‹ La force des chosesChapitre 19 sur 65 · La Chute · texte numérisé non relu

La Chute

par ses esquives. Il feuilletait les livres au lieu de les lire, il tranchait au lieu de réfléchir. J’ai dit quelle prudence recouvrait cette paresse. Îl aimait la nature sur laquelle il régnait, mais l’histoire contestait son individualisme et il refusa de s’y plier. Par ce refus même il donnait barre sur lui : elle le transforma de «réalité exemplaire» en «affirmation vide d’un idéal », comme l’écrivit Sartre en 52. Il se débattait, contre cette intrusion plutôt que de se résoudre à répudier de vieux rêves. Peu à peu il se mit à nourrir des rancunes contre les résistances de ses interlocuteurs, des systèmes philosophiques, du monde en général. Elles le blessaient comme des injustices car il se croyait des droits sur les choses et les gens; généreux, il exigeait de la reconnaissance, et un mot qui lui venait tout de suite aux lèvres quand on le contredisait ou qu’on le critiquait, c'était celui d’ingratitude. Au point que plus tard il en arriva, comblé comme il l’avait été, à souhaiter < mourir sans haine ! ».

En novembre eut lieu la générale de Morts sans sépulture. Sartre l’avait écrit un an plus tôt : au moment où les anciens collaborateurs commençaient à relever la tête, il avait eu envie de rafraîchir les mémoires. Pendant quatre ans il avait beaucoup pensé à la torture; seul, et entre amis, on se demandait : ne parlerais-je pas? Comment faut-il s’y prendre pour tenir le coup? Il avait rêvé aussi sur le rapport du tortionnaire à sa victime. Il jeta dans la pièce tous ses fantasmes. Il y opposa encore une fois morale et praxis : Lucie se bute dans son orgueil individualiste tandis que le militant communiste, à qui Sartre donne raison, vise l'efficacité.

Sartre avait distribué les rôles à Vitold, Cuny, Vibert, Chauffard, Marie Olivier. Vitold se chargerait de la mise en scène. Mais il n’avait pas été facile de trouver un théâtre. Pendant le séjour de Sartre en Amérique, j'avais multiplié des démarches irritantes. L'épisode de la torture effrayait : « Etant donné mes positions pendant la guerre, dit Hébertot, je ne peux pas me permettre de monter une telle pièce. > Après m'avoir laissé espérer qu’il l’accueillerait à Œuvre, Beer se défila lui aussi. Finalement Simone Berriau qui venait de reprendre le Théâtre Antoine l’accepta. Masson fit les décors. Pour compléter le spectacle, Sartre écrivit en quelques jours la Putain respectueuse, inspirée d’une histoire véridique qu’il

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