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C'était le moment où se déroulait l'affaire de l’Exodus

manger, de se vêtir, sans recourir au marché noir et le salaire des ouvriers ne le leur permettait pas. Pour protester contre l’abaissement de leur niveau de vie, 20.000 ouvriers s'étaient mis en grève le 30 avril chez Renault. La faim provoqua des émeutes et de nouvelles grèves — dockers, gaz et électricité, chemins de fer — que Ramadier imputait à un chef d’orchestre invisible. J’appris quelles représailles l’armée avait exercées contre les Malgaches ! : 80.000 morts. Et on se battait en Indochine ?. Au moment de mon départ pour l’Amérique, les journaux étaient remplis par les récits de la rébellion d'Hanoï. A mon retour seulement je sus qu’elle avait été provoquée par le bombardement d’Haïphong : notre artillerie avait tué 6.000 personnes, hommes, femmes, enfants. Ho Chi Minh avait pris le maquis. Le gouvernement se refusait aux négociations, Coste-Floret affirmant : il n’y a plus de problèmes militaires en Indochine; alors que Leclerc prévoyait des années de guérilla.

Le P.C. avait pris parti contre cette guerre; il avait protesté contre l’arrestation des cinq parlementaires malgaches; les ministres communistes appuyèrent la grève des usines Renault et sortirent du gouvernement. Cependant de Gaulle parlait à Bruneval, il annonçait à Strasbourg la formation du R.P.F. La lutte des classes se démasquait. Et les chances n’étaient plus du côté du prolétariat; la bourgeoisie avait reconstitué ses structures et la conjoncture la favorisait.

La rupture de l’unité française, en effet, était en grande partie commandée par celle de la solidarité internationale. Deux ans seulement s'étaient passés depuis que j'avais vu au cinéma des G.I. et des soldats russes dansant ensemble de joie, à Torgau, sur les bords de l’Elbe. Aujourd’hui, dans un emportement de générosité, les U.S.A. projetaient de satelliser l'Europe, y compris les pays de l’Est; Molotov les contrait en repoussant le plan Marshall. La guerre froide était ouverte. Même à gauche, très peu de gens approuvèrent le refus des communistes : parmi les intellectuels, Sartre et Merleau-Ponty

1. En mars ils avaient massacré environ 200 colons. Le chiffre de 80 000 ne fut pas démenti par le gouvernement. Il fut divulgué — alors que celui des victimes de Sétif demeura caché — parce que les communistes étaient à présent dans l’opposition.

2. Le 6 mars 46 la France avait reconnu la République du Vietnam présidée par Ho Chi Minh. Mais les manœuvres de Saïgon, la « politique de fermeté» de Bidault avaient contrarié ces accords.

furent presque les seuls à épouser le point de vue de Thorez sur le « piège occidental ».

Cependant, entre Sartre et les communistes, les ponts étaient rompus. Les intellectuels du parti s’acharnaient sur lui parce qu’ils craignaient qu’il ne leur volât leur clientèle : ils le jugeaient d’autant plus dangereux qu’il était plus proche d’eux. « Vous empêchez les gens de venir à nous», lui dit Garaudy; et Elsa Triolet : « Vous êtes un philosophe, donc anticommuniste. » La Pravda avait craché sur l’existentialisme des injures risibles, mais tout de même affligeantes; Lefebvre l’avait «exécuté» dans un livre qu’exaltèrent Desanti dans Action, Guy Leclerc dans les Lettres françaises. Dans la Pensée avait paru la Sainte famille existentialiste de Mougin, autre magistrale exécution au dire des connaisseurs du P.C. Garaudy tout en qualifiant Sartre de « fossoyeur de la littérature » gardait dans l’insulte une certaine décence, mais Kanapa dans l’existentialisme n’est pas un humanisme nous traitait sur un ton ordurier de fascistes et d’ «ennemis des hommes ». Sartre avait décidé de ne plus se contraindre à des ménagements. Îl avait fait signer — entre autres par Pierre Bost, Fombeure, Schlumberger, Mauriac, Guéhenno — un texte protestant contre les calomnies déversées sur Nizan et la presse l'avait publié; le C.N.E. avait répliqué et Sartre allait répondre dans les Temps Modernes de juillet. Cette rupture était inévitable puisque, écrivait-il dans Qu'est-ce que la littérature? que publiaient alors les Temps Modernes : «La politique du communisme stalinien est incompatible avec l'exercice honnête du métier littéraire.» Il reprochait au P.C. son scientisme primaire, ses oscillations entre le conservatisme et l’opportunisme, un utilitarisme qui dégradait la littérature en propagande. Suspect aux bourgeois, coupé des masses, Sartre se condamnait à n’avoir pas de public mais seulement des lecteurs; cette solitude, il l’assumait volontiers, car elle flattait son goût de l’aventure. Rien de plus désespéré que cet essai, rien de plus allègre. En le rejetant, les communistes le vouaient politiquement à l’impuissance; mais puisque nommer c’est dévoiler et dévoiler, changer, approfondissant l’idée d’engagement il découvrait dans l’écriture une praxis. Réduit à sa singularité de petit-bourgeoïis, la refusant, il s’éprouvait comme « conscience malheureuse >; mais il n’aimait pas les jérémiades, et ne doutait pas de parvenir à dépasser cet état.

J’assistai à une projection des Jeux sont faits tournés par Delannoy sur un scénario de Sartre déjà ancien. Avec Bost et Olga, revenue de Leysin et qui se portait mieux, nous soupâmes ensuite au Véfour. Micheline Presle débordait de beauté et de talent; mais Pagliero que j'avais tant aimé dans Rome, ville ouverte — j'avais vu le film à New York — parlait français avec un tel accent qu’il avait fallu le doubler; l’effet était regrettable. Et les héros paraissaient aussi morts après leur résurrection qu'avant.

En juin fut décerné — pour la dernière fois — le prix de la Pléiade. La séance, me raconta Sartre, fut orageuse; il obtint qu’on couronnût le théâtre de Genet — les Bonnes et Haute Surveillance — mais Lemarchand démissionna. Comme chaque année, j'étais invitée à prendre le café avec les membres du jury. Quand j’entrai dans la salle à manger, Malraux parlait et tout faisait silence; il parlait de la Peste. «La question, disait-il, est de savoir si Richelieu aurait pu écrire la Peste. Je réponds oui. D’ailleurs le général de Gaulle l’a écrite : ça s’appelle Au fil de l'épée. » Il dit aussi, agressivement : « C’est pour qu’un Camus puisse écrire la Peste que des hommes comme moi ont cessé d'écrire. »

Malgré la saison avancée, un théâtre de Londres présentait la Putain respectueuse et Morts sans sépulture. Nagel transmit à Sartre une invitation du directeur; j'en aurais été très satisfaite s’il ne nous avait pas accompagnés; ayant peur des avions il nous imposa de faire en train le voyage, pendant lequel il n’arrêta pas de babiller. A Londres, il avait retenu un bizarre appartement meublé qu’il partagea avec nous, du côté de St. James Square. Nous allâmes revoir sans lui les musées et les rues. Bombardements, V1, V2 : partout des ruines; envahies par de hautes roses trémières, elles ménageaient, au cœur de cette ville opaque, des espaces libres, des perspectives, des jardins. De nouveau, à quinze ans de distance, Londres nous conquit. Je regrettai de n’y passer que quatre jours.

Nagel avait organisé pour Sartre une conférence de presse; il fut stupéfait quand je dis que je n’y assisterais pas; puis son visage s’éclaira : « Ah! dit-il, vous êtes très intelligente! » Il n’imaginait pas que tout simplement j'avais envie de me promener; il me prêtait un calcul : j’attendrais que les journalistes anglais se dérangent pour moi. Dans un décor d’un faste accablant — des meubles anciens, des tableaux de maîtres —

nous vîimes le satrape Alexandre Korda. Nous rencontrâmes, dans des restaurants et des bars, des gens de théâtre. Et nous assistâmes à la générale. D’une voix rieuse le metteur en scène avait dit à Sartre : « Vous aurez une surprise... » Nous l’eûmes : il avait supprimé un tableau. Pendant la représentation, Rita Hayworth, vêtue d’une courte robe du soir en velours noir et flanquée d’une suivante, fit dans la salle une entrée remarquée. Nous soupâmes avec elle chez un Hollandais : il n’y avait que sept à huit personnes et la réunion fut morne. Les épaules dorées, la gorge pigeonnante, Rita Hayworth était magnifique; mais une star sans mari, c’est plus désolant qu’un enfant orphelin. Elle parla gentiment de son passé. Le Hollandais tint des propos racistes, et elle protesta. « Tout de même, si vous aviez une fille, vous lui permettriez d’épouser un Noir? dit-il — Elle épouserait qui elle voudrait», réponditelle. Elle n’était certainement pas moins intelligente que la moyenne des femmes qui ne font pas profession de leur beauté.

A peu de temps de là, Sartre accompagna M. au Havre. Elle partit en se plaignant qu’il lui fit violence. Elle écrivit qu’elle ne reviendrait jamais, ou pour toujours. Par 40 degrés de chaleur (jamais on n’avait vu un pareil été, disaient les journaux) nous traînâmes à Paris des journées accablantes. Pagniez, que nous ne voyions plus guère mais à qui nous gardions beaucoup d’affection, nous apprit que sa femme souffrait d’une maladie du sang qui tuait en un ou deux ans. Sartre remâchait des remords. Je montai avec soulagement dans l’avion qui nous emporta vers Copenhague. Il faisait frais dans cette belle ville rouge et verte. Mais notre première journée m’a rappelé les sombres heures où des langoustes suivaient Sartre; c'était un dimanche, nous nous sommes mêlés aux familles qui traînaient les pieds au bord de la mer; Sartre se taisait, moi aussi, et je me demandais avec terreur si nous étions devenus deux étrangers. Nos obsessions se sont peu à peu dissipées, les jours suivants, tandis que nous nous promenions parmi les attractions du Tivoli et dans les boîtes à matelots où nous buvions des alcools blancs, tard dans la nuit.

Nous avons débarqué en Suède à Helsinborg. Par des canaux et des lacs où naviguaient des flottilles de troncs d’arbres, nous avons, en trois jours de bateau, gagné Stockholm. J’aimai cette

ville, toute en vitres et en eau, et la blanche lenteur des soirs hésitant au bord de la nuit.

Des Suédois, que Sartre connaissait, nous montrèrent de vieilles rues, de vieux restaurants, un charmant théâtre ancien parmi des bois et des lacs. Une nuit, dans la campagne où ils nous promenaient, nous vimes une aurore boréale. Souvent ils m'importunaient : comment être sensible aux choses quand il faut sans trêve dire des politesses? Ces contraintes aggravaient une tension qui ne s'était pas relâchée. Je faisais des cauchemars. Je me rappelle un œil jaune à l’arrière de ma tête que crevait une longue aiguille à tricoter. Et des angoisses me reprirent. J’ai essayé de conjurer ces crises avec des mots :

« Les oiseaux m’attaquent — les tenir à distance; c’est un combat épuisant, jour, nuit, les écarter : la mort, nos morts, la solitude, la vanité; la nuit, ils fondent sur moi; ils mettent du temps le matin à s’envoler. Et si quelque chose dans mon corps flanche, les voilà à tire d’aile. Dans le café de Stockholm, ces deux couleurs hurlaient : orange et vert, cette rencontre était une souffrance. Une main m’a prise par la peau du crâne; elle tirait, elle tirait et la tête indéfiniment s’allongeait, c'était la mort qui voulait m’emporter. Ah! finissons-en! Je prendrai un revolver, je tirerai. Il faudrait s’exercer. Sur des lapins peut-être, pour commencer... »

Seule avec Sartre, je montai vers le Nord en train, puis en bateau, à travers un chapelet de lacs. Nous découvrimes des paysages neufs : des forêts naines au sol couleur d’améthyste, plantées d’arbrisseaux rouge corail et jaune d’or; elles me donnaient une impression d’enfance et de mystère : un troll allait pointer au détour d’un sentier. En fait, nous eûmes une fois une apparition : un derrière très blanc de femme grasse : deux couples se baignaient, tranquillement nus, au pied d’une cascade. Nous avons débarqué dans un village où vivotaient des Lapons; tout petits, le visage plissé par un sourire immobile, ils portaient des vêtements bleu clair, brodés de jaune, et des mocassins en peau de phoque; un hélicoptère se posait chaque jour sur la place : le médecin n'avait pas d’autre moyen de visiter cet endroit, que desservait à peine un bateau par semaine. Nous nous sommes arrêtés plusieurs jours à Abisko; l’hôtel était en bois et il y avait une corde à nœuds dans chaque chambre, pour que le client pût s'échapper

en cas d'incendie !. Tout autour s’étendait une vaste forêt et quand je m’y asseyais avec un livre, des rennes s’approchaient de moi.

Aucune route ne passait à Abisko mais seulement la voie ferrée : le facteur, le laitier l’empruntaient, utilisant de curieux véhicules à pédales, d’un rouge vif. Un soir cependant, dans cette solitude, le téléphone retentit; un journaliste de Stockholm annonça à Sartre que, à la suite des plaintes des voisins, la police avait fermé le Tabou pour quinze jours : qu’en pensait-il? Nous avons escaladé le Mont Njulja, étonnés de trouver à 1.400 mètres des neiges éternelles et confondus par l’évidence que nous n’y reviendrions jamais; même Sartre, moins sensible que moi au délaissement des choses, en fut touché : ce paysage de pierres bigarrées et couronné de neige, où le crépuscule se fondait avec l’aube, il continuerait de s’offrir et notre regard l’aurait déserté pour toujours. Un matin nous avons pris le train pour Narvik : la ville était en morceaux; sa misère contrastait avec l’opulence suédoise. L'histoire décidément se moquait de la morale.

Au retour, nous nous arrêtâmes chez un vieux prince suédois, ami des lettres et des arts, que Sartre avait déjà rencontré; il était marié à une Française; ils habitaient une jolie maison, parmi de calmes vallons, et ils s’émerveillaient de leur bonheur. « Nous aussi, nous aurons une vieillesse heureuse! > me dis-je tout en dégustant un vieil akvavit, müûri dans des tonnelets de bois; j'avais dû être encore plus ébranlée que je ne me le rappelle pour me réfugier dans un rêve si lointain et si sage; mais le fait est qu’il acheva de me réconforter et que je rentrai en France rassérénée.

Je la quittai aussitôt; j'avais décidé de retourner à Chicago au milieu de septembre. J’avais demandé à Algren par télégramme s’il était d’accord : il l’était. Je montai dans un avion de la T.W.A. qui amenaït d'Athènes en Amérique des paysans et de petits commerçants grecs. C'était un vieil appareil poussif, qui plafonnait à 2.000 mètres et qui mettait douze heures pour aller de Shannon aux Açores. Je m’endormis pendant ce trajet et je m’éveillai en sursaut : l’avion virait; un moteur

1. L'hôtel fut détruit par un incendie deux ans plus tard, en 1949.

venait de s’arrêter et nous retournions à Shannon. Pendant cinq heures, la peur ne me lâcha guère; je lisais des récits de science-fiction; je m'évadais dix minutes dans une autre planète ou dans la préhistoire et je me retrouvais au-dessus de l’océan : si un autre moteur s’arrêtait, j'allais m’y engloutir. Ah! comme je souhaitai que la mort vînt à moi déguisée, sans m'infliger son imminence ni, surtout, sa solitude! Autour de moi, personne ne bronchait. Mais quelle explosion babillarde, soudain, quand l’avion eut atterri! Un car nous emmena très loin, au bord d’un ford, dans un faux village qui dépendait de l’aéroport : chacun avait une petite maison à soi où brûlait un feu de tourbe. Je restai là deux jours. Je traînais sur des routes où les pancartes et les bornes portaient des signes indéchiffrables, je m’asseyais dans des prairies en pente douce, d’un vert cendreux, coupées de murettes très basses en pierres grises. Au bar je buvais du whisky irlandais tout en lisant le premier roman d’Algren, qui me racontait sa jeunesse. Je n'étais plus sûre qu’il existât, ni Chicago, ni Paris. Nous repartimes; quand l’avion se posa aux Açores, un pneu éclata et j'attendis encore près de dix-huit heures dans un hall. Ensuite nous traversâmes des orages : l’avion fit de nuage en nuage une chute de 1.500 mètres. A l’arrivée, j'étais moulue corps et âme. Les douaniers n’en finissaient pas d'évaluer les kilomètres de dentelles que les Grecs trimbalaient dans leurs valises : quand je sortis, Algren n’était pas dans le hall et je pensai que je ne le retrouverais jamais.

Il m'’attendait, depuis quatre jours, dans la maison de Wabansia et je sus dès le premier regard que j'avais eu raison de revenir.

C’est pendant ces deux semaines que j'ai découvert Chicago ! : les prisons, les postes de police et les line-up, les hôpitaux, les abattoirs, les burlesques, les quartiers pauvres, avec leurs terrains vagues et leurs orties. Je vis peu de gens. Parmi les amis d’Algren, les uns travaillaient à la radio et à la télévision; ils avaient d’ailleurs beaucoup de mal à garder leurs postes; à Hollywood, l’épuration anticommuniste semait la panique et partout aux U.S.A. les libéraux passaient pour rouges; les autres, c'était des drogués, des joueurs, des putains,

1. Dans l’Amérique au jour le jour, j'ai amalgamé ce second séjour avec le premier.

des voleurs, des repris de justice, des hors-la-loi; ils échappaient au conformisme américain; c’est pourquoi Algren se plaisait avec eux; mais ils étaient peu accueillants. Il parlait d’eux dans le roman qu’il était en train d’écrire. J’en lus une première version sur des feuillets jaunes, dactylographiés et couverts de ratures. Je lus aussi les auteurs qu’aimait Algren : Vachel Lindsay, Sandburg, Masters, Stephen Bennet, de vieux révoltés qui avaient défendu l’Amérique contre ce qu’elle était en train de devenir. Je relus des journaux, des revues, pour compléter mon reportage.

De nouveau Algren me demanda si je ne voulais pas rester définitivement avec lui et je lui expliquai que c'était impossible. Mais nous nous quittimes moins tristement qu’en mai parce qu’au printemps je reviendrais et nous ferions ensemble un voyage de plusieurs mois, le long du Mississipi, au Guatemala, au Mexique.

En juillet, de Gaulle avait traité les communistes de « séparatistes » et le P.C. d’ « ennemi public numéro un ». La bourgeoisie française rêvait de guerre préventive. Elle se régalait des livres de Kæstler, de Kravichenko, et d’autres ouvrages de la même mouture, signés par des communistes repentis.

Je rencontrai un certain nombre de ces convertis et ils m'étonnèrent par le lyrisme délirant de leur haine. Ils ne proposaient pas d’analyse de l'URSS. ni de critiques constructives : ils racontaient des romans-feuilletons. Le communisme, c'était pour eux une Conjuration mondiale, une Conspiration, une Cinquième colonne, une espèce de Cagoule ou de Ku-Klux-Klan. L’égarement qu’on lisait dans leurs yeux accusait le régime capable de l'avoir suscité; mais il était impossible de tracer une ligne entre leurs affabulations et les mensonges staliniens. Ils se défiaient farouchement les uns des autres et chacun tenait pour criminels ceux qui avaient quitté le parti après lui.

Il y avait une autre catégorie de gens qui ne nous plaisaient pas non plus : les sympathisants à tout prix. «Moi, disait fièrement l’un d’eux, les communistes peuvent bien me donner tous les coups de pied au cul qu’ils veulent : ils ne me décourageront pas.» Devant les faits les plus troublants — à ce

moment-là, la pendaison de Petkov — ils fermaient les yeux : « Il faut bien croire à quelque chose.» Pour nous, l’U.R.SSS. était le pays où s’incarnait le socialisme mais aussi une des deux puissances où couvait une nouvelle guerre; sans doute ne la voulait-elle pas : cependant, la tenant pour fatale elle s’y préparait et par là elle mettait le monde en danger. Refuser de se ranger à son côté, ce n’était pas une attitude négative, avait affirmé Sartre dans Qu'est-ce que la littérature? : en éludant l’alternative des deux blocs, il prenait la décision d'inventer une autre issue.

Un de ses anciens collègues, Bonafé, connaissait bien Ramadier et lui suggéra de nous confier une tribune à la radio. Sartre accepta. Nous ne voulions pas dépendre de la présidence du conseil; l'émission Temps Modernes fut rattachée au service des «émissions littéraires et dramatiques». La première semaine, Sartre — assisté par un groupe d’amis dont je faisais partie — engagea ses auditeurs à refuser la politique des blocs : qu’on s’intégrât à l’un ou à l’autre, on ne faisait qu’exaspérer leur conflit; il affirma que la paix était possible et prit à partie les rédacteurs de France-Dimanche qui, dans un des derniers numéros, avaient spectaculairement laissé en blanc l’espace réservé à la manchette, se refusant, expliquaient-ils, à imprimer les mots qui s’imposaient : «Nous aurons la guerre avant Noël.»

Le lendemain du triomphe remporté par le R.P.F. aux élections cantonales nous dirigeämes notre émission contre de Gaulle. Selon un procédé utilisé par Pascal dans les Provinciales, nous démolissions — il y avait Sartre, Bonafé, Merleau-Ponty, Pontalis, moi-même — les arguments d’un pseudogaulliste dont le rôle était tenu par Chauffard; tous les propos que nous lui prêtions étaient tirés de journaux R.P.F. et nous avions spécifié que le personnage était composé par un acteur : on ne nous en accusa pas moins de supercherie. On reprocha à Bonafé une violence en effet maladroite; mais de toute façon, on se fût indigné : jamais la presse ne nous couvrit si généreusement de boue. Bénouville et Torrès demandèrent à Sartre de reprendre la discussion avec eux, devant le micro : il accepta; mais sans doute craignirent-ils qu’il ne leur réglât trop facilement leur compte; plantant Sartre dans un des bureaux de la radio, ils se réunirent dans un autre pour se consulter et, quand ils revinrent, ils déclarèrent que, réflexion faite, Sartre ayant dépassé les bornes, ils se refusaient à un

entretien public. Aron avait accompagné Bénouville avec qui il se solidarisa; cette attitude consomma la brouille qui couvait entre Sartre et lui depuis qu’il écrivait au Figaro et sympathisait avec le R.PF.

Notre entretien sur le P.C. fut diffusé deux semaines plus tard. Ejectés du gouvernement, attaqués par les socialistes, haïs par la bourgeoisie, l'isolement des communistes ne les incitait pas à la souplesse; toutefois, Hervé avait fait officieusement demander à Sartre de prendre l'initiative de « comités de vigilance >» antifascistes. Nous mesurâmes nos critiques et nos réticences de manière à ne pas rendre impossible la lutte commune. En vain. La démarche inspirée par Hervé fut désavouée et il nous mit en pièces. Nous enregistrâmes quelques autres conversations : une interview de Rousset qui revenait d'Allemagne; une discussion sur ce que la droite appelait le « matérialisme sordide » des masses. Mais le 3 décembre, lorsque Schumann remplaça Ramadier, il supprima aussitôt notre tribune.

Tandis que Schumann s’occupait à susciter une « troisième force », les prix montaient de 51 % et les salaires seulement de 19 %; Ramadier supprima les subventions du charbon : il y eut aussitôt une hausse de 40 % sur le charbon, le gaz, l'électricité, les transports. Dans les mines, à Paris, à Marseille des grèves éclatèrent, qui se transformèrent en émeutes quand Schumann prétendit faire voter une loi antigrève; des voies ferrées furent sabotées; les mineurs se battirent contre les C.RSS. envoyés par Moch pour garantir « la liberté du travail ». Cependant l’unité syndicale se brisa; le nombre des grévistes tomba de trois millions à un million, F.0. se détacha de la C.G.T.; la classe ouvrière se trouva trop affaiblie pour pouvoir empêcher la marshallisation de la France.

Quelques socialistes — Marceau-Pivert, Gazier — désireux de constituer une opposition au sein de la S.F.I.0.. demandèrent leur appui à des hommes de gauche n’appartenant à aucun parti : ils rédigeraient ensemble un appel en faveur de la paix, par la création d’une Europe socialiste et neutre. Chaque semaine nous les retrouvions chez Izard avec Rousset, Merleau-Ponty, Camus, Breton, quelques autres. On discutait chaque mot, chaque virgule. En décembre enfin le texte fut signé par Esprit, les Temps Modernes, Camus, Bourdet, Rousset, et publié dans la presse. Camus et Breton mirent

alors sur le tapis le problème de la peine de mort : ils réclamaient son abolition en matière politique. Beaucoup d’entre nous pensaient que c’est au contraire le seul domaine où elle se justifie. Nous nous dispersâmes.

Nous avions avec Camus d’autres dissensions; politiquement, il restait tout de même entre nous des points communs; il avait de l’aversion pour le R.P.F.; il s’était brouillé (ou il se préparait à le faire) avec Ollivier, rallié au gaullisme et qui écrivait dans Carrefour. Moins intime, moins libre que naguère, notre amitié subsistait. En revanche, nous brisimes avec Kæstler, cet hiver-là.

Au début il se montra très amical. Je travaillais au Flore, un matin d'automne; il y entra, avec Mamaine et proposa : «On va boire un vin blanc? »; je les suivis dans un bistrot voisin; au zinc, il demanda : « Nous allons au Jeu de Paume, vous venez avec nous? — Pourquoi pas? » Ils rirent: «On arrive, vous êtes libre; vous êtes toujours libre, c’est merveilleux.» Ils étaient heureux de retrouver Paris et c'était agréable de regarder des tableaux avec eux. Kæstler a examiné les grandes photographies exposées au rez-de-chaussée et plissé malicieusement ses paupières : « Vous remarquez; tous les peintres qui ont de grandes belles têtes, des têtes de génies, ce sont des médiocres. Tandis que Cézanne, Van Gogh, ils ont des petites têtes de rien du tout. comme Sartre et moi.» Une vanité si enfantine me semblait presque touchante. J'étais plus gênée quand il prenait un air compétent : « À combien a tiré la Peste? 80.000. Ce n’est pas mal... », et il rappelait que le Zéro et l’Infini était monté à 200.000.

Quand je le revis avec Sartre, nous le trouvâmes beaucoup plus sombre et plus agité que l’année passée. Il s’inquiétait du succès de son dernier livre qui venait de sortir à Londres. Il passait souvent au bureau de son hôtel, le Pont-Royal, pour voir si son éditeur lui avait envoyé des coupures de presse. Les troupes d’occupation avaient quitté l’Italie où commençaient à se préparer les premières élections. Il y fut envoyé en reportage par un journal anglais et en revint, convaincu qu’elles seraient un triomphe pour les communistes; encouragé, le P.C. français prendrait le pouvoir et l’Europe entière tomberait rapidement aux mains de Staline. Exclu de cet avenir, il prétendait l’interdire à tous ses contemporains : les mécanismes mêmes de la pensée allaient être bouleversés; il

croyait à la télépathie : elle se développerait d’une manière qui défiait toutes les anticipations. Son catastrophisme se monnayait en maux de tête, en somnolences, en humeurs.

Il voulut répéter la nuit du Schéhérazade. Nous le suivimes, Mamaine, Camus, Sartre, moi — Francine était absente — dans une autre boîte russe. Il tint à signaler au maître d’hôtel qu’il avait l’honneur de servir Camus, Sartre et Kœæstler. Sur un ton plus hostile que l’année passée, il reprit le thème : «Pas d’amitié sans entente politique.» Pour se distraire, Sartre faisait à Mamaine une cour trop ouverte pour être indiscrète et que désarmait notre commune ébriété. Soudain, Koæstler jeta à la tête de Sartre un verre qui s’écrasa contre le mur. Nous levâmes la séance; Kæstler ne voulait pas rentrer, et puis il avait perdu son portefeuille, il s’attarda dans le cabaret; Sartre titubait sur le trottoir en riant aux anges quand enfin Kæstler se décida à remonter à quatre pattes l'escalier. Il voulut reprendre sa querelle avec Sartre. « Allons! on rentre! > dit amicalement Camus en le poussant par l'épaule; il se dégagea avec violence et frappa Camus qui voulut se jeter sur lui: nous l’en empêchâmes. Laissant Kœæstler aux mains de sa femme, nous sommes montés dans la voiture de Camus; convenablement imbibé lui aussi de vodka et de champagne, il avait les larmes aux yeux : « C'était mon ami! et il m'a frappé! »; il s’écroulait sur le volant, abandonnant l’auto à de terrifiantes embardées; nous le redressions, dégrisés par la peur. Souvent, les jours suivants, nous avons évoqué ensemble cette nuit; Camus nous demandait avec perplexité : « Croyez-vous qu’on puisse continuer à boire comme ça et à travailler? » Non. Et en fait, pour tous les trois ces excès étaient devenus très rares; ils avaient eu un sens au moment où nous refusions encore que la victoire nous fût volée : maintenant, nous en avions pris notre parti.

Kæstler déclarait à présent que, réflexion faite, le gaullisme était pour la France la meilleure solution. Il se disputa plusieurs fois avec Sartre. Un jour, où je me trouvais avec Violette Leduc au bar du Pont-Royal, il s’approcha, flanqué d’un membre du R.P.F. qui, à brûle-pourpoint, m’agressa : publi. quement, Sartre combattait de Gaulle; mais le Rassemblement avait pris contact avec lui, on lui avait fait d’intéressantes promesses et il s'était engagé à soutenir le mouvement. Je haussai les épaules. Le gaulliste insista, je m’échauffai; Kæstler

nous écoutait, un sourire aux lèvres : «Eh bien! faites un pari, dit-il. J’en prends acte : celui qui sera trompé paiera une bouteille de champagne.» Je brisai là. Quand Sartre lui reprocha son attitude, Kæstler répondit en riant qu’on peut tout attendre, de tout le monde, et que j'avais pris cette affaire trop au sérieux : « C’est une histoire de femme! » conclut-il en cherchant avec Sartre une complicité virile qu’il ne trouva pas. Il quitta Paris; quand il y revint, peu après, il nous rencontra devant le Pont-Royal et il demanda : « Quand se voit-on? » Sartre sortit son agenda, puis se ravisa : « Nous n’avons plus rien à nous dire. — On ne va tout de même pas se brouiller pour des raisons politiques! » dit Kœæstler avec une inconséquence qui nous ébahit. Sartre remit son carnet dans sa poche. « Quand on a des opinions si différentes, on ne peut même pas voir un film ensemble !. » Nos relations en restèrent là. Quelques semaines plus tard nous avons lu dans Carrefour deux articles — Où va la France? — où Kæstler accusait le P.C. français de préparer clandestinement la guerre civile; il souhaitait et prédisait la victoire du gaullisme.

Les ennemis de Sartre entretenaient les équivoques qui s'étaient créées autour de l’existentialisme. Sous cette étiquette, on avait rangé tous nos livres — même ceux d’avant-guerre — et ceux de nos amis, de Mouloudji entre autres; et aussi une certaine peinture, une certaine musique. Anne-Marie Cazalis eut l’idée de profiter de cette vogue. Elle appartenait, comme Vian et quelques autres, à la fois au Saint-Germain-des-Prés littéraire et au monde souterrain du jazz; parlant avec des journalistes, elle baptisa existentialistes la clique qui l’entourait et la jeunesse qui rôdait entre le Tabou et la Pergola. La presse, en particulier Samedi-Soir financièrement intéressé à son succès, fit au Tabou une énorme publicité. En cet automne 47, il ne se passait pas de semaine sans qu’on parlât de ses bagarres, de ses festivités, de ses habitués, écrivains, journalistes, hommes politiques. Anne-Marie Cazalis se prêtait avec empressement aux photographies et aux interviews et on

1. Kœstler, racontant cet épisode, m'attribue inexactement l'initiative de la rupture.

commençait à s'intéresser aussi à son amie, la ronde Toutoune, qui était devenue une belle fille aux longs cheveux noirs : Gréco. Dans Victor ou les enfants au pouvoir, elle avait joué à la Gaieté-Montparnasse, chez Agnès Capri, le rôle de la pétomane. Elle portait la nouvelle tenue « existentialiste ». Les musiciens des caves et leurs «fans» étaient descendus pendant l’été sur la Côte d’Azur; ils en avaient ramené la

mode importée de Capri — et elle-même inspirée par la tradition fasciste — des sweaters, chemises et pantalons noirs.

Anne-Marie Cazalis m’avait paru plaisante quand je l’avais entrevue au Flore au moment où elle avait reçu son prix; elle était très liée avec Astruc; Bost avait de l’amitié pour elle; il la disait très intelligente et remarquablement cultivée; d'éducation protestante, la réserve de ses manières et de ses conversations contrastait avec l’image que se faisaient d’elle les commerçants du quartier; cependant je lui en voulais parce que c'était elle qui avait écrit, en grande partie, l’article de France-Dimanche sur «le scandale Sartre ». Comme nous sortions un soir avec Herbaud, il eut envie de descendre au Tabou. L'endroit était si bruyant, si bondé, si enfumé qu’on ne pouvait ni s’entendre ni respirer. Assis à un coin de table avec Cazalis, nous trouvâmes tout de même le moyen de causer; elle se montra drôle et futée, maniant avec art l’ellipse, la litote, l’allusion. Elle se défendit, à propos du « scandale Sartre », et conclut : « En fait, c’est Astruc le responsable. » J’aimais bien Astruc et cette perfidie me fit sursauter. La conversation en resta là. Chaque fois que j’ai revu Anne-Marie Cazalis j'ai été sensible à son charme pointu, à sa malice, mais elle poussait le commérage jusqu’à l’indélicatesse.

Sartre qui aimait la jeunesse et le jazz était agacé par les attaques dirigées contre les «existentialistes »; vagabonder, danser, écouter Vian jouer de la trompette, où était le crime? Cependant, on se servait d’eux pour le discréditer. Quelle confiance accorder à un philosophe dont la doctrine inspire des orgies? Comment croire à la sincérité politique d’un «maître à penser» dont les disciples ne vivent que pour s'amuser? Il se faisait plus de bruit encore autour de son nom qu’en 44-45, mais de beaucoup plus mauvais aloi; la presse de la résistance n’avait pas tenu le coup, on avait vu revenir le journalisme professionnel qu’aucune bassesse n’intimidait.

Au cours du grand dîner qu’il donna à son retour d'Amérique, alors qu’il s’apprêtait à reprendre en main France-Soir, Lazareff avait déclaré : « J'aurai la peau de l’existentialisme. » Il n’était pas le seul à la vouloir. Mais pour démolir Sartre, il fallait parler de lui, si bien que la presse elle-même lui faisait la publicité qu’elle l’accusait de rechercher. Entre un compte rendu (venimeux) de son émission sur le gaullisme et un autre (malveillant) d’une conférence tenue sur lui par des théologiens, on décrivait les soirées du Tabou dont il était, soi-disant, un des piliers '!. On donnait sur son compte mille détails déplaisants ou ridicules, toujours rigoureusement faux — comme par exemple ce chapeau gris perle, contrastant avec le négligé de ses costumes, qu’il aurait chaque mois renouvelé avec coquetterie, du temps où il était professeur : jamais il n’avait porté de chapeau. Les regards qui traînaient sur nous dans les lieux publics s'étaient salis à cette boue et je n’aimais plus beaucoup sortir.

Nous passâmes les vacances de Noël à La Pouèze. Mme Lemaire trouvait extravagantes les idées politiques de Sartre et nous la soupçonnions de voter M.R.P. Elle était contre la gratuité de l’enseignement (des boursiers, ça suflisait bien), contre la sécurité sociale (à cause des abus), contre les tarifs syndicaux (au nom de la liberté du travail). Mais nous n’attachions pas plus d'importance à ses opinions qu’elle n’en accordait aux nôtres. Nous étions toujours heureux de la voir, d’abord pour elle-même, et parce qu’elle nous rattachait à un passé perdu. Pagniez, je l’ai dit, s’était beaucoup éloigné. Marco était sorti de notre vie : à la fin de la guerre, un amour malheureux, l’échec de ses ambitions, sa calvitie, son obésité, l’avaient rendu à demi fou. Il pleurait à gros bouillons dans les bras de Sartre qui, dévoué, le voyait presque chaque semaine. Un psychiatre le soumit à une série d’électrochocs. Il cessa de pleurer mais se mit à haïr son entourage. Il répandit le bruit que Mme Lemaire était une empoisonneuse et que je lui avais volé sa bibliothèque. Il lui rendait encore visite, de très loin en très loin’. Pendant ce séjour, je poursuivis mon essai sur la femme. Sartre rêva, puis travailla, à une nouvelle pièce, les Mains sales.

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