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C'était un officiel français, très haut placé

(Ce type, c'était Gillouin, éminence grise de Pétain, nous a dit plus tard l’attaché de presse, furieux qu’il se soit insinué dans cette conférence.) La séance dure plus d’une heure avec le secours d’un peu de vermouth et de biscuits au fromage. Une fille brune, coiffée d’une natte, pose des questions avec sympathie; tous les autres sentent le fascisme ou la religion, et ils sont résolument contre nous sans savoir de quoi il s’agit. »

La première conférence de Sartre, je n’y ai pas assisté, j'étais en excursion, mais il me l’a racontée : il y a eu 1 100 personnes; on a bien écouté mais peu applaudi; il a parlé deux heures. Après ça il a bu quatre martinis, dîné et passé la soirée au dancing; bien entendu il ne se rappelait presque rien, sinon qu’il a donné des conseils à une honorable dame de La Chaux-de-Fonds touchant la vie sexuelle de son fils. La dame craignait qu’il ne fît des enfants à quelque créature : « Alors apprenez-lui à se retirer, Madame », lui dit Sartre. « En effet, dit-elle, je lui dirai que le conseil vient de vous, ça le frappera davantage. »

À Zurich, Sartre a fait une conférence, et on a donné au théâtre une représentation de Huis clos.

Mercredi

Skira est venu nous chercher au buffet de la gare, vêtu d’une étonnante chemise à rayures, et accompagné de deux types de la librairie française, un brun lent ! et un blond vif qui sont très gentils; dans la vitrine de la librairie ils ont exposé des coupures de journaux, des livres, des caricatures et des photos de Sartre. Labyrinthe a fait placarder des affiches sur les murs de la ville, avec le nom de Sartre en grosses lettres rouges. Dîner et conférence. Sartre entre au milieu des applaudissements, il ôte son manteau comme un boxeur son peignoir en montant sur le ring; il y a environ six cents personnes, surtout des jeunes gens, qui ont l’air très intéressés. À 6 heures les libraires avaient gentiment déjoué les journalistes en les envoyant à un mauvais train, mais maintenant, ils se ramènent, il y en a bien quinze, à notre table, qui assaillent Sartre de

1. C'était Harold qui s’est fait connaître depuis par ses montages photographiques.

questions. Pendant ce temps, le brun me parle d’une voix lente et triste; il me dit qu’il a été communiste, mais que les méthodes du parti l’ont dégoûté. On discute un peu sur Kæstler : c’est étonnant comme on retombe toujours sur les mêmes conversations.

Jeudi

Vers 7 heures je retrouve Sartre qui revient de la répétition; il a fait une peur folle à tout le monde en tombant dans une fosse d’orchestre de trois mètres de profondeur; c'était recouvert d’une bâche; il a marché dessus, la bâche a crevé et on l’a vu s’engouffrer. « Adieu la conférence!.… » a dit le libraire; et puis on a vu reparaître une tête un peu ahurie. Nous allons au théâtre. La salle est pleine. Je m'’assieds au second rang. Sartre parle pendant vingt minutes sur le théâtre, très bien; les gens ont l’air content. On attend assez longtemps et le rideau se lève. Les acteurs ont un peu le trac. Chauffard tremble sur ses jambes. Balachova a changé de perruque et de robe, la silhouette est beaucoup mieux. Ils se marchent tous un peu sur la langue, et à la fin le rideau ne tombe pas. Mais ils ont très bien joué et le public applaudit beaucoup. Nous allons tous souper dans une grande brasserie décorée de magnifiques tableaux de Picasso, Chirico, etc. C’est un type qui expose là sa collection. À minuit on se quitte. Sartre raccompagne Wanda !. Je sors avec Chauffard et nous allons boire un gin-fizz dans un sous-sol; il est content parce que Laffont publie ses nouvelles. Je n’ai pas du tout envie de dormir; mais on nous chasse; passé minuit, tout ferme à Zurich. Dehors, il pleut, et nous allons tristement nous séparer quand nous rencontrons le libraire qui piétine sous un grand parapluie. Il propose qu’on achète une bouteille de vin et qu’on aille le boire à la librairie. Nous y restons jusqu’à trois heures, regardant des livres d’art, des dessins, des revues et Chauffard lit à haute voix des poèmes obscènes, signés Claudinet, qui sont peut-être de Cocteau ?; ça s’appelle Vies sur la couverture extérieure et Vits au-dedans; il y en a un très joli, dont le refrain est : «Si seulement j'avais deux francs. »

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