‹ La force des chosesChapitre 18 sur 65 · Médecin, ancien élève de Sartre · texte numérisé non relu

Médecin, ancien élève de Sartre

dans la chambre, nous dit-il, j’ai jeté un coup d’œil sur le lit et je me suis exclamé : un nègre! » C'était Francis, le visage noir, une balle dans la tempe, le corps à demi brûlé au phosphore. On avait vu un barbu rôder dans le village; B. et son ami le peintre Patrix portaient la barbe, on les interrogea : ils n’avaient rien à voir avec ce meurtre. Il semble que Vintenon, qui en 43 s’était engagé dans la résistance, ait été abattu par un ancien collabo : on a même prononcé un nom; mais l'affaire fut étouffée.

Un metteur en scène italien souhaitait tourner Huis clos. Pour travailler au scénario et en discuter avec lui, Sartre alla de nouveau à Rome, fin septembre; je l’accompagnai; Lefèvre- Pontalis, à qui il avait demandé de le seconder, vint aussi avec sa femme. Nous nous installâmes, selon nos goûts, en plein cœur de la ville à l'Hôtel Minerva. Je n’avais jamais vu Rome dans la tendre lumière d’octobre; jamais, délivrée de toute obligation touristique ou mondaine, je n’y avais passé de calmes journées à travailler. Elle me devint délicieusement familière, à présent que j'y vivais comme si sa beauté n’avait été qu’accessoire : il y avait encore pour moi bien des manières imprévues de profiter des biens de ce monde.

# LE

Grâce à Soupault, qui m'avait fait inviter dans un grand nombre d’Universités américaines, mon départ pour l’Amérique était décidé; les Relations Culturelles avaient consenti à payer mon billet d'avion; je devais partir en janvier. Tout ce trimestre en fut illuminé. Ce fut pour moi une période fiévreuse. Deux ans n’avaient pas abattu ma joie : je ne savais plus trop de quoi la nourrir. Je ne renonçais pas aux vieilles illusions : pourtant j'avais cessé d’y croire. Les options politiques devenaient de plus en plus difficiles et nos amitiés se ressentaient de ces hésitations.

Malgré les impérieux conseils de de Gaulle, revenu à la vie publique par les discours de Bayeux et d’Epinal, les Français acceptèrent la Constitution proposée par l’Assemblée. Aux élections de novembre, le P.C. reprit le rang de premier parti

de France. Mais le M.R.P. demeurait puissant, l’Union gaulliste se fortifiait : nous ne songions pas à nous éloigner des communistes, en dépit de leur persévérante inimitié (Kanapa publia un roman sur la résistance où Sartre était représenté comme un étourdi gonflé d'importance, un lâche, presque un provocateur.) Contre le Zéro et l’Infini de Kæstler, contre son dernier livre, le Yogi et le Commissaire, Merleau-Ponty publia, dans les Temps Modernes, le Yogi et le Prolétaire. Il élucidait le sens des procès de Moscou et en particulier de celui de Boukarine. La réalité objective de nos actes nous échappe, disait-il, mais c’est sur elle qu’on nous juge et non sur nos intentions; bien qu’il soit incapable de la prévoir exactement, l’homme politique l’assume dès l’instant où il décide et il n’a pas le droit de jamais s’en laver les mains. En 1936, dans l’U.RSSS. isolée, menacée, qui ne pouvait sauver la révolution qu’au prix d’une rigueur monolithique, le visage objectif de l’opposition c'était la trahison. Merleau-Ponty rappelait aux Russes qu’inversement les traîtres n'étaient que des opposants. Il subordonnait la morale à l’histoire, beaucoup plus résolument qu'aucun existentialiste ne l’avait jamais fait. Nous sautâmes ce pas avec lui, conscients — sans en être encore détachés — que le moralisme était la dernière citadelle de l’idéalisme bourgeois. Son essai s’écartait trop du marxisme officiel pour être bien accueilli par les communistes. À droite, il indigna : on l’accusa de faire l’apologie du stalinisme.

Notre position déplaisait à Camus. Son anticommunisme avait déjà suscité entre nous des dissensions; en novembre 45, me ramenant chez moi en auto, il défendit de Gaulle contre Thorez; en me quittant, il me cria par la portière: «Le général de Gaulle a tout de même une autre gueule que M. Jacques Duclos.» Cet argument d'humeur m'avait déconcertée dans sa bouche. A présent, il se situait loin de de Gaulle, mais bien davantage encore du P.C. Il revint de New York avec moins de sympathie pour les U.S.A. que n’en avait eu Sartre, mais son hostilité à l’égard de l’U.R.S.S. n’en fut pas atténuée. En son absence, Aron et Ollivier avaient soutenu à Combat la S.F.LO. qui maintenant recrutait le gros de sa clientèle dans la petite bourgeoisie; il ne les désavoua pas. Peu après son retour, il reçut Bost dans son bureau, dont Aron sortit en disant d’un ton sarcastique : «Je vais écrire mon éditorial de droite.» Camus s’étonna; Bost lui expliqua ce

qu’il pensait de la ligne actuelle du journal : «Si tu n’es pas content, va-t’en, dit Camus. — C’est ce que je vais faire! >» dit Bost qui rompit avec Combat. Camus s’éloigna, outré : « Et voilà la reconnaissance! >» Cependant, s’il cessa pendant un long moment d'écrire dans Combat, c’est qu’il s’irritait, m’a-t-on dit, de l'influence prise par Aron. Je pense aussi qu’il boudait la politique. Il s’y était donné dans la mesure où il y avait vu « l’adresse directe de l’homme à d’autres hommes », c’est-à-dire une morale. Un jour Sartre lui avait reproché cette confusion : « Combat fait trop de morale, pas assez de politique. » Camus s'était rebiffé. Pourtant sous le titre Ni victimes, ni bourreaux, ce fut de nouveau par des considérations éthiques qu’il fit sa rentrée dans le journal au milieu de novembre 46. Il n’aimait pas les hésitations ni les risques qu’implique la réflexion politique; il lui fallait être sûr de ses idées pour être sûr de soi. Il réagissait aux contradictions de la situation en s’en désintéressant et le travail accompli par Sartre pour s’y adapter l’impatientait. L’existentialisme l’agaçait. Quand il lut dans les Temps Modernes le début de la Morale de l’ambiguïté il me fit quelques réflexions acerbes; je péchais à ses yeux contre « la clarté française »; nous trouvions qu’au nom de cet idéal il se contentait souvent d’une pensée trop courte; non par légèreté, mais par parti pris : il se protégeait. Il est dur de dépendre des autres quand on s'était cru souverain : cette illusion, commune aux intellectuels bourgeois, aucun de nous ne s’en guérit sans peine. Chez tous, la réflexion morale visait à récupérer cette prééminence. Mais Sartre, moi à sa suite, nous avions lâché beaucoup de lest; nos anciennes valeurs étaient rongées par l'existence des masses : la générosité, à laquelle nous avions si âprement tenu, et même l’authenticité. Dans sa recherche, Sartre pouvait tâtonner, mais il ne se fermait jamais. Camus se gardait. Il avait une idée de lui-même à laquelle aucun travail ni aucune révélation n’aurait pu le faire renoncer. Nos relations demeuraient très cordiales; mais de loin en loin, une ombre les obscurcissait; leurs fluctuations étaient dues beaucoup plus à Camus qu’à Sartre ou à moi : il convenait que notre présence forçait sa sympathie mais qu’à distance il s’irritait souvent contre nous.

En octobre, un nouveau venu à la personnalité tumultueuse fit irruption dans notre groupe : Kæstler, dont on allait créer à Paris une pièce, le Bar du Crépuscule. Des amis nous avaient

assuré que son antistalinisme ne l'avait pas rejeté vers la droite; il avait déclaré à un journal américain que s’il avait été français il aurait mieux aimé s’exiler en Patagonie que vivre sous une dictature gaulliste.

Notre première rencontre eut lieu au Pont-Royal. Il aborda Sartre avec une plaisante simplicité : « Bonjour, je suis Kæstler.» Nous le revimes dans l’appartement où Sartre venait de s'installer avec sa mère, place Saint-Germain-des-Prés. D’un ton péremptoire, qu’adoucissait un sourire presque féminin, Kæstler déclara à Sartre : « Vous êtes un meilleur romancier que moi, mais un moins bon philosophe. » Il était en train d'écrire une somme philosophique dont il nous exposa les grandes lignes : il voulait assurer à l’homme une marge de liberté, sans s’écarter du matérialisme physiologique. S’inspirant de travaux que nous connaissions, il nous expliqua que les systèmes commandés par le cervelet, le thalamus, le cerveau, se superposent sans rigoureusement se commander : entre l’inférieur et le supérieur il y a place pour une « bulle» de liberté; je pensais à la Contingence des lois de la nature de Boutroux et je me dis que Kæstler était certainement meilleur romancier que philosophe; il me donnait envie de rire quand il parlait du thalamus, parce qu’il prononçait thalamousse, évoquant pour moi des gâteaux appelés talmousses que je mangeais dans mon enfance. Nous fûmes gênés, ce jour-là, par sa pédanterie d’autodidacte, par l’assurance doctrinale et le scientisme qu’il tenait d’une médiocre formation marxiste. Ce malaise persista. Tandis qu’avec Camus nous ne parlions jamais de nos livres, à tout bout de champ Kæstler se citait : « Lisez ce que j'ai écrit là-dessus. » Le succès lui était monté à la tête : il avait de la vanité et de l’importance. Mais il avait aussi beaucoup de chaleur, de vie et de curiosité; il apportait dans les discussions une passion infatigable; il était toujours prêt, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, à remuer n’importe quelle question. Généreux de son temps et de lui-même, il l'était aussi de son argent; il n’aimait pas le faste, mais quand on sortait avec lui il voulait toujours payer et dépensait sans compter. Il était naïvement fier que sa femme, Mamaine, appartînt à une aristocratique famille anglaise. Très blonde, très jolie, l’esprit aigu, d’une grâce fragile, elle était déjà atteinte de la maladie pulmonaire à laquelle elle succomba, une dizaine d’années plus tard.

Pendant les trois ou quatre semaines qu’il passa à Paris, nous rencontrâmes souvent Kæstler, généralement avec Camus : ils étaient très liés; Bost une fois nous accompagna et il se trouva que la conversation dégénéra en dispute, Bost ayant défendu la politique du P.C.: « Vous n’auriez pas dû le faire venir, Ça été une faute», nous dit le lendemain Kæstler avec sévérité; il détestait les jeunes : il se sentait exclu de leur avenir et voyait en toute exclusion une condamnation. Susceptible, tourmenté, avide de chaleur humaine, mais coupé d’autrui par ses obsessions personnelles, — « Jai mes furies », disait-il — nous avions avec lui des rapports ondoyants. Un soir, nous dinâmes avec lui, Mamaine, Camus, Francine, et nous allâmes dans un petit bal de la rue des Gravilliers; puis il nous invita impérieusement au Shéhérazade; ni Camus ni nous ne mettions jamais les pieds dans ce genre de boîte. Kœæstler commanda des zakouski, de la vodka, du champagne. Le lendemain après-midi, Sartre devait faire à la Sorbonne, sous l’égide de l’Ünesco, une conférence sur « la responsabilité de l'écrivain >» qu’il n’avait pas encore préparée; nous comptions ne pas nous coucher tard. Mais l’alcool, la musique tzigane et surtout l’ardeur de nos bavardages nous firent perdre le contrôle du temps. Camus revint sur un thème qui lui était cher : «Si on pouvait écrire la vérité! >» Kæstler s’assombrit en écoutant les Yeux noirs : « Impossible d’être des amis quand on ne s’entend pas politiquement! » nous dit-il d’une voix accusatrice. Il ressassait ses griefs contre la Russie de Staline, il reprochait à Sartre et même à Camus de pactiser avec elle. Nous ne prîmes pas au sérieux sa morosité : nous ne mesurions pas la frénésie de son anticommunisme. Tandis qu’il monologuait, Camus nous disait : «Ce que nous avons de commun, vous et moi, c’est que les individus comptent d’abord pour nous; nous préférons le concret à l’abstrait, les gens aux doctrines, nous mettons l’amitié plus haut que la politique. » Nous en convinmes avec une émotion qu’exaltaient l’alcool et l’heure tardive. Kæstler répétait : « Impossible! impossible! >» Et je répondais, à voix basse, à haute voix : « C’est possible; et nous le prouvons en cet instant même puisque, malgré nos dissensions, nous nous regardons avec tant de joie. » Entre certaines gens et nous, la politique creusait des abîmes; mais nous croyions encore n'être séparés de Camus que par des nuances verbales.

À 4 heures du matin, nous avons été manger et continuer à boire dans un bistrot des Halles; Koœæstler était nerveux; par plaisanterie, par irritation, il a jeté à travers la table un croûton de pain qui atteignit Mamaine en plein dans l’œil : il s’est excusé, un peu dégrisé; Sartre répétait d’un air hilare : « Dire que dans quelques heures je vais parler de la responsabilité de l’écrivain! » et Camus riait. Je riais aussi, mais l’alcool m'a toujours inclinée aux larmes et quand je me retrouvai à l’aube, seule avec Sartre dans les rues de Paris, je me mis à sangloter sur le tragique de la condition humaine; comme nous traversions la Seine, je m’accoudai au parapet du pont : «Je ne comprends pas pourquoi on ne se jette pas à l’eau! — Eh bien! jetons-nous! » dit Sartre qui, par contagion, a versé aussi quelques pleurs. Nous sommes rentrés vers 8 heures du matin. Quand j'ai retrouvé Sartre à 4 heures de l’aprèsmidi son visage était ravagé; il avait dormi deux à trois heures et il s'était bourré d’orthédrine pour préparer sa conférence. Je me disais en entrant dans l’amphithéâtre bondé : « S'ils avaient vu Sartre, à 6 heures du matin! »

Par Kæstler nous avons connu Manès Sperber, qu’il considérait comme son maître et le psychologue le plus compétent du siècle. Il avait un charme feutré; mais, adlérien intransigeant, anticommuniste farouche ,son dogmatisme nous rebuta. Il nous rapporta que Malraux lui avait parlé d’une arme secrète soviétique, plus redoutable que la bombe atomique : une valise, d’aspect inoffensif, remplie de poudre radio-active; des membres de la cinquième colonne — c’est-à-dire des communistes — en déposeraient au jour dit tout un assortiment dans des endroits choisis, puis, après avoir déclenché un certain mécanisme, ils s’éloigneraient sur la pointe des pieds : les habitants de Chicago, New York, Pittsburgh, Detroit, tomberaient comme des mouches. On comprenait que, devant ce danger, la droite prêchât la guerre préventive.

Environ deux semaines après notre sortie avec Kæstler, les Vian donnèrent une soirée; il y avait beaucoup de monde, entre autres Merleau-Ponty. Vian avait publié aux Temps Modernes plusieurs Chroniques du menteur, une nouvelle, les Fourmis, et des fragments de l’Ecume des jours dont il avait accepté avec bonne humeur, semblait-il, l’insuccès. Ce soir-là, tout en écoutant du jazz, on parla beaucoup de Vernon Sullivan, auteur du roman J'irai cracher sur vos tombes que

Vian venait de traduire : le bruit courait que Sullivan n’existait pas. Vers 11 heures du soir arriva Camus, de mauvaise humeur, qui rentrait d’un voyage dans le Midi; il attaqua Merleau-Ponty, à propos de son article, le Yogi et le Prolétaire; il l’accusa de justifier les procès de Moscou et s’indigna qu’on pût assimiler l'opposition à une trahison. Merleau-Ponty se défendit, Sartre le soutint : Camus, l’air bouleversé, claqua la porte; Sartre et Bost se précipitèrent, ils coururent après lui dans la rue mais il refusa de revenir. Cette brouille devait durer jusqu’en mars 47.

Pourquoi cet éclat? Je pense que Camus était en crise parce qu’il sentait que son âge d’or s’achevait. Il avait passé quelques années triomphantes; il plaisait, on l’aimait : «On me trouvait du charme, imaginez cela! Vous savez ce qu’est le charme? Une manière de s'entendre répondre oui sans avoir posé aucune question claire.» Ses chances le grisaient : il croyait pouvoir tout : « À force d’être comblé, je me croyais, j'hésite à l’avouer, désigné.» Le succès de l’Etranger, la victoire de la résistance l’avaient convaincu que tout ce qu’il entreprenait réussissait. Nous assistâmes avec lui à un concert qui rassemblait le Tout-Paris; il était accompagné d’une jeune chanteuse à qui il s’intéressait : «Quand je pense, dit-il à Sartre, que nous pouvons, demain, l’imposer à ce public! » Il balaya la salle d’un geste victorieux. Sartre, sur sa demande, écrivit les premiers mots d’une chanson : « C’est en enfer que j'ai mes habitudes.» L’affaire en resta là. Déjeunant avec moi au Petit Saint-Benoît, peu après Hiroshima, il me dit que pour empêcher la guerre atomique il allait demander aux savants du monde entier d’arrêter leurs recherches. « N'est-ce pas un peu utopique? » objectai-je. Il me foudroya : «On disait aussi qu’il était utopique de vouloir libérer Paris nousmêmes. Le réalisme, c’est d’oser. » Je connaissais ses emportements hautains; ensuite, sans trop l’avouer, il transigeait. Il ne parla plus de ce projet. Il s’aperçut vite que rien n'était aussi facile qu’il l'avait escompté; au lieu de les aborder de front, il renâcla devant les obstacles. Un jour que je préparais une conférence, il me donna un conseil qui me stupéfia : «Si on vous pose une question embarrassante, répondez par une autre question. » Plus d’une fois des étudiants furent déçus

Page 1