sous-entendu que l’ouvrier est un enfant.