La Mer au plus près
avait lue dans les Etats désunis de Pozner. Les tortures se déroulaient presque entièrement derrière les décors; vues des coulisses, elles effrayaient peu et même elles nous faisaient rire car le martyr, Vitold, toujours affamé à cette heure-là, se jetait sur un sandwich et le mastiquait entre deux hurlements. Le soir de la générale j'étais dans la salle et tout changea. J'avais vécu pour mon compte l’opération qui transforme soudain un jeu sans conséquence en un événement; mais cette fois, comme l’avaient prévu les directeurs prudents, le fruit de cette métamorphose fut un scandale. Il m’atteignit : les entendant à travers des oreilles étrangères, les cris de Vitold me parurent presque insupportables. Mme Stève Passeur se leva et clama, toute droite sous son chapeau : « C’est honteux! >» A l'orchestre, des gens en vinrent aux mains. La femme d’Aron partit à l’entracte, ayant manqué s’évanouir, et il la suivit. Le sens de cet esclandre était clair : la bourgeoisie se préparait à se réunifier et elle jugeait de mauvais goût qu’on réveillât de désagréables souvenirs. Sartre lui-même fut saisi par l’angoisse qu’il suscitait; les premiers soirs, pour s’en défendre, à l’heure où les tortures commençaient, il buvait du whisky et souvent, en rentrant chez lui, il zigzaguait. Les critiques bourgeois évoquèrent le Grand Guignol, ils reprochèrent à Sartre d’attiser les haines. Un nouvel hebdomadaire à scandale, France-Dimanche, envoya chez Sartre un journaliste qui prit à la sauveite, quand la porte s’ouvrit, une photo qu’on présenta comme celle de sa mère : ce n’était pas elle. Il publia un article encore plus nauséabond que celui de Samedi-Soir, un an plus tôt.
À peu près au même moment, Barrault monta au Marigny les Nuits de la colère où Salacrou racontait, lui aussi, une histoire de résistance. Sa technique empruntait au cinéma des flash-back et des fondus; nous trouvâmes excellents les dialogues où Madeleine Renaud et Jean Desailly passaient de l’attentisme à la trahison : le drame « positif» sortait moins bien. Dans Morts sans sépulture, de même, les conversations des miliciens sont mieux venues que celles de leurs victimes. Peindre l’héroïsme, ce n’est pas payant; pour que des dramaturges aussi rusés que Sartre et Salacrou s’y soient risqués, il faut que le moralisme de l’époque ait été presque irrésistible 1.
1. La rumeur publique et Henri Jeanson en particulier attribuèrent à Sartre un commentaire malicieux : € Salacrou a mieux réussi ses collabos
Un peu plus tard, en janvier 47, on joua à la Renaissance Quatre femmes de Mouloudji; s’inspirant de la détention de Lola il décrivait la vie quotidienne de quatre prisonnières. La pièce n’eut pas de succès; les critiques répétèrent avec agacement qu'il était temps d’enterrer le passé.
Les communistes, en général, avaient soutenu Morts sans sépulture. Pourtant, quand à un déjeuner organisé par son agent théâtral, l'éditeur Nagel, Sartre vit pour la première fois Ehrenbourg, celui-ci lui reprocha avec acrimonie d’avoir fait de ses résistants des lâches et des donneurs. Sartre tomba des nues : « Avez-vous lu la pièce? » Ehrenbourg convint qu’il avait seulement feuilleté les premiers tableaux, mais son idée était faite : « Si j’ai eu cette impression, il faut qu’il y ait eu des raisons.» Quant à la Putain respectueuse les communistes regrettaient que Sartre n’eût pas présenté au public, au lieu d’un Noir tremblant de peur et de respect, un vrai lutteur. « C’est que ma pièce reflète l’impossibilité actuelle de résoudre le problème noir aux Etats-Unis ! », répondit Sartre. Mais ils avaient de la littérature une conception tranchée et un de leurs griefs fut qu’il ne s’y pliât pas.
Ils réclamaient des œuvres exaltantes : de l'épopée, de l’optimisme. Sartre aussi, mais à sa manière. [Il s’en est expliqué dans des notes inédites : il refusait « l'espoir a priori ». Il se faisait alors de l’action une idée intermédiaire entre un certain moralisme inspiré par la résistance et le réalisme de la praxis; l’entreprise n’a pas à se fonder sur un calcul de chances : elle est elle-même le seul espoir permis. L'écrivain ne doit pas promettre des lendemains qui chantent mais, en peignant le monde tel qu’il est, susciter la volonté de le changer. Plus le tableau qu’il en propose est convaincant, mieux il atteint ce but : l’œuvre la plus sombre n’est pas pessimiste dès qu’elle fait appel à des libertés, en faveur de la liberté. Ainsi la Putain respectueuse provoque l’'indignation des spectateurs; d’autre part, dans les efforts de Lizzie pour échapper à sa condition mystifiée s’indique une chance d’y parvenir. Sartre, d’ailleurs, comprenait le point de vue des communistes : au niveau des masses, l'espoir est un élément d’action; la lutte est trop
que ses résistants : il les connaît mieux.» Sartre avait dit que Salacrou connaissait mieux la bourgeoisie, en général, que les dinamiteros de la
résistance.