C'était en
sévère pour qu’elles s’y risquent si elles ne croient pas à la victoire. Ce qu’il appelait «un optimisme dur» convenait exclusivement à un public que la réalité ne prend pas à la gorge : il faut de la réflexion, du recul, de la confiance pour dépasser l’attitude critique au lieu de s’y enliser. Il modifia spontanément la fin de la Putain respectueuse quand on la porta à l’écran : Lizzie persévère dans sa tentative pour sauver le Noir innocent. Le style de la pièce, une bouffonnerie grinçante, tenait à distance le dénouement; au cinéma il aurait paru abjectement vrai. Et puis, quand on montre à des gens assez privilégiés pour aller au théâtre qu’il y a aujourd’hui des situations affreuses et sans issue, on les inquiète, on les secoue : très bien; mais un film est projeté devant des millions de spectateurs qui voient dans leur propre vie un malheur sans issue : une défaite, c’est la leur; en contribuant à leur découragement, on les trahit. Sartre notait, quelques années plus tard : « Les communistes ont raison. Je n'ai pas tort. Pour des gens écrasés, fatigués, l’espoir est toujours nécessaire. Ils n’ont que trop d'occasions de désespérer. Mais il faut aussi maintenir la possibilité d’une entreprise sans illusion. » Il la maintint !.
Je travaillais à mon essai et je m’occupais des Temps Modernes. J'avais une impression d’aventure chaque fois que j'ouvrais un manuscrit. Je lisais des livres anglais et américains ignorés en France. J’assistais chaque mardi chez Galli-
1. Dans ses pièces et ses romans, Sartre est très proche de l’esthétique définie, à propos du roman, par Lukacs jeune. Pour Lukacs, dit Goldmann, dans une introduction à ses premiers écrits (Temps Modernes, août 1962) « le héros du roman est un être problématique »; il « cherche les valeurs absolues sur un mode inauthentique et dégradé». L'univers romanesque «ne saurait comporter de héros positif pour la simple raison que toutes les valeurs qui le régissent sont implicites, et que par rapport à ces valeurs tous les personnages ont un caractère à la fois négatif et positif ». Mais dès que la littérature s’adresse aux opprimés et non aux privilégiés, poser le problème sans au moins esquisser une réponse est insuffisant. Nous avons été très frappés, en 55, découvrant le grand écrivain chinois des années 36, Lousin, de constater qu’il avait eu avec ses camarades communistes une querelle analogue à celle de Sartre : il donnait de la société, où pour le moment la révolution était impossible, une description purement critique; on lui demandait d’y préfigurer l'avenir. Il finit par céder, au nom des impératifs de l’action : mais il considéra que désormais ses œuvres n’avaient plus aucune valeur esthé. tique. Brecht a longtemps été suspect en U.R.S.S. pour les mêmes raisons : son arme est l'ironie, non l’émotion vertueuse.
mard à la conférence des lecteurs : il y avait des moments de gaieté, surtout lorsque Paulhan éreintait savamment un livre et concluait : « Bien entendu, il faut le publier. » Une fois par semaine, nous recevions, dans le bureau de la revue, des gens qui nous apportaient des textes ou des suggestions, ou qui venaient nous demander des conseils. Beaucoup de choses s'étaient passées, pendant ces dernières années, que ni la presse, ni l'édition n’avaient encore eu matériellement les moyens de répandre; les témoins affluaient. J'étais contente quand je pouvais dire à un auteur que son travail était accepté; moins lorsque des coupures s’imposaient : chaque ligne paraissait essentielle à celui qui l’avait écrite. Une tâche encore plus ingrate, c'était de dire non. L’intéressé s’insurgeait; il démontrait que son article était bon, qu’il avait du talent. Il partait, convaincu d’être victime d’une machination. Il y avait des jeunes qui voulaient à tout prix percer tout de suite, des vieux qui tentaient leur dernière chance, des incompris qui rêvaient d'échapper à l’ennui du foyer, des hommes et des femmes de tout âge qui avaient besoin d’argent. Beaucoup cherchaient sincèrement dans la littérature une sorte de salut, mais la plupart voulaient l’obtenir au rabais, sans payer le juste poids de travail et de souci. En général, ils se faisaient de curieuses idées sur le rapport de la vie à l'écriture. Une jeune femme m’a remis le manuscrit d’un roman où l’héroïne se débattait entre un odieux mari bourgeois et un amant prolétaire, doué de toutes les vertus; l’héroïne écrivait son histoire, un éditeur l’acceptait, elle gagnait des millions et partait en croisière avec l’homme aimé. Je critiquai, entre autres choses, l’angélisme de l’amant. «Je vous comprends, ditelle, vous ne le connaissez pas : il est vraiment comme ça! » Deux ans plus tard elle m’écrivit : « Vos critiques étaient justes; je m'étais trompée : il jouait un jeu; il n’était pas l’homme que je croyais. » Parfois je riais; à d’autres moments, ça me semblait doucement sinistre, les ambitions humbles et folles qui fermentaient dans ce bureau. On frôlait le tragique; on tombait souvent dans le burlesque. Un de nos visiteurs les plus bruyants, ce fut l’abbé Gengenbach, surréaliste, à demi défroqué, qui bafouait la soutane, buvait ferme, s’affichait avec des femmes et s’enfermait soudain dans un monastère, pour expier. Il venait nous offrir des textes, parfois pleins d'éclat, et quémander de l’argent; l’alcool le portait à la véhé-
mence. Un jour il me parla de Breton: «Mais pourquoi déteste-t-il Dieu?» disait-il en pleurant avec tant d’abondance que je l’emmenai dans un salon désert. Une secrétaire de la maison traversa la pièce en coup de vent : un auteur éconduit venait de s’ouvrir les veines dans le bureau de Lemarchand.
En novembre j’allai faire en Hollande une tournée de conférences. « Il y a deux ans, je pesais vingt kilos de plus », me dit la jeune femme qui m’accueillit à la gare d'Amsterdam. Tout le monde me parla de la famine. Les parcs étaient dévastés, on avait abattu les arbres pour remplir les cheminées. La vieille dame qui me promena dans Rotterdam me fit traverser d'immenses terrains vagues : « C'était les anciens quartiers; ici se trouvait ma maison. » De la ville tout entière, il ne restait que des décombres. Le pays ne se relevait pas vite; les vitrines n’exposaient que des articles « factices »; les magasins étaient vides; pour le moindre achat, on exigeait une carte : je suis rentrée à Paris avec en poche des florins que je n’étais pas arrivée à dépenser.
Je savais comment les Hollandais avaient résisté à l’occupation; j’eus de l’amitié pour la plupart de ceux que je rencontrai. Tout de même, le côté officiel de ce voyage me pesa. Pour me donner à la beauté des villes, aux richesses des musées, j'avais besoin de solitude : par gentillesse, on ne m’en accordait pas une miette. Une ou deux fois je me révoltai; plus souvent, je rusai; j'allai à Harlem par un train matinal et je fis semblant de n’arriver que le soir : je pus ainsi regarder sans témoin les Franz Hals.
Sartre me rejoignit au bout d’une semaine; il avait assisté à la générale du Bar du Crépuscule : un désastre. Nous vîmes ensemble des Rembrandt, des Vermeer : un petit pan de mur rouge aussi émouvant que le mur jaune qu’aimait Proust. « Pourquoi est-ce si beau? » se demandait Sartre; nous étions danse un train qui roulait à travers des bruyères, et je l’écoutais avec une curiosité que quinze années n’avaient pas émoussée; c’est à propos de ces briques peintes qu’il conçut la définition de l’art qu’il proposa quelques semaines plus tard dans Qu’estce que la littérature : la reprise en charge du monde par une liberté.
Nous avons passé deux jours à Utrecht; nous y avons constaté les ravages exercés par l'influence italienne sur les artistes du
cru; d’abord vigoureux et vrais, après un voyage à Florence ils ne peignaient plus que des fadaises. Nous avons visité l’Institut psychologique que dirigeait Van Lennep. Il avait écrit à Sartre, il avait discuté à Paris avec lui; quelle part de fuite implique le projet? demandait-il; cette question me touchait au vif, moi qui avais été si longtemps tentée de regarder toute occupation comme un divertissement. Van Lennep nous fit passer un examen graphologique; il avait inventé un dispositif permettant de mesurer, pendant que le sujet écrivait, la pression, la rapidité et le rythme de sestraits; ensuite, on projeta sur un écran un agrandissement de nos écritures : il y avait entre les deux de tels contrastes que les techniciens présents s’en affligèrent pour nous. Nous nous prêtâmes à des tests projectifs inventés par Van Lennep et encore très peu connus. Il nous montra les images d’un cheval au galop, d’un canot automobile, d’un train, d’un homme en marche : laquelle donnait la plus évidente impression de vitesse? L’homme, dis-je sans hésiter : chez lui seul la vitesse m’apparaissait comme consciemment vécue. Sans hésiter Sartre choisit le canot parce qu’il s’arrache à la surface qu’il dévore. Ma réponse le fit rire et je ris de la sienne, chacun estimant que l’autre s'était ingénuement livré.
Nous rentrâmes à Paris. Calder y exposait ses Mobiles qu’on n’avait encore jamais vus en France. Sartre l’avait rencontré en Amérique et il trouvait un grand charme à ces « petites fêtes locales »; il écrivit la préface du catalogue. Grand, ventru, corpulent, son gros visage poupin étoflé par d’épais cheveux blancs, Calder semblait taillé tout exprès pour rappeler, parmi ses aériennes créations, la pesanteur de la matière. Il s’amusait à inventer des bijoux; le jour du vernissage il me donna une broche en forme de spirale que je portai longtemps.
Nous voyions beaucoup de monde et, depuis 43, je n’avais pas changé d'opinion : chez les écrivains et les artistes dont les œuvres me plaisaient, quelque chose toujours accrochait ma sympathie. Je fus tout de même surprise de rencontrer chez certains d’entre eux des défauts qui la limitaient : de la vanité, de l’importance. Au lieu de vivre dans la réciprocité sa relation au lecteur, on se retourne vers soi, on se saisit dans la dimension de l’Autre : c’est la vanité. Chez les jeunes, je la trouve presque touchante; elle marque leur naïve confiance en autrui. Cette fraîcheur s’évente vite; prolongée, la naïveté tourne à l’infantilisme, la confiance à la servilité. Un vaniteux
béat peut être d’agréable commerce, encore qu’il parle trop de soi, mais il prête à rire; c’est un jobard : il prend pour argent comptant toutes les politesses. Frustré, il glisse à la mythomanie, il s’en conte beaucoup plus qu’on ne lui en dit; ou alors il s’aigrit, il mijote des rancunes et des revanches qui ne sentent pas bon. De toute façon, il triche; sa suffisance est contredite par la dépendance à laquelle il se soumet : quémandant les flatteries, il s’abaisse quand il prétend se hausser. À trop se complaire à son image, il finit par s’y enfermer; il tombe fatalement dans l’importance qui est la véhémence de la vanité.
Chaque fois que je la remarque chez un confrère, j’en suis éberluée : comment peut-on s’abolir au profit de son personnage? Il y a de l’étourderie, je l’ai appris, à en méconnaître la réalité; ce qu’on représente pour autrui, il faut l’assumer; d’autre part, si on a des capacités, il est bon de les utiliser, il est légitime, le cas échéant, de s’en prévaloir; la vérité d’un homme enveloppe son existence objective et son passé : mais elle ne se réduit pas à ces pétrifications. Reniant en leur nom l’incessante nouveauté de la vie, l'important incarne à ses propres yeux l’Autorité contre laquelle tout jugement se brise; aux questions toujours inédites qui se posent à lui, au lieu de chercher honnêtement des réponses, il les puise dans cet Evangile : son œuvre; ou bien il se donne en exemple, tel qu’autrefois il fut; par ces ressassements, quel que soit l’éclat de ses réussites, il prend du retard sur le monde, il devient un objet de musée. Cette sclérose ne va pas sans mauvaise foi : si on s’accorde un peu de crédit, pourquoi se retrancher derrière son nom, sa réputation, ses hauts faits? L'important ou bien feint de mépriser les gens ou prétend à leur vénération : c’est qu’il n'ose pas les aborder sur un pied d'égalité; il abdique sa liberté parce qu’il en redoute les dangers. Cette cécité, ces mensonges me choquent particulièrement chez les écrivains dont la première vertu — même s'ils choisissent les divagations les plus lointaines — doit être une sincérité sans peur.
Je n'étais pas tentée de me fasciner sur moi-même, car je n’avais pas fini de m’étonner de mes chances. Malgré les difficultés des voyages, j’avais été dans de nombreux pays, j'allais partir pour l’Amérique. Lorsque quelqu'un éveillait ma curiosité, je pouvais le plus souvent faire sa connaissance. On m’invitait : si je ne mis jamais les pieds dans les salons, c’est que je
n’en eus pas envie. Pour me plaire avec des gens, j’ai besoin de me sentir en accord avec eux; les femmes du monde, même les plus émancipées, n'étaient pas de mon bord; si j’avais participé à leurs rites, je me serais ennuyée et blâmée. C’est pourquoi je n’ai jamais eu de robe du soir : je répugnais à endosser la livrée, non de mon sexe (il m’arrivait souvent de porter de ces tenues qu’on dit très féminines) mais de leur classe. Genet me reprochait la simplicité de mes vêtements; Simone Berriau me dit un jour : « Vous ne vous habillez pas assez bien! » Au Portugal, j'avais pris plaisir à me monter une garde-robe; je trouvais jolies les jolies choses; mais le culte de l’élégance implique un système de valeurs qui n’était pas le mien. Et puis l'argent pouvait servir à trop de choses pour que je n’aie pas scrupule à le gaspiller en toilettes.
L’argent me posait des problèmes. Je le respecte parce que pour la plupart des gens il est dur à gagner; quand, au cours de cette année, je me rendis compte que désormais Sartre en aurait beaucoup, je fus effrayée. Nous nous devions de l’employer le mieux possible : mais comment choisir entre tous ceux qui en avaient besoin? Dans les petits chemins autour de La Pouèze, nous parlâmes avec inquiétude de nos nouvelles responsabilités. En fait nous les éludâmes. Sartre n’avait jamais pris l’argent au sérieux, il détestait compter. Il n’avait ni le goût ni le temps de se transformer en une institution philanthropique; d’ailleurs il y a quelque chose de déplaisant dans les charités trop bien réglées. Il donna presque tout ce qu’il gagnait, mais au hasard des amitiés, des rencontres, des sollicitations. Je regrettais qu’il entrât de l’étourderie dans ses générosités et je calmai mon malaise en dépensant pour moi le moins possible. Pour ma tournée en Amérique il me fallait une robe; dans une petite maison, j’en achetai une, en tricot, que je trouvais ravissante, mais chère : 25.000 francs. « C’est ma première concession», dis-je à Sartre, et je fondis en larmes. Cela fit rire mes amis, mais je me comprends. J’imaginais encore — bien qu'ayant démontré le contraire dans le Sang des autres — qu’il existait un moyen de ne pas tremper dans l’injustice sociale et je nous reprochais de ne pas le chercher. En fait, il n’y en a pas, et j’ai fini par penser que la solution de Sartre en valait bien une autre, Il n’en était pas
satisfait d’ailleurs car les privilèges lui pèsent. Nous avions des goûts petit-bourgeois, notre train de vie resta modeste. Tout de même, nous allions dans des restaurants et des bars que fréquentaient des nantis, on y rencontrait des gens de droite : ça nous agaçait de tomber partout sur Louis Vallon. Sans jamais m’habituer à notre nouvel état, peu à peu — à tort ou à raison — j’hésitai moins à en profiter : c'était si contingent la manière dont l’argent venait et repartait! Plusieurs fois j'entraînai Sartre dans des voyages coûteux : je les désirai si fort et ils m’apportèrent tant que je ne me les reprochai pas. Dans l’ensemble, la manière dont je consentis à certaines « concessions » tout en en refusant d’autres fut certainement arbitraire; mais je crois impossible d'établir sur ce plan aucune ligne de conduite cohérente. J’en reparlerai.
A mon retour de Hollande, j’appris que Tous les hommes sont mortels venait de paraître. « Ma femme aime beaucoup votre dernier roman, me dit Nagel. Vous savez que les gens le trouvent très en dessous des autres; mais elle l’aime beaucoup. > Je ne savais pas. J’y avais travaillé avec tant de plaisir que je le croyais de loin le meilleur. Plusieurs de mes amis, ayant lu le manuscrit, partageaient cet avis. J'avais entendu dire (peut-être à tort) que Queneau avait proposé à Gallimard de tirer tout de suite le livre à 75.000 exemplaires. J'avais été déconcertée quand j'avais appris par Zette que Leiris me reprochait de faire du fantastique un usage trop raisonnable: c’est un surréaliste qui parle, me dis-je pour me rassurer. La phrase de Nagel me prit au dépourvu et j’eus un petit choc. Elle reçut bientôt des confirmations. Les critiques me ménagèrent peu : Rousseaux alla jusqu’à regretter d’avoir naguère parlé de moi avec faveur et annonça que je n'écrirais plus jamais rien de bon. Dans le cercle de mes intimes, le livre garda ses partisans et il y en eut même au-dehors; mais auprès de mes succès antérieurs c'était un incontestable échec. J'étais sensible au jugement de quelques critiques et davantage encore à celui du public: si on me condamnait, c’est que j'avais plus ou moins raté mon coup. Je le regrettai, mais sans m’émouvoir outre mesure. Je continuais à refuser de m'interroger, de me tourmenter, et à faire confiance à l’avenir.