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Elle est aujourd’hui sa femme

coup; je n’appréciais guère les grosses Suissesses, les Suisses aux chapeaux de velours fleuris d’edelweiss, les accordéon, les chansons mal chantées en chœur; mais ma manie me tenait et souvent je laissais Sartre dans les villes, je partais dans la montagne pour quelques heures ou quelques jours. Je l’ai convaincu d’aller à Zermatt et nous sommes montés en funiculaire en haut du Gonergratt à plus de 3.000 mètres; assis sur un banc, les pieds dans la neige, nous avons regardé longtemps le Matterhorn, à demi enveloppé, comme une divinité redoutable, dans sa nuée personnelle. Au matin, un étau serrait mes tempes et celles de Sartre : le mal des montagnes. Sur la terrasse de l’hôtel, il y avait soixante Suisses, un insigne à la boutonnière, qui examinaient le paysage avec un air de compétence; ils s’appelaient « les contemporains de La Chauxde-Fonds » : contemporains de qui? Nous avons pris le train pour Paris. A Vallorbe, un douanier a dit à Sartre, en lui rendant son passeport : « Vos livres sont introuvables, Monsieur »; et à moi: « Alors, toujours le tandem? »

A son retour d'Amérique, Sartre avait reçu la lettre d’un khâgneux, Jean Cau, qui lui demandait de lui trouver du travail; il préparait Normale pour la première fois et sans espoir; après le concours, ses parents le rappelleraient auprès d’eux, en province. Sartre répondit qu’il chercherait. Il fut malade, il partit pour la Suisse, il ne chercha pas. En juin, Cau — qui avait vainement adressé des requêtes analogues à d’autres écrivains — vint le trouver : l’année scolaire s’achevait. « Eh bien! dit Sartre, soyez mon secrétaire. » Cau accepta. Sartre le convoqua aux Deux Magots; mais son courrier n’était pas encore volumineux, il n’avait guère besoin d’être secondé. Je le revois, tandis que je travaillais à une table voisine, fouillant peineusement dans ses poches et en extirpant deux ou trois enveloppes; il expliqua à Cau ce qu’il convenait de répondre. Il me dit en soupirant qu’au lieu de lui économiser du temps, son secrétaire lui en mangeait. Cau de son côté s’agaçait parce qu’il avait souhaité un emploi et non la charité. Les choses s’arrangèrent peu à peu quand Sartre se fut installé avec sa mère rue Bonaparte. Dans la pièce attenante à son

bureau, Cau, le matin répondait au téléphone, fixait les rendezvous, mettait à jour la correspondance : on aurait dit que l'organe avait créé la fonction. Il était temps que Sartre mette un peu d’ordre dans sa vie; mais je me demandais avec regret s’il n’allait pas perdre cette liberté si chère à notre jeunesse.

Les Temps Modernes de juin parurent avec la mention : directeur Jean-Paul Sartre. Le comité avait éclaté. Ollivier fonçait vers la droite, il sympathisait avec l’Union gaulliste qui venait de naître. L’anticommunisme d’Aron s’accusait. À ce moment-là, ou un peu plus tard, nous déjeunâmes au Golfe-Juan avec Aron et Pia, séduit lui aussi par le gaullisme. Aron dit qu’il n’aimait ni les U.S.A. ni l’U.R.S.S. mais qu’en cas de guerre il se rallierait à l'Occident; Sartre répondit qu’il n’avait de goût ni pour le stalinisme ni pour l’Amérique, mais que si une guerre éclatait il se rangerait du côté des communistes. « En somme, conclut Aron, entre deux détestations nous ferions des choix différents : mais ce serait de toute façon à notre corps défendant. » Nous trouvâmes qu’il atténuait exagérément une opposition que nous jugions fondamentale. Pia nous exposa l’économie gaulliste sans même effleurer les problèmes des salaires, des prix, du niveau de la vie ouvrière; je m'’étonnai : «Oh! pour le bien-être social, on s’adressera aux Jocistes », me dit-il avec dédain. En moins de deux ans, les mots de droite et de gauche avaient pleinement repris leur sens, et la droite gagnait du terrain : en mai, le M.R.P. avait remporté le maximum des suffrages.

Genet me parla de la Dame à la Licorne et j’allai voir l’exposition de la tapisserie française. On projeta enfin à Paris Citizen Kane : oui, Orson Welles avait bouleversé le cinéma. Pour le prix de la Pléiade, Queneau et Sartre soutinrent Boris Vian, mais le jury lui préféra l’abbé Grosjean, candidat de Malraux.

Mon essai était achevé et je me demandais : que faire? Je m'asseyais aux Deux Magots, je regardais la page blanche. Je sentais le besoin d’écrire au bout de mes doigts, et le goût des mots dans ma gorge, mais je ne savais pas qu’entreprendre. « Que vous avez l’air farouche! me dit une fois Giacometti. — C’est que je voudrais écrire, et je ne sais pas quoi. — Ecrivez n'importe quoi. » En fait, j'avais envie de parler de moi. J’aimais l’Age d'homme de Leiris; j'avais du goût pour les essais-martyrs où on s'explique sans prétexte. Je commençai

à y rêver, à prendre quelques notes, et j’en parlai à Sartre. Je m'avisai qu'une première question se posait : qu'est-ce que ça avait signifié pour moi d’être une femme? J’ai d’abord cru pouvoir m’en débarrasser vite. Je n’avais jamais eu de sentiment d’infériorité, personne ne m'avait dit: « Vous pensez ainsi parce que vous êtes une femme »; ma féminité ne m'avait gênée en rien. « Pour moi, dis-je à Sartre, ça n’a pour ainsi dire pas compté. — Tout de même, vous n’avez pas été élevée de la même manière qu’un garçon : il faudrait y regarder de plus près.» Je regardai et j’eus une révélation : ce monde était un monde masculin, mon enfance avait été nourrie de mythes forgés par les hommes et je n’y avais pas du tout réagi de la même manière que si j'avais été un garçon. Je fus si intéressée que j'abandonnai le projet d’une confession personnelle pour m'occuper de la condition féminine dans sa généralité. J’allai faire des lectures à la Nationale et j'étudiai les mythes de la féminité.

Le 2 juillet, l'Amérique fit exploser à Bikini une nouvelle bombe. Personnellement je n'étais pas — je n’ai jamais été — sensible au danger atomique; mais il effrayait beaucoup de gens. Quand, dans une émission radiophonique, Jean Nocher annonça que par suite d’un accident la matière avait commencé de se désagréger en chaîne, que d’ici quelques heures nous allions tous mourir, on le crut. « J'étais avec mon père, me raconta Mouloudji, nous sommes descendus nous promener, nous pensions : c’est la fin du monde; et nous étions bien tristes. »

# LE 3

Notre éditeur, Bompiani, nous avait invités à Milan, et Mme Marzoli, qui dirigeait la grande librairie française de la ville, nous avait organisé — en collaboration avec Vittorini — une ou deux conférences. Revoir l'Italie! Je ne pensais plus qu’à ça. Les circonstances n'étaient pas très propices. Brigue et Tende venaient d’être attribuées à la France et l'Italie reprochait amèrement à la sœur latine ce « coup de poignard dans le dos ». D’autre part, Tito réclamait le rattachement de Trieste à la Yougoslavie; les intellectuels communistes français avaient signé en sa faveur un manifeste. Deux jours avant

la date fixée pour notre départ, je me trouvais au bar du Pont-Royal; on m’appela au téléphone : c'était Mme Marzoli qui me demandait de Milan; elle me conseillait de remettre notre voyage : les Italiens ne nous écouteraient pas volontiers; elle parlait avec tant de fermeté que certainement si elle avait eu Sartre au bout du fil il se fût rendu; moi, je me défendis opiniâtrément : qu’à cela ne tienne, nous nous tairons, lui dis-je; mais nous avons des lires chez Bompiani, nous avons nos visas; nous viendrons. Elle essaya de me dissuader; elle s’égosilla en vain; je raccrochai en lui disant : « A bientôt! » Je donnai à Sartre une version édulcorée de l'incident, car je redoutais ses scrupules.

Nous fûmes accueillis à Milan par l’équipe du Politecnico que dirigeait Vittorini; nos revues se ressemblaient beaucoup; les premiers numéros avaient paru à la même époque; d’abord hebdomadaire, puis mensuel, Politecnico avait publié le manifeste de Sartre sur la littérature engagée. Nous avions rencontré Vittorini à Paris; j'avais lu en français Conversation en Sicile. Il était farouchement attaché à son parti : «Si on me coupait le corps en quatre-vingts morceaux, ça ferait quatre-vingts petits communistes », disait-il; cependant nous ne sentions pas de barrière entre nous. Dès le premier soir, dînant au son du violon dans le restaurant favori des intellectuels milanais avec lui et ses amis — Vigorelli, Veneziani, Fortini, quelques autres — nous avons compris qu'en lialie les hommes de gauche formaient un front commun. Nous avons causé tard dans la nuit. Vittorini nous parla des difficultés que venaient d'affronter les communistes italiens. Au nom de l’internationalisme révolutionnaire, ils avaient d’abord soutenu Tito; mais les réactions de la base les avaient décidés à jouer la carte patriotique et maintenant ils faisaient chorus avec le reste du pays. Il nous raconta qu'Eluard, qui donnait en Italie des conférences, avait chaleureusement appuyé leur position initiale par des déclarations publiques; un beau matin la presse publia le manifeste des communistes français en faveur de la Yougoslavie : le nom d’Eluard s’y trouvait tout naturellement inscrit; il parlait ce jour-là à Venise : il fut hué!

Chaque jour nous nous rencontrions, tantôt sous les arcades, place de la Scala, tantôt au bar de notre hôtel, peuplé d’élégantes Italiennes aux cheveux d’argent pâle, et nous causions. C'était passionnant de voir le fascisme et la guerre avec les

yeux de nos « frères latins ». L’un d’eux confessait que, né et élevé sous le fascisme, il avait continué d’y adhérer longtemps : « Mais la nuit de la chute de Mussolini, j’ai compris! > nous dit-il avec un accent de fanatisme triomphant. Ces convertis méprisaient les exilés qui s'étaient coupés du pays par leur intransigeance et qui parvenaient mal à reprendre pied dans la réalité; eux, à travers leurs erreurs, voire leurs compromissions, ils pensaient avoir müûri politiquement. Ils corrigeaient par beaucoup d’ironie leur enthousiasme vertueux. « Maintenant, nous disaient-ils, il y a 90 millions d'habitants en Italie. 45 millions qui ont été fascistes; 45 millions qui ne l’ont pas été. » Je me rappelle une de leurs plaisanteries. Un car de tourisme italien fait la tournée des champs de bataille; devant chaque village en ruine, un petit homme, assis au fond du car, se tord les mains : « C’est ma faute! c’est ma faute! » Intrigué un voyageur lui demande : « Pourquoi votre faute? — Je suis le seul fasciste du car.» Un stendhalien, politiquement, aussi zélé hier qu'aujourd'hui, mais qui avait changé de couleur, nous dit en riant qu’on le surnommait : le Noir et le Rouge.

Je vis les églises de brique et les palais de Milan, mais non la Cène qu’on était en train de repeindre. Vigorelli nous promena en auto autour du lac de Côme; il fit ouvrir, au bord de l’eau, une chapelle romane très belle, décorée de fresques de Masolino. Il nous montra Dongo où naquit le Fabrice de Stendhal, où Mussolini fut arrêté et son escorte abattue : du sang a coulé sur ces fleurs, nous dit-il, en désignant les parterres multicolores qui se reflétaient dans l’eau bleue. Dans ce paysage passionné, nous avons mangé des glaces suaves comme un péché, avant de faire halte dans la villa de Vigorelli, au-dessus du lac.

Bompiani, qui appartenait à l’extrême droite nationaliste, répéta à Sartre qu’un Français de gauche, en ce moment, était deux fois un ennemi : il annexait Brigue et Tende et il soutenait Tito; s’il ouvrait la bouche en public, Sartre se ferait lyncher et il ne l’aurait pas volé! Nos amis craignaient une agression néo-fasciste : à la porte du préau où parla Sartre et jusque sur l’estrade, ils plantèrent des gendarmes armés de mitraillettes. La cour était pleine de monde : pas une huée, rien que des applaudissements. Je parlai un autre soir, sans histoire, dans la bibliothèque de Mme Marzoli. Nous compro-

mettions Bompiani et il eut à cœur de se désolidariser de nous. De mauvaise grâce il nous invita à dîner. Il habitait un palais; on prenait au rez-de-chaussée un ascenseur qui débouchait directement dans un salon; des laquais en livrée et gantés de filoselle blanche servaient à table. Bompiani ne desserra pas les dents : au café, il prit un journal et s’y plongea. Le lendemain, il signifia à Sartre qu’il ne lui verserait pas l'argent qu’il lui avait promis et sur lequel nous comptions pour prolonger notre voyage.

Heureusement, l’éditeur Arnaldo Mondadori sut par Vittorini notre embarras et son fils, Alberto, un superbe corsaire moustachu, à la voix de basse, vint traiter avec Sartre; celui-ci s’engageait à se faire désormais publier chez eux et, en échange, on lui remettait sur-le-champ une solide avance. Alberto proposa en outre de nous conduire en voiture à Venise puis à Florence. Nous acceptâmes de bon cœur; il nous plaisait, et aussi sa femme Virginia, délicieusement belle et douée de ce naturel que Stendhal prisait tant chez les Italiennes. Sa jeune sœur, vive et gaie, les accompagnait ainsi qu’un ami architecte. Sur la route ils riaient, ils bavardaient, ils fredonnaient : ils s’interrompirent une fois avec confusion en s’apercevant qu'ils étaient en train de chanter à pleins poumons Giovinezza. Je fus tout étonnée, à Venise, de séjourner au Grand Hôtel où je n’imaginais pas, autrefois, mettre jamais les pieds. Restaurants, bars, ils connaissaient les bons endroits; et aussi ils aimaient l'Italie et nous y promenaient avec une désinvolture savante. Parmi tant de moments éclatants, je me rappelle notre départ pour Florence; le matin se levait tandis que je m'installais avec mes valises dans la gondole; je sentais sur ma peau la fraîcheur qui montait de l’eau et la tendresse du soleil naissant. Le soir, nous avons longtemps rôdé devant le palais de la Seigneurie; le clair de lune caressait sous la loggia la statue de Cellini que l’architecte a touchée d’une main émue. Malgré les morts, les ruines, les cataclysmes, la beauté était encore là.

Les Mondadori sont retournés à Venise. Nous avons loué une auto pour aller à Rome; nous avons eu la chance qu’elle tombât en panne d’essence aux portes de la ville et j’ai connu l’odeur du crépuscule dans la campagne romaine. Nous avions des chambres retenues à l’hôtel Plaza, sur le Corso, où logeaient tous les officiels français : je regrettai l’Albergo del Sol.

Sartre a fait deux conférences; et comme, à l’époque, tout écrivain français était un drapeau, on nous reçut avec de grands égards. L’attaché culturel français nous emmena en auto voir le lac et le château de Bracciano. Jacques Ibert nous invita un soir à la Villa Médicis; dans le parc flambaient des feux de joie qui embaumaient. Le chargé d’affaires français donna un diner au Palais Farnèse; pour la première fois de ma vie je portai une robe du soir, non décolletée, mais noire et longue que m’avait prêtée la femme de l’attaché culturel. Je redoutais ces cérémonies, mais la grâce italienne en adoucissait la pompe. Carlo Levi y parut, sans cravate, le col largement ouvert. Quelques semaines plus tôt, le fils de Jacques Ibert était venu aux bureaux des Temps Modernes, un livre à la main: «Il vient de paraître en Italie, il a un énorme succès; je le traduis», m’avait-il dit; c'était Le Christ s’est arrêté à Eboli; je l'avais lu et nous devions en publier en novembre de larges extraits; Levi décrivait la vie d’un village du Sud où l’avaient fait reléguer, avant guerre, ses convictions antifascistes; tel qu’on le devinait à travers ce récit, il m'avait beaucoup plu; en chair et en os il ne me déçut pas. Médecin, peintre, écrivain, journaliste, il appartenait au Parti d'Action, héritier du mouvement « Justice et Liberté » créé en France par les frères Rosselli qui avaient rassemblé contre le fascisme la bourgeoisie démocrate; le Parti d'Action, né à Milan en 1941-1942, avait conclu avec le P.S.I. et le P.C.I. un pacte de résistance; il avait dirigé, sous la présidence de Parri, le premier gouvernement résistant; c'était un petit groupe, composé surtout d’intellectuels et sans contact avec les masses; une scission s’y était produite quelques mois plus tôt entre la fraction libérale et la fraction révolutionnaire dont Levi faisait partie et qui se situait très près des communistes ', Nos positions étaient voisines des siennes. Il parlait avec autant de charme qu’il écrivait. Attentif à tout, tout l’amusait et son insatiable curiosité me rappelait celle de Giacometti : mourir, même, lui semblait une intéressante expérience; il décrivait les gens, les choses, sans jamais user d’idées générales, mais, à la manière italienne, par brèves anecdotes choisies. Il habitait

1. Le Parti d’Action éclata en 1947. Certains membres s’inscrivirent au P.C.I., d’autres au P.S.I., d’autres, comme Levi, tout en sympathisant avec le P.C.I., restèrent indépendants.

un atelier, très vaste, au dernier étage d’un palais; en bas de l’escalier monumental — que le seigneur du lieu gravissait jadis à cheval — il y avait un doigt en marbre de la grandeur d’un homme; sur le mur, à côté de la porte de Carlo Levi, on lisait des injures, crayonnées par son propriétaire qui essayait vainement de l’expulser, et les réponses de Levi. On comprenait qu’il s’agrippât : de ses fenêtres qui donnaient sur la place Gesü il embrassait la ville entière. Parmi le fatras des papiers, de livres, de toiles qui encombraient son logis, il conservait avec soin des roses desséchées : « Ailleurs, elles se seraient depuis longtemps effritées », disait-il. « J’ai une présence bénéfique.» Sur les hommes autant que sur les fleurs il pensait exercer une influence décisive : «Je n’exposerai pas cette année, nous dit-il. Je suis dans une période de recherches. Tous les jeunes peintres se mettraient à m’imiter alors que je ne suis pas sûr de ce que je fais.» Convaincu de son importance, il semblait ne pas en tirer vanité : il l’attribuait moins à ses mérites qu’à une aura flottant autour de lui, par un bonheur de berceau; ce fluide le mettait à l’abri de toutes les disgrâces : son optimisme touchait à la superstition. Pendant la guerre, il avait jugé inutile de se cacher, persuadé qu’une moustache et des lunettes suffisaient à le camoufler : on le reconnaissait à cent pas; heureusement l’antisémitisme n’avait pas pris en Italie. Sensible à tous les agréments de la vie, il avait pour les femmes une affectueuse dévotion, exceptionnelle chez un Italien; en outre il était romanesque; en le quittant, un soir, nous le vimes avec surprise grimper à un réverbère et enjamber une fenêtre.

Moins délié, plus renfermé, Silone — dont j'avais aimé Fontamara jadis et récemment le Pain et le Vin — était lui aussi un conteur; je goûtai ses récits sur son enfance dans les Abruzzes, sur les durs paysans de son village.

Il avait été, de 1924 à 1930, un des dirigeants, puis le principal responsable du parti communiste italien alors en exil; il en avait été exclu en 1931, pour des raisons que nous ignorions *. Revenu en Italie après la guerre il était entré au P.S.I.

1. En 1950 il y eut sur la question une longue controverse publique entre Togliatti et lui. Elle fut publiée dans Les Temps Modernes. Le moins qu’on puisse dire c’est que, de son propre aveu, Silone entre 1927 et 1930 avait joué un étrange double jeu.

Il parla très peu de politique. Nous fûmes seulement frappés par un scepticisme que sur le moment nous atitribuâmes à sa condition d’Italien, non à sa position personnelle. Du haut du Janicule, contemplant Rome à nos pieds, il dit pensivement : « Comment voudriez-vous que nous prenions rien tout à fait au sérieux! Tant de siècles superposés, qui se sont tous contestés les uns les autres! tant de fois Rome est morte, tant de fois elle a ressuscité! C’est impossible pour un Italien de croire à une vérité absolue !. » Il nous parla avec charme des dessous de la politique vaticane et de l’attitude ambiguëé du peuple italien, religieux, superstitieux, mais que la présence insistante du clergé rend farouchement anticlérical. J'avais beaucoup de sympathie pour sa femme, une Irlandaise, dont la pieuse enfance avait été encore plus étouffante que la mienne.

Moravia, nous l’avons peu vu. J'étais assise à côté de lui à un déjeuner littéraire. Il nous a paru que les écrivains italiens ne s’aimaient guère entre eux. Le voisin de Sartre lui a murmuré à l’oreille : « Je vais vous demander à haute voix quel est, à votre avis, notre plus grand romancier et vous répondrez : Vittorini. Vous verrez la tête de Moravia! » Sartre s’est récusé. Quand on prononçait le nom d’un confrère absent, ils l’exécutaient en deux formules : « Oh! celui-là, ce n’est pas un écrivain : c’est un journaliste! » Et : «Son drame, c’est qu’il n’a pas su mûrir. » On ajoutait : «Il a gardé une mentalité infantile >»; ou : « C’est un éternel adolescent. >» On aurait dit que chacun renvoyait aux autres l’image de lui-même qu’il surprenait dans leurs yeux. Cette malice ne nous déplaisait pas; nous y voyions l’envers de cet intérêt aigu que les Italiens se portent les uns aux autres et qui vaut bien, pensions-nous, notre tiédeur.

Nous retrouvâmes à l’hôtel Plaza Scipion qui revenait de Grèce; dinant avec nous dans une guinguette du Monte Mario, Rome illuminée à nos pieds, il nous raconta son pugilat avec un moine du Mont Athos qui avait voulu attenter à sa vertu; il se plaignit de la francophobie italienne : au cours de leurs étreintes une putain l’avait dangereusement empoigné : « Et

1. Ce relativisme cher aux hommes de droite lui servait sans doute de justification. Au moment de la scission du P.S.I., à peu de temps de là, Silone suivit Saragat. Et bientôt il donna à fond dans l’anticommurnisme.

Brigue et Tende? » Il fit très sérieuse figure au dîner du Farnèse dans un costume que lui avait prêté l’attaché culturel.

Jeanine Bouissounouse et son mari Louis de Villefosse, représentant français à la commission alliée, nous emmenèrent en voiture à Frascati et à Nemi; ils nous firent connaître leurs amis italiens : Donnini, un communiste, professeur d’histoire des religions qui avait vécu longtemps en exil; Bandinelli, directeur général des Beaux-Arts et communiste lui aussi qui avait créé sur ses terres de Toscane une coopérative paysanne, Guttuso, peintre communiste qui nous invita à passer une soirée dans son atelier, via Marguta. Avec ses terrasses superposées, ses cours intérieures, ses escaliers, ses passerelles, cette rue, où habitent surtout des peintres et des écrivains, était devenue pendant la résistance romaine un véritable maquis. Je visitai, à côté des Catacombes, les fosses Ardéatines : par suite d’un attentat ayant coûté la vie à trente-trois Allemands, trois cent trente résistants avaient été abattus à la mitrailleuse, le 24 mars 1944. Les Allemands avaient abandonné les cadavres dans la carrière dont ils avaient obstrué l’entrée en faisant sauter à la dynamite des blocs de terre; on ne les avait découverts que trois mois plus tard. En 1946, la mémoire des victimes (glacée par le marbre, quelques années plus tard) était encore toute chaude; des cercueils en bois s’alignaient au long des galeries, posés à même la terre rougeâtre, marqués chacun d’un nom et de deux dates : pour tout ornement, quelques fleurs défraîchies et des photos du mort en premier communiant, en marié, en soldat, en joueur de football.

Les anciens exilés avec qui nous causâmes à Rome tenaient en médiocre estime les néophytes de l’antifascisme; nous fûmes frappés par ce conflit entre les purs — pour la plupart des hommes d’âge — et les réalistes de la génération montante; ceux-ci nous semblaient mieux adaptés que ceux-là aux temps nouveaux !,

Nous passâmes deux jours à Naples. La ville avait beaucoup souffert. Le seul hôtel ouvert tombait en pièces; les plafonds béaient sur le ciel, des gravats couvraient l’escalier; du port et de ses environs il ne restait que des décombres. Dans les rues torrides, le vent jetait en tourbillons la poussière des

1. Il y avait aussi en Italie des hommes purs et réalistes à la fois;

les antifascistes qui avaient lutté sur place, clandestinement. Mais nous ne les avons connus que plus tard.

ruines. Le musée était fermé. A Capri, intacte, je retrouvai mon passé. Nous restâmes encore quelques jours à Rome, à l'hôtel de la Citta, sans rencontrer personne.

Ce fut pour nous un grand bonheur de revoir l'Italie, mais davantage encore d’y retrouver le climat que nous avions connu, si brièvement, dans les jours de la libération. En France, unité s'était réalisée, contre une occupation étrangère, sur les bases équivoques du nationalisme; la droite et la gauche devaient nécessairement se séparer dès qu’auraient disparu les circonstances qui les rapprochaient. En Italie, les nationalistes étaient les fascistes; la coalition qui les combattait voulait unanimement la liberté et la démocratie; sa cohérence venait de ses principes et non des événements, aussi survécut-elle à la guerre, libéraux, socialistes, communistes luttant ensemble contre la droite afin de faire respecter la constitution nouvelle. La sincérité des positions républicaines et démocratiques du P.C.L ne fut jamais mise en doute par ses alliés. Le pacte germano-soviétique et le flottement qui s’ensuivit chez les communistes français fournirent une arme contre eux; pas une ombre ne ternissait la résistance des communistes italiens au fascisme; tous les antifascistes — c’est-à-dire depuis peu le pays entier ou presque — rendaient hommage à leur courage.

La situation du P.C.L. était plus favorable que celle du P.C.F. pour des raisons qui remontaient loin. En France, la bourgeoisie, ayant réussi en 89 sa révolution, mena sans hésitation et unanimement la lutte contre la classe ouvrière. En Italie, elle se constitua en classe dirigeante seulement au xix° siècle, à travers des divisions et des crises; au cours de son ascension elle dut s’appuyer, surtout au début du xx siècle, sur le prolétariat. Cette collusion eut d'importantes conséquences culturelles. Un philosophe bourgeois comme Labriola, d’abord hégélien, se rapprocha du marxisme. L'ouverture de la pensée bourgeoise ouvrit réciproquement celle des marxistes. Dans une éclatante synthèse Gramsci, marxiste, reprit à son compte l’humanisme bourgeois. Le P.C.I. eut d’autres chances historiques. Le reflux du prolétariat européen, après la première guerre mondiale, jeta l’Italie dans le fascisme et le P.C.I. dans la clandestinité : il combattit sur le terrain national, ce qui lui évita bien des écueils. Le P.C. français, minoritaire, sans prise ou presque sur le pays, eut pour premier objectif l’internationalisme; obéissant aux directives du Komintern, contraint

d’encaisser la politique de Staline — entre autres, les procès de Moscou — il apparaissait comme «le parti de l'étranger » et son impopularité entraîna son durcissement. Il gagna dans la résistance un brevet de patriotisme et obtint aux élections plus de voix que chacun des deux autres partis : il ne devint tout de même pas un parti de masses. La France de 45 était une société industrielle et stratifiée; les paysans n’avaient pas les mêmes intérêts que les ouvriers; et parmi ceux-ci il y avait diverses couches qui s’opposaient : les communistes se recrutaient surtout parmi les O.S. Malgré leur clientèle électorale, leur nombre demeurait restreint; pour rester forts, il leur fallait former un bloc sans faille.

L'Italie, démunie de fer et de charbon — presque un pays sous-développé — était une société en fusion; il y avait peu de distance entre les ouvriers et les paysans dont beaucoup — surtout dans le Sud — constituaient une force révolutionnaire. Les uns et les autres, marqués par le souvenir du fascisme dont le cadavre était encore chaud, considéraient que seul le communisme était capable d’en consolider la défaite. Le P.C.I. avait donc dans l’ensemble de la population une large base. Ne se trouvant, sur aucun plan, enfermé dans sa singularité, rien ne l’incitait à tenir les différences pour des oppositions. En particulier il considérait comme des amis et non comme des adversaires les intellectuels qui, en Italie, étaient tous de gauche et sympathisaient avec lui.

Son alliance avec le parti socialiste contribuait aussi à le défendre contre l’isolement dont souffrait le P.C.F. Grâce à la rupture opérée par le fascisme, le P.S.I. avait pu en 45, avec Nenni, se rénover : et il avait choisi de maintenir, après des années de lutte commune, son accord avec le P.C.I. En France, le socialisme avait repris l’héritage de la S.F.L.O. et de son anticommunisme. Si le P.C.F. regardait comme des ennemis tous les non-communistes, c’est que, dans l’immense majorité des cas, ils l’étaient : une méfiance, justifiée par sa situation, lui interdisait de faire des exceptions.

A l’époque, nous ne nous expliquions pas bien les différences que nous remarquions entre les communistes des deux pays; mais, attristés par l'hostilité des français, nous profitâmes de l’amitié des italiens avec un plaisir qui en seize ans ne devait jamais se démentir.

Je quittai Sartre à Milan pour me promener trois semaines dans les Dolomites. Je passai à Mérano ma première soirée de solitude : c’est un de mes plus précieux souvenirs. Je dînai, en buvant du vin blanc, dans une cour tapissée de lierre, en face d’une horloge cuivrée qui semblait veiller sur moi du haut du mur; il y avait longtemps que je n'avais pas vu s'étendre devant moi des semaines de montagne et de silence : le malheur, les dangers que je n’ignorais plus, donnaient à ma joie quelque chose de pathétique qui m’embuait les yeux.

Bolzano, ses coteaux couverts de vigne blonde, Vitipino, ses rues coloriées comme un dessin animé : j’ai découvert cette Italie autrichienne. Et puis de cime en cime, de refuge en refuge, à travers des alpages et des rochers, j’ai marché. J’ai retrouvé l’odeur de l’herbe, le bruit des cailloux au long des éboulis, l'effort haletant de l’escalade, la volupté de la délivrance, quand le sac glisse des épaules qui se collent à la terre, les départs sous le ciel pâle, le plaisir d’épouser de l’aube à la nuit la courbe du jour.

Un soir, au cœur de la montagne, très loin de tous les chemins, dans une auberge-refuge, je demandai une chambre, un dîner; on me servit, mais sans un mot, sans un sourire. Je remarquai au mur la photo d’un jeune homme, endeuillée d’un morceau de crêpe. Comme je me levais de table, la patronne s’arracha un mot : « Tedesca? » Non! dis-je, j'étais française. Les visages s’illuminèrent. Je parlais l'italien, m’expliqua-t-on, avec une sécheresse allemande. Et le fils de la maison avait été tué dans le maquis.

Ce fut un de mes plus rudes voyages à pied, un des plus beaux et — je le pressentais — le dernier.

En rentrant à Paris j’appris les détails du « crime existentialiste >» qui défraya les journaux pendant plusieurs semaines. B. ! possédait à Gif-sur-Yvette un pavillon qu’il prêtait dans la semaine à Francis Vintenon et où il passait le week-end. Un samedi matin, nous raconta-t-il, il ne trouva pas la clé dans la cachette dont ils avaient convenu; la porte n’était pas fermée : «Francis dort encore», pensa-t-il; et espérant le surprendre avec son amie, il suivit le corridor à pas de loup; il y avait une drôle d’odeur dans la maison. « Je suis entré

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