CHAPITRE III
Je ne préméditais pas d’écrire un livre sur l'Amérique, mais je voulais la voir bien; je connaissais sa littérature et, malgré mon accent consternant, je parlais anglais couramment. J'avais là-bas quelques amis : Stépha, Fernand, Lise. Sartre m’indiqua des adresses. Je dînai avec Ellen et Richard Wright qui se disposaient à regagner New York, avant de se fixer définitivement à Paris.
J’allai dire au revoir à Olga qui se soignait à Leysin; elle était décidée à ne plus y rester longtemps, l’ennui la faisait maigrir; c'était aussi sinistre que Berck; au bout de vingtquatre heures, je me sentais déjà accablée. Je regagnai Paris. Et j’attendis. Peu d’avions encore traversaient l’Atlantique, et cet hiver était si traître qu’il leur arrivait souvent, au milieu de l’océan, de rebrousser chemin; on n’avait pas facilement une place. Un soir enfin Sartre m’accompagna aux Invalides et je passai à Orly deux heures égarées : la distance, la longueur de mon absence, les prestiges de l'Amérique, tout dans ce voyage m'exaltait et m'’effrayait; et voilà que l’avion ne décollait que le lendemain! Je téléphonai au Montana, j'y retrouvai Sartre et Bost mais je n'étais plus nulle part et toute la journée suivante je flottai dans les ténèbres. Enfin je m’envolai.
A New York, je rencontrai M. Elle allait partir pour Paris où elle resterait jusqu’à mon retour. Elle était aussi charmante que le disait Sartre et elle avait le plus joli sourire du monde.
La France faisait encore pénitence, l’Italie aussi; la Suisse était fade. La luxuriance américaine me bouleversa : les rues, les vitrines, les voitures, les chevelures et les fourrures, les
bars, les drug-stores, le ruissellement du néon, les distances dévorées en avion, en train, en auto, en greyhound, la changeante splendeur des paysages, des neiges du Niagara aux déserts enflammés de l’Arizona, et tous les gens de tant d'espèces avec qui je parlai à longueur de jours et de nuits; je ne fréquentai guère que des intellectuels; mais quelle distance entre les salades au fromage blanc de Vassar et la marihuana que je fumai dans une chambre du Plaza avec des bohèmes de Greenwich! Une des chances de ce voyage c’est que, tout en étant orienté par le programme de mes conférences, il laissait une énorme place au hasard et à l’invention : comment j'en profitai, je l’ai raconté en détail dans l'Amérique au jour le jour.
J'étais prête à aimer l’Amérique; c’était la patrie du capitalisme, oui; mais elle avait contribué à sauver l’Europe du fascisme; la bombe atomique lui assurait le leadership du monde et la dispensait de rien craindre : les livres de certains libéraux américains m’avaient persuadée qu’une grande partie de la nation avait une sereine et claire conscience de ses responsabilités. Je tombai de haut. Chez presque tous les intellectuels, parmi ceux mêmes qui se disaient de gauche, sévissait un américanisme digne du chauvinisme de mon père. Ils approuvèrent les discours de Truman. Leur anticommunisme touchait à la névrose; ils se penchaient sur l’Europe, sur la France, avec une arrogante condescendance. Impossible de les déloger, ne fût-ce qu’un instant, de leurs certitudes; la discussion me parut souvent aussi vaine qu'avec de grands paranoïaques. De Harvard à la Nouvelle-Orléans, de Washington à Los Angeles, j’entendis des étudiants, des professeurs, des journalistes, se demander sérieusement s’il ne fallait lâcher des bombes sur Moscou avant que l’U.R.S.S. ne fût en mesure de riposter. On m’expliquait que, pour défendre la liberté, il devenait nécessaire de la supprimer : la chasse aux sorcières s’amorçait.
Ce qui m’inquiéta le plus, ce fut l’inertie de tous ces gens que harcelait une propagande égarée. On ne parlait pas encore, du moins à ma connaissance, de l’organisation man; mais c’est lui que je décris dans mon reportage, en termes à peine différents de ceux qu’utilisèrent plus tard des sociologues américains; ils le caractérisent avant tout par son extéroconditionnement; et j'ai été frappée par l’absence, même chez
des garçons et des filles très jeunes, de toute motivation intérieure; ils étaient incapables de penser, d’inventer, d'imaginer, de choisir, de décider par eux-mêmes; leur conformisme traduisait cette impuissance; ils usaient dans tous les domaines de cet étalon abstrait, l’argent, faute de se fier à leurs propres appréciations. Une autre de mes surprises, ce fut la femme américaine; s’il est vrai que son esprit revendicatif s’est exaspéré jusqu’à faire d’elle une « mante religieuse », elle n’en demeure pas moins un être dépendant et relatif : l’Amérique est un monde masculin !. Ces remarques, l’importance que je leur accordai, font que mon expérience américaine demeure valable à mes yeux d’aujourd’hui.
Je rencontrai tout de même quelques écrivains, amis plus ou moins intimes de Richard Wright, avec qui je m’entendis très bien; sincèrement pacifistes et progressistes, s’ils se méfiaient de la Russie de Staline, ils ne ménageaient pas les critiques à leur propre pays. Et cependant ils en aimaient beaucoup de choses et ils m’attachèrent à lui au point que j'adoptai presque comme miennes son histoire, sa littérature, ses beautés. Il me devint plus proche encore quand à la fin de mon séjour je me liai avec Nelson Algren. Bien que j'aie raconté — très inexactement — cette histoire dans les Mandarins jy reviens, non par goût de l’anecdote mais pour regarder de plus près un problème que dans la Force de l’âge j'ai pris trop aisément pour résolu : entre la fidélité et la liberté, y a-t-il une conciliation possible? A quel prix?
Souvent prêchée, peu observée, l'intégrale fidélité est ressentie d'ordinaire par ceux qui se l’imposent comme une mutilation : ils s’en consolent par des sublimations, ou par le vin. Le mariage traditionnel autorisait l’homme à quelques « coups de canif dans le contrat », sans réciprocité; à présent beaucoup de femmes ont pris conscience de leurs droits et des conditions de leur bonheur : si rien dans leur propre vie ne compense l’inconstance masculine, la jalousie les rongera et l'ennui. Nombreux sont les couples qui concluent le même pacte, à peu près, que Sartre et moi : maintenir à travers des écarts une « certaine fidélité ». Je t’ai été fidèle à ma manière,
1. Eve Merriam, dans un article qu’elle a publié en 1960 dans la Nation a parfaitement montré que l’homme américain est écrasé non par le femme, mais par l’Organisation.
Cynara. L'entreprise a ses risques : il se peut qu’un des partenaires préfère ses nouveaux liens aux anciens, l’autre s’estimant alors injustement trahi; au lieu de deux personnes libres, une victime et un bourreau s’affrontent.
En certains cas, pour une raison ou une autre — des enfants, une entreprise commune, la force d’un attachement — le couple est infracassable. Si les deux alliés ne se permettent que des passades sexuelles, il n’y a pas de difficulté, mais aussi la liberté qu’ils se concèdent ne mérite-t-elle pas son nom. Nous avions été, Sartre et moi, plus ambitieux; nous avions voulu connaître des « amours contingentes »; mais il y a une question que nous avions étourdiment esquivée : comment le tiers s’accommoderait-il de notre arrangement? Il arriva qu’il s’y pliât sans peine; notre union laissait assez de place pour des amitiés ou des camaraderies amoureuses, pour des romances fugaces. Mais si le protagoniste souhaitait davantage, des conflits éclataient. Sur ce point, une discrétion nécessaire a compromis l'exactitude du tableau peint dans la Force de l’âge; car si mon entente avec Sartre se maintient depuis plus de trente ans, ce ne fut pas sans quelques pertes et fracas dont les « autres » firent les frais. Ce défaut de notre système se manifesta avec une particulière acuité pendant la période que je suis en train de raconter.
« Quand vous passerez à Chicago, allez voir Algren de ma part », m'avait dit à New York Nelly Benson, une jeune intellectuelle chez qui j’avais diné. « C’est un homme étonnant, un grand ami à moi. » J’ai fait, dans l’Amérique au jour le jour, un récit fidèle de ma première rencontre avec lui: notre soirée dans les bas-fonds de la ville, l’après-midi du lendemain dans les bistrots du quartier polonais; mais je n’ai pas dit quelle complicité s’était tout de suite établie entre nous, ni comme nous avions été déçus de ne pas pouvoir dîner ensemble : je fus obligée d’accepter l'invitation de deux officiels français. Avant de partir pour la gare je lui ai téléphoné : ils ont dû m’ôter le récepteur des mains. Dans le train de Los Angeles, je lus un de ses livres et je pensai à lui; il vivait dans une baraque, sans salle de bains ni frigidaire, au bord d’une allée où fumaient des poubelles et où tournoyaient de vieux journaux; cette pauvreté m’avait rafraîchie, car je
supportais mal l’épaisse odeur de dollars qu’on respirait dans les grands hôtels et dans les restaurants élégants. « Je reviendrai à Chicago», me disais-je; Algren me l'avait demandé et j'en avais envie; mais si déjà ce départ nous avait été douloureux, le prochain ne nous blesserait-il pas davantage? Je posai la question dans la lettre que je lui envoyai. « Tant pis si une nouvelle séparation devait être difficile », me répondit-il.
Les semaines passèrent; de retour à New York, des amitiés se fortifièrent; une, surtout, m’occupait beaucoup. Au début de mai, Sartre me demanda, dans une de ses lettres, de retarder mon départ car M. restait encore une dizaine de jours à Paris. J’éprouvai alors cette nostalgie que j'ai prêtée à Anne dans les Mandarins : j'en avais assez d’être une touriste; je voulais me promener au bras d’un homme qui, provisoirement, serait à moi; je pensais à mon ami new-yorkais; mais il ne voulait ni mentir à sa femme ni lui avouer une aventure : nous renonçâmes. Je décidai de téléphoner à Algren : « Pouvez-vous venir ici?» lui demandais-je. Il ne pouvait pas; mais il souhaitait beaucoup me voir à Chicago. Je lui donnai rendezvous à l’aérodrome.
Notre première journée ressembla à celle que passent, dans les Mandarins Anne et Lewis : gêne, impatience, malentendu, fatigue, et enfin l’éblouissement d’un accord profond. Je ne restai que trois jours à Chicago; j'avais des affaires à régler à New York; je convainquis Algren de m’y accompagner : c'était la première fois qu’il montait en avion. Je faisais des démarches, des courses, des adieux : vers 5 heures je revenais dans notre chambre et jusqu’au matin nous ne nous quittions plus. Il se trouva qu’on me parla souvent de lui; on le disait instable, ombrageux, et même névrosé : il me plaisait d’être seule à le connaître. S’il avait, comme on le prétendait, des rudesses et des brusqueries, ce n’était certainement que des défenses. Car il possédait ce don, rare entre tous, que j’appellerais la bonté si ce mot n'avait pas été si malmené : disons, un vrai souci des hommes. Je lui dis, avant de le quitter, que ma vie était faite en France, pour toujours; il me crut sans rien y comprendre. Je dis aussi que nous nous reverrions, maïs nous ne savions ni quand, ni comment et j’arrivai à Paris, chavirée. Sartre aussi avait des ennuis. Avant de s’embarquer pour la France, M. lui avait écrit avec franchise : « Je viens, décidée à tout faire pour que tu me demandes de rester. » Il ne le lui
avait pas demandé. Elle voulut prolonger son séjour jusqu’en juillet. Bien qu’à New York elle eût été très amicale avec moi, elle ne me portait pas dans son cœur. Afin d'éviter des frictions, je m’installai avec Sartre aux environs de Paris, dans un petit hôtel près de Port-Royal; c'était presque la campagne, il y avait des roses dans le jardin, des vaches dans les prés, et je travaillais dehors au soleil. Nous nous promenions sur le sentier de Jean Racine, envahi d’herbes et jalonné de mauvais alexandrins. Sartre allait à Paris certains soirs pour y retrouver M. Ce mode de vie m'aurait convenu si elle s’en était satisfaite : mais non. Les soirs où Sartre restait à Saint-Lambert, elle lui téléphonait dramatiquement. Elle ne se résignait pas à ce qu’il la laissât repartir. Mais comment faire autrement? Les circonstances ne favorisaient pas les solutions moyennes. Si M. s’installait à Paris, sacrifiant sa situation, ses amitiés, ses habitudes, tout, elle serait en droit d’attendre tout de Sartre : c'était plus qu’il ne pouvait lui offrir. Mais s’il l’aimait, comment supportait-il de ne pas la voir pendant des mois? Il subissait avec remords ses plaintes : il se sentait en faute. Certes, il avait mis M. en garde : il n’était pas question qu’il construisît sa vie avec elle; mais en lui disant qu’il l’aimait, il démentait cet avertissement; car — aux yeux des femmes surtout — l’amour triomphe de toutes les barrières. M. n’avait pas entièrement tort : les serments d’amour ne traduisent que la violence d’un moment; les restrictions et les réserves ne ligotent pas davantage; dans tous les cas, la vérité du présent balaie impérieusement les mots anciens; il était normal que M. pensât : les choses changeront. Son erreur fut de prendre pour de simples précautions verbales ce qui était chez Sartre moins une décision qu’un savoir; et on peut estimer qu’il l’avait abusée dans la mesure où il lui était impossible de lui en communiquer l'évidence. De son côté d’ailleurs, elle ne lui avait pas dit qu’en s’engageant dans cette histoire elle en refusait les limites; peut-être avait-il été léger en ne l’imaginant pas; son excuse c’est que, tout en refusant d’altérer ses relations avec moi, il tenait violemment à elle et il avait voulu croire possible une conciliation.
Malgré les douceurs de l’été naissant, je passai deux mois pénibles. Sur le moment j'avais bien encaissé, après celui des Bouches inutiles, l'échec de mon dernier roman; mais sourdement il m'attristait. Je ne progressais plus, je stagnais. Je
n’avais pas pu me résoudre à me détacher de l'Amérique, je tentai de prolonger mon voyage par un livre; je n’avais pas pris de notes : de longues lettres à Sartre, quelques rendez-vous inscrits sur un agenda, aidèrent ma mémoire. Ce reportage m'intéressait; mais pas plus que mon essai sur la femme — provisoirement abandonné — il ne me donnait ce que j'avais jusqu’alors demandé à la littérature : l'impression à la fois de me risquer et de me dépasser, une joie presque religieuse. « Je fais un travail de marmotte », disais-je à Sartre. De toute façon la peine et le plaisir d'écrire n'auraient pas suffi à calmer le souvenir de mes dernières journées en Amérique. Il n’était pas impossible de retourner à Chicago puisque, à présent, la question d’argent ne se posait pas; mais ne valait-il pas mieux renoncer? Je me le demandais avec une anxiété qui touchait à l’égarement. Pour me rasséréner, je prenais de l’orthédrine; sur le moment, cela m’équilibrait; mais je suppose que cet expédient ne fut pas étranger aux angoisses que je connus alors; fondées, réelles, mes inquiétudes auraient pu du moins se contenir dans des formes discrètes : or elles s’accompagnaient d’un désarroi physique que n’avaient jamais suscité, même lorsque l’alcool les amplifiait, mes plus grands désespoirs. Peut-être l’ébranlement de la guerre et de l’aprèsguerre m’avait-il disposée à ces paroxysmes. Peut-être aussi, avant que je ne me résigne à l’âge et à ma fin, ces crises furentelles une dernière révolte : je voulais encore séparer les ténèbres de la lumière. Soudain je devenais une pierre, l’acier la fendait : c’est l’enfer.
A l’occasion de mon retour, je donnai une fiesta, une nuit de relâche, dans la cave, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, où s'étaient transportés les Lorientais !, Vian qui tenait le bar servit tout de suite des mélanges implacables; beaucoup d'invités sombrèrent dans l’hébétude; Giacometti s’endormit. Je fus prudente et je tins le coup jusqu’à l’aube; en partant, j'oubliai mon sac; j’allai le chercher avec Sartre, l’après-midi. & Et l’œil? nous demanda le concierge, vous ne voulez pas l’œil? » Un ami des Vian, qu’ils appelaient le Major, avait posé son œil de verre sur le piano et l’avait laissé là. Un mois