J'ai appris que non
A Berne, nous avons dîné à l’ambassade : un théologien m’a longuement entreprise sur le néant, l'être, l’en-soi et le pour-soi. À Paris les conversations prenaient tout de suite un tour politique; en Suisse, théologique. On posa même à Sartre des questions insistantes sur la nature des anges. L’existentialisme avait provoqué une querelle entre Ansermet et Leibovitz; le premier prétendait comprendre toute la musique à partir de l’existentialisme; seule la musique sérielle s’accorde avec cette philosophie, disait le second. Ils s’étaient vivement entr'insultés dans Labyrinthe.
Je fis une conférence à Lausanne. A la sortie une dame m’a abordée : « Je ne comprends pas. M. Sartre a dit des choses si bien! il a l’air si convenable! Et il paraît qu’il écrit des choses horribles! Mais pourquoi, Madame? Pourquoi? » Je parlai aussi à Genève devant des étudiants. Cette nuit-là et la nuit suivante, nous sommes sortis avec Skira et avec Annette, une toute jeune fille qui intéressait vivement Giacometti !. Elle nous plaisait. Je trouvais que, sur beaucoup de points, elle ressemblait à Lise; elle en avait le rationalisme bourru, la hardiesse, l’avidité; ses yeux dévoraient le monde : elle ne voulait rien laisser perdre, ni personne; elle aimait la violence et elle riait de tout.
Dans une réunion, à Lausanne, Sartre a rencontré un jeune homme, Gorz, qui connaissait son œuvre sur le bout des doigts et lui en parla très bien. Nous le revîmes à Genève. Il n’admettait pas qu’à partir de l’Etre et le Néant on pût justifier un choix plutôt qu’un autre et l’engagement de Sartre le gênait : « C’est parce que vous êtes suisse », lui dit Sartre. En vérité il était juif autrichien, installé en Suisse depuis la guerre.
Nous avons vu Fribourg, Neuchâtel, Bâle, les musées. Les villages étaient trop bien astiqués, mais il y en avait de jolis; nous buvions du vin blanc dans les weine stube au parquet immaculé. Nous avons aimé les petites places et les fontaines de Lucerne, ses maisons peintes, ses tours, et surtout les deux ponts couverts, en bois, décorés de vieilles images. Nous sommes montés au Selisberg où Sartre avait passé des vacances, quand il était petit; il m’a montré son hôtel, sa chambre, avec un balcon qui surplombait le lac : c’est de ce balcon que dans Huis clos Estelle jette son enfant dans l’eau. Il pleuvait beau-