Il mourut dans un accident d’auto en Algérie, en
En février, nous fûmes invités à Berlin pour y assister à la générale des Mouches. « Surtout, nous dit Sperber que nous rencontrâmes à ce moment-là, ne mettez pas les pieds dans la zone soviétique : une automobile rase le trottoir, la portière s’ouvre, on se saisit de vous; personne ne vous revoit jamais. »
J'étais mal à l’aise quand je montai dans le train de Berlin : voir des Allemands, leur parler, cette idée me blessait. Enfin! on m'avait enseigné, jadis, que se souvenir, c’est oublier; le temps coulait pour tout le monde, il coulait aussi pour moi. Dès que j’eus mis le pied à Berlin, ma rancune fut désarmée : partout des ruines; que d’éclopés et quelle misère! Alexanderplatz, Unter den Linden, tout était en miettes. Des portes monumentales s’ouvraient à vide sur des jardins potagers, des balcons pendaient de guingois à des façades éventrées. Comme l'avait écrit Claudine Chonez dans les Temps Modernes, ici, un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection n’auraient pas semblé déplacés; les lieux mêmes n’avaient plus lieu. Inutile de cultiver le dérèglement des sens; les choses déliraient. Et moi je marchais, en chair et en os, à travers les décombres de ce légendaire cauchemar : la Chancellerie d'Hitler.
Nous habitions en zone française, dans des faubourgs où quelques villas tenaient encore debout; nous prenions nos repas chez l’attaché culturel, chez des particuliers ou dans des clubs; une fois, munis de tickets, nous avons tenté de déjeuner dans un restaurant berlinois : nous n’avons obtenu qu’un bol de bouillon. Nous causâmes avec des étudiants; pas de livres, même dans les bibliothèques; rien à manger, le froid, des trajets d’une ou deux heures chaque jour, et une question lancinante : nous n’avons rien fait; est-il juste d’avoir à payer?
Le problème du châtiment travaillait tous les Allemands; certains pensaient — surtout à gauche — qu’ils devaient garder de leurs fautes un souvenir vigilant; c’était le thème du film les Assassins sont parmi nous tourné en zone russe. D’autres subissaient les malheurs présents dans la rancœur. La censure leur fermait la bouche; les publications et les théâtres l’éludaient en jouant sur la pluralité des zones : les Américains acceptaient qu’on se moquât des Russes, les Russes des Américains. Nous assistèmes à une Revue d’un
sombre humour qui était une satire de cette occupation.
La mise en scène des Mouches nous déconcerta; la pièce était montée en style expressionniste, dans des décors infernaux : le temple d’Apollon ressemblait à l’intérieur d’un bunker; je ne la trouvai pas bien jouée; cependant, le public l’applaudit avec enthousiasme parce qu’elle l’invitait à se délivrer de ses remords. Dans ses conférences — auxquelles je n’allai pas, je préférais marcher dans les ruines — Sartre répéta qu’il valait mieux construire l’avenir que déplorer le passé.
Nous nous étions promenés dans le secteur soviétique sans même nous apercevoir que nous y avions pénétré, et aucune voiture ne nous avait kidnappés; mais les deux Russes que nous rencontrâmes chez l’attaché culturel se montrèrent de glace. Quand on projeta pour nous en séance privée les Assassins sont parmi nous, personne n’était là pour nous accueillir : ni le metteur en scène, ni le directeur de la salle. Ce n’était pas une raison, au contraire, pensait Sartre, pour entrer dans le jeu des Américains qui voulaient l’accaparer; il accepta seulement un dîner privé chez une Américaine qui voulait lui faire rencontrer quelques écrivains allemands. Quand la porte s’ouvrit, nous nous trouvâmes en présence de deux cents personnes; c'était un traquenard : au lieu de dîner, Sartre dut répondre à des questions. Anna Seghers se trouvait là, si rayonnante avec ses cheveux blancs, ses yeux très bleus et son sourire qu’elle me réconcilia presque avec l’idée de vieillir; elle n’était pas d'accord avec Sartre. « Nous autres, Allemands, nous avons aujourd'hui besoin de remords», aflirmait-elle. Sartre fut pris à partie par un marxiste, Stainiger qui, dans un journal de la S.E.P., l’avait récemment présenté comme un agent du capitalisme américain; il lui répondit et Stainiger se rendit plus ou moins à ses raisons. A la suite de cette soirée, nous fûmes invités à déjeuner dans un club soviétique et cette fois les Russes se dégelèrent un peu: peu. Sartre était assis entre une Russe et une Allemande qui lui demanda de lui dédicacer un livre; il le fit et se tourna vers son autre voisine avec un peu de gêne: «Je suppose que vous, les dédicaces, vous trouvez ça idiot. — Pourquoi donc? », dit-elle; elle déchira un morceau de la nappe en papier; mais son mari la regarda d’un certain air et elle roula le papier en boule. L'Allemagne, quand nous l’avons quittée, nous a laissé une impression lugubre. Nous étions loin de
prévoir le «miracle» qui allait quelques mois plus tard la transformer.
Membre du groupe Stern, Misrahi avait été arrêté pour détention d’armes et d’explosifs, et écroué à la Santé. Le 15 février, Sartre témoigna en sa faveur; Misrahi avait toute la sympathie du public et du tribunal. Comme Sartre déclarait qu’il avait été un bon élève, le juge l’arrêta : « Bon? Vous voulez dire excellent? — Certes », dit Sartre qui comprit qu’il devait renoncer à sa sobriété habituelle. Misrahi s’en tira avec une amende de 12.000 francs. Betty Knout assistait au procès.
C’est à ce moment-là qu’Altmann et Rousset eurent une longue conversation avec Sartre. De tous les gens que nous avions rencontrés chez Izard, David Rousset était, sinon le plus intéressant, du moins le plus volumineux. Merleau- Ponty avait été en contact avec lui, avant la guerre, au temps où Rousset était trotskyste; il nous l’avait décrit à son retour de déportation : un frêle squelette, qui flottait dans un peignoir japonais; il pesait quarante kilos; quand Merleau- Ponty nous le fit connaître, Rousset avait retrouvé sa corpulence; un carreau noir couvrait un de ses yeux, il lui manquait des dents : il avait l’air d’un corsaire et une voix énorme. Nous avions lu d’abord dans la Revue Internationale son étude sur l'Univers concentrationnaire, puis Les Jours de notre mort; j'admirais la volonté de vivre qui éclairait ses récits. S’inspirant de l «appel» rédigé chez Izard, il travaillait avec Altmann, Jean Rous, Boutbien, Badiou, Rosenthal, quelques autres, à mettre sur pied un « Rassemblement démocratique et révolutionnaire». Il s’agissait de grouper toutes les forces socialistes non ralliées au communisme et d’édifier avec elles une Europe indépendante des deux blocs. De nombreux mouvements militaient pour une Europe unie : des « Etats généraux de l’Europe » allaient se tenir en mai, à La Haye. Mais l’idée du R.DR,. c'était que l’union se fit à la base, dans une perspective socialiste et neutraliste. On souhaitait que Sartre entrât dans le bureau directeur. Je craignais qu'il ne gâchât beaucoup de temps dans cette aventure : on en avait tant perdu chez Izard! Il m’objecta qu'il
ne pouvait pas prêcher l’engagement et se dérober quand l’occasion s’en offrait. La création du Kominform puis, le 25 février, «le coup de Prague », exaspéraient l’anticommunisme et la psychose de guerre. Des Américains annulaient leurs voyages en Europe. En France, sans que personne songeât à plier bagage, on parlait abondamment d’une invasion russe. Sartre pensait qu'entre un P.C. qui s’alignait sur l'URSS. et une S.F.I.O. embourgeoisée, il y avait un rôle à jouer. Il signa donc un manifeste où il s’associait à Rousset et à ses camarades et, le 10 mars, dans une conférence de presse, ils développèrent le thème: «La guerre n’est pas inévitable ». Ils tinrent un meeting, le 19 mars, salle Wagram : il vint énormément de monde et le mouvement recueillit des adhésions. Bourdet n’y entra pas, mais il l’appuya par des articles; de son côté il lança dans Combat une campagne pour la paix et l’unité européenne. Ce soutien n’empêchait pas que le R.D.R. eût besoin d’un journal à soi. Sartre aurait trouvé normal qu’Altmann, qui était avec Rousset un des fondateurs, fit de Franc-Tireur l'organe du mouvement : il s’y refusa; il fallut se contenter d’un bi-mensuel, la Gauche R.D.R., dont le premier numéro parut en mai et qui ne brillait guère : les fonds manquaient. C'était aussi la raison, disait Rousset, pour laquelle le R.D.R. ne démarrait que lentement : mais il avait dans l’avenir une confiance contagieuse. Cependant, dans son discours de Compiègne, en mars, de Gaulle redoubla de violence contre les communistes; un vaste congrès R.P.F. se tint à Marseille en avril. Les Américains réclamaient qu’on chassât Joliot-Curie de la Commission de contrôle atomique. Aux élections italiennes, Gasperi l’emporta. Lutter contre cette droite tout en gardant ses distances à l’égard du stalinisme, ce n’était pas simple. Sartre s’expliqua sur son attitude dans les « Entretiens » avec Rousset qui parurent d’abord dans les Temps Modernes puis en volume.
Il n’a donné de son adhésion au R.D.R. que des raisons objectives : mais pourquoi avait-il éprouvé le besoin d’entrer dans un mouvement (du moins en principe) militant? Il l’a indiqué quelques années plus tard dans des notes inédites :
«Mon idée profonde à l’époque : on ne peut rien faire que témoigner d’un mode de vie qui est condamné à disparaître mais qui renaîtra; et peut-être les meilleures œuvres témoigneront-elles à l'avenir de ce mode de vie et permettront-
elles de le sauver. Donc, osciller entre la prise de position idéologique et l’action. Mais si je préconise une position idéologique, aussitôt des gens me poussent à l’action : Qu'est-ce que la littérature? me conduit au R.D.R. »
Il consentit à ce passage parce qu’il avait avec lui-même un rapport nouveau, né des haines qu’il provoquait : « Bons effets de la haine. Se sentir haï; élément de culture.» D’abord il en avait été scandalisé; au nom même de l’humanisme bourgeois et de l’idéal démocratique, il était avec les masses : et elles étaient contre lui! Mais si Dieu n’existe pas, le jugement de l’autre est l’absolu : « La haine des autres me révèle mon objectivité. » Alors qu'auparavant il réagissait à la situation dans l’innocence, sans souci de soi, il savait maintenant qu’elle enveloppait sa réalité pour autrui : il lui fallait récupérer cette objectivité, c’est-à-dire la mettre en accord avec ses décisions intérieures. « À partir de 47, j'ai eu un double principe de référence : je jugeais aussi mes principes à partir de ceux des autres — du marxisme.» Cela implique qu’il ne pouvait se contenter de se donner subjectivement raison. Il ne supportait pas d’être un ennemi des opprimés : il fallait transformer son rapport avec eux en contribuant à modifier la situation intérieure et internationale. Il fallait participer à une action.
« Supposons que cette contradiction dont je témoigne (à cheval entre bourgeoisie et prolétariat) et dont je sais présentement qu’elle est d'époque, au lieu de représenter une liberté, un contenu positif, ne soit que l'expression d’un mode de vie très particulier (lintellectuel bourgeois socialisant), supposons que l’avenir l’engloutisse? En somme j'oscille entre cette idée : ma position privilégiée me donne le moyen de faire la synthèse des libertés formelles et des libertés matérielles; et cette autre idée : ma position contradictoire ne me donne aucune liberté! Elle me donne la conscience malheureuse, un point c’est tout. Dans le second cas, ce qui disparaît, c’est ma transcendance. Je ne fais que refléter ma situation. Tous mes efforts politiques ont pour sens de trouver le groupement qui donnera un sens à ma transcendance, qui prouvera en existant (R.D.R. Européen) que ma position déchirée était la vraie.
& Si j'ai tort cependant, alors ma situation est de celles où la synthèse est impossible. Le dépassement même est faussé.
Dans ce cas, renoncer à l’idée optimiste qu’on peut en toute situation être homme. Idée inspirée par la résistance : même sous la torture on pouvait être un homme. Mais le problème n’était pas là : il était en ceci que certaines situations sont parfaitement vivables mais insupportablement faussées par les contradictions objectives.
« Le R.D.R. pour moi :
« (1) Classes moyennes et prolétariat (je ne comprends pas que le prolétariat non communiste choisit les bourgeois. Il a une autre structure).
« (2) Europe. Ni Amérique, ni U.R.S.S. mais l'intermédiaire entre les deux (donc un peu des deux).
« (3) Libertés démocratiques et libertés matérielles. Dans le fond, je voulais résoudre le conflit sans dépasser ma situation. »
Le malaise qui avait poussé Sartre à entrer au R.D.R. l’amena aussi à une révision idéologique. Il travailla pendant deux ans, assidûment, à confronter la dialectique et l’histoire, la morale et la praxis, dans l’espoir de parvenir à une synthèse du faire et de l’être où se maintiendraient des valeurs proprement éthiques.
Nous nous occupions moins que les années passées de la revue. C'était pratiquement Merleau-Ponty qui la dirigeait. Des gens prétendirent que j'étais l’auteur de la Vie d’une prostituée que nous y publiâmes : j’aurais été bien incapable de produire cet étonnant morceau de littérature brute. Marie- Thérèse existait, elle avait écrit elle-même, d’un seul jet, ses mémoires avant de revenir à son ancien métier d’infirmière.
Nous sortions un peu. Le jour de la présentation de Paris 1900 c'était la grève des transports, nous y avons été en fiacre. Nicole Vedrès avait fait du bon travail, elle avait mis en pièces le mythe de «la belle époque». Grâce à Gérard Philipe et à Micheline Presles, le Diable au corps que nous vimes en séance privée ne nous parut pas indigne du roman de Radiguet. Du cinéma italien nous connaissions déjà Rome ville ouverte, Sciuscia, Quatre pas dans les nuages : mais Païsa, surtout l'épisode des roseaux tourné par Rossellini, l’emportait sur tous les autres films. D’Amérique nous vinrent les Raisins de la colère. Dullin monta l’Archipel Lenoir de Salacrou. Il avait été chassé du Sarah-Bernhardt, il n’avait plus de théâtre à lui, c’est au Théâtre Montparnasse qu'il créa
le rôle du vieux grand-père satyre. Nous allâmes aussi au Marigny où Barrault présentait Occupe-toi d'Amélie. À l’Orangerie nous visitâmes l’exposition Turner. De temps en temps nous assistions à un concert. Sartre commençait à mordre à Schônberg et à Berg.
Il s’occupa de faire jouer les Mains sales. Le sujet lui en avait été suggéré par l’assassinat de Trotsky. J’avais connu à New York un des anciens secrétaires de Trotsky; il m'avait raconté que le meurtrier, ayant réussi à se faire engager comme secrétaire lui aussi, avait vécu assez longtemps aux côtés de sa victime, dans une maison farouchement gardée. Sartre avait rêvé sur cette situation à huis clos; il avait imaginé un personnage de jeune communiste né dans la bourgeoisie, cherchant à effacer par un acte ses origines, mais incapable de s’arracher à sa subjectivité, même au prix d’un assassinat; il lui avait opposé un militant entièrement donné à ses objectifs. (Encore une fois, la confrontation de la morale et de la praxis.) Ainsi qu’il le dit dans ses interviews, il n’avait pas voulu écrire une pièce politique. Elle le devint du fait qu’il prit pour protagonistes des membres du P.C. Elle ne me paraissait pas anticommuniste. Contre le Régent, contre la bourgeoisie fasciste, les communistes constituaient la seule force valable; si un dirigeant, dans l’intérêt de la résistance, de la liberté, du socialisme, des masses, en faisait supprimer un autre, je pensais comme Sartre qu’il échappait à tout jugement d’ordre moral : c'était la guerre, il se battait; cela ne signifiait pas que le parti communiste fût composé d’assassins. Et puis, — de même que dans Morts sans sépulture Henri, égocentrique et orgueilleux, est moralement dominé par le communiste grec — ainsi dans les Mains sales la sympathie de Sartre va à Hoederer. Hugo se décide à tuer pour se prouver qu’il en est capable, sans savoir si Louis a raison contre Hoederer. Il choisit ensuite de revendiquer cet acte étourdi alors que ses camarades lui demandent de se taire. Il a si radicalement tort que la pièce pourrait se jouer, en période de détente, dans un pays communiste : c’est d’ailleurs ce qui s’est passé récemment en Yougoslavie. Seulement en 1948, à Paris, les circonstances étaient différentes.
Sartre s’en rendait compte et il en avait pris son parti. Son adhésion au R.D.R. lui avait valu de nouvelles attaques. En février il y eut dans Action, à la page du Pique-Feu, des
insinuations anonymes et écœurantes sur notre vie privée. Les Lettres françaises publiaient le Génie de six heures où Magnane traçait de Sartre un portrait méconnaissable, lourdement reconnaissable et ignoble. Cependant Kanapa éreintait Situations 1. Elsa Triolet écrivait un livre et donnait des conférences pour réclamer qu’on boycottât la littérature boueuse de Sartre, de Camus, de Breton; ma sœur l'avait entendue à Belgrade parler publiquement contre Sartre, avec de la haine plein les dents. La situation ne pouvait pas empirer.
Simone Berriau accepta tout de suite les Mains sales; les rôles d’Hoederer et de Jessica furent distribués à Luguet et à Marie Olivier; mais qui pouvait jouer Hugo? On avanca. on rejeta des noms. Un après-midi, au Véfour, Simone Berriau lança : « Je vais dire une connerie : si on essayait Perrier? » Nous imaginions Hugo maigre et tourmenté; mais enfin, soit, on pouvait tenter le coup. Dès les premières répétitions, Perrier avait gagné : il était Hugo, comme Vitold dans Huis clos avait été Garcin. La mise en scène fut confiée à Valde et amicalement supervisée par Cocteau; pour les décors, Bérard donna quelques conseils : autour de sa barbe flottait toujours une odeur d’éther. Le langage des gens de théâtre m’enchantait. Au début, Luguet donnait au militant communiste quelque chose de boulevardier : « Tu comprends, lui dit Cocteau, tu as un charme fou, tu ruisselles de charme; alors n’en fais pas, au contraire : essaie de ne pas être charmant; sinon, bien que ta création soit tout à fait extraordinaire, ton personnage ne sortirait pas vraiment juste.» Luguet répondit avec humeur : «En somme, tu me trouves mauvais comme un cochon? » Il y avait dans la pièce une réplique qui le vexait : « Il est vulgaire », dit Jessica à Hugo; Sartre s’expliqua : elle ment pour dissimuler l'intérêt qu'Hoederer lui inspire. « Oh! si vous pensez que le public me trouvera vulgaire, c’est votre droit », conclut Luguet.
Sartre était absent le soir de la générale. (Il donnait une conférence dans une loge maçonnique, certains maçons l’ayant assuré que leur organisation pouvait sérieusement épauler l'effort du R.D.R. : il vit, il entendit, il comprit.) Tous les acteurs jouèrent parfaitement : les journaux annoncèrent le lendemain qu’avec Perrier un nouveau Guitry venait d’apparaître. Je me trouvais dans une loge avec Bost et les gens
nous serraient la main : « Magnifique! Admirable! » Cependant la presse bourgeoïse ne se prononça pas tout de suite : elle attendait le verdict des communistes. Ceux-ci conspuèrent la pièce. « Pour 39 deniers et un plat de lentilles américaines, Jean-Paul Sartre a vendu ce qui lui restait d’honneur et de probité », écrivit un critique russe. Alors la bourgeoisie couvrit Sartre de fleurs. Un après-midi, à la terrasse de la Rhumerie martiniquaise, Claude Roy passa et me serra la main : jamais il ne s'était permis de coup bas contre Sartre. « Quel malheur, lui dis-je, que vous autres communistes vous n’ayez pas annexé les Mains sales! » En fait, cette récupération, à ce moment-là, n’était guère concevable. La pièce sortait anticommuniste parce que le public donnait raison à Hugo. On assimila le meurtre d’Hoederer aux crimes qu’on imputait au Kominform. Surtout, aux yeux de ses adversaires, le machiavélisme des dirigeants, leur retournement final, condamnaient le P.C. Politiquement, c'était le moment le plus vrai de la pièce : dans tous les P.C. du monde, quand une opposition tente de faire prévaloir une ligne nouvelle et juste, elle est liquidée (avec ou sans violence physique) : puis les dirigeants reprennent le changement à leur compte. Dans le cas de l’Illyrie — inspirée de la Hongrie — les hésitations du parti, sa décision finale se justifiaient par les circonstances; seulement ses difficultés intérieures étaient étalées devant des gens qui le regardaient du dehors avec animosité. Ils donnèrent à la pièce le sens qu’elle avait en effet pour eux. C’est pourquoi Sartre fut amené plusieurs fois à refuser qu’on la jouât à l’étranger.
En octobre, un grand nombre de vichystes avaient rallié le R.P.F. et les collabos remontaient en flèche. Flandin écrivait dans l’Aurore, Montherlant faisait jouer le Maître de Santiago et Sacha Guitry, le Diable boiteux, une transparente apologie de la collaboration. Maurras intentait un procès à Stéphane et à Bourdet. La Table Ronde, cautionnée par Mauriac, s’ouvrait fraternellement aux ex-collaborateurs et à leurs amis. (Camus se fourvoya dans le premier numéro, mais il comprit et n’y revint plus.) Une profusion de livres parurent alors, excusant ou justifiant la politique de Pétain, ce qui eût été inconcevable, deux ans plus tôt; dans sa Lettre à Mauriac Bardèche alla jusqu’à prendre la défense de Je suis partout. Boutang faisait des conférences à la gloire de Maurras. On acclamait Pétain dans des meetings et il se créa
en avril un «Comité pour la libération de Pétain». Dans certains milieux, on parlait avec ironie des « résistantialistes », assimilant la Résistance à un calcul et à une mode. La contreépuration faisait rage : on accusait les résistants d’exécutions sommaires, on les poursuivait, souvent on les condamnait.
Fréquentant un peu, avec Sartre, les milieux de théâtre, j’eus souvent les oreilles blessées. On prétendait que Jean Rigaud, parcourant, avant d'entrer en scène la liste des gens connus qui se trouvaient dans l’assistance, et relevant des noms israélites, avait murmuré : «C'était pas des crématoires, c'était des couveuses. » On répétait ce bon mot en riant. Au Véfour, mon voisin de table, feignant de déchiffrer de travers le menu, demanda : « Qu'est-ce que c’est? Des côtelettes à la Buchenwald? >» Je ne voulais pas faire d’esclandre et je me disais : «Ce ne sont que des mots»; mais ça avait un sens qu’on osât les prononcer. Les profiteurs d’hier endossaient des robes de victimes et ils nous expliquaient combien il était bas de se ranger du côté des vainqueurs. On plaignait ce pauvre Brinon; on faisait de Brasillach un doux martyr. Je refusais ces chantages : j'avais mes martyrs à moi. Quand je me disais en pensant à eux que tant de malheur avait été vain, une détresse me prenait. Ce grand cadavre derrière nous, la guerre, achevait de se décomposer, l’air en était empuanti.
Les répétitions terminées, rien ne nous retenait à Paris et nous descendîmes dans le Midi. Je choisis Ramatuelle où nous trouvâmes un hôtel campagnard, aux chambres pavées de tomettes rouges; la salle à manger vitrée donnait sur un jardin et par-delà, au loin, sur la mer; le soir, un feu de bois flambait dans la cheminée; le matin, je travaillais au soleil, sous les arbres en fleurs. Nous étions seuls, on se serait cru dans une maison à nous. Nous montions aux tours sarrasines, nous descendions à Saint-Tropez, boire un verre sur le port ou acheter chez Vachon des jupes provençales. Je travaillais; je lisais les souvenirs sur Vichy d’Henry du Moulin de Labarthète et la correspondance de Gide avec Jammes.
Bost, qui avait loué avec Olga une petite maison à Cabris vint passer deux jours avec nous. Il se trouvait là quand, à l'heure du déjeuner, Simone Berriau, coiffée de sa capeline à jugulaire, suivie de son mari, Brandel, et d'Yves Mirande, descendit d’une voiture américaine : ils venaient de Mauvannes, sa propriété, proche d’Hyères. Elle entra dans la salle à
manger et claironna en désignant son mari : « Vous ne savez pas ce qu’il m’a fait, ce monsieur, ce matin? » et elle nous le dit. «Soit, dit Mirande, mais ce n’était pas la peine d’en informer les domestiques. » Nous passâmes vingt-quatre heures à Mauvannes; seule avec moi sur la terrasse, le matin, elle me fit des confidences précises, avec des clins d’œil complices qui me donnaient envie de rentrer sous terre. Elle jouait volontiers les entremetteuses et elle trouvait inconcevable qu’une jeune actrice refusât d'entrer dans le lit du premier milliardaire venu. Elle avait de la vitalité et de l’acharnement mais qu’elle mettait exclusivement à son propre service. Elle semblait cependant sincèrement attachée à Mirande qui vivait sous son toit. Incarnation désuète de cet esprit boulevardier cher à mon père, Mirande malgré son âge restait un obsédé du beau sexe; il était grivois mais drôle; il avait le côté « fleur bleue » qui va bien avec le libertinage. Il nous raconta qu’à Hollywood il avait eu avec Greta Garbo une liaison passionnée; il avait rompu dans la douleur : « Parce que je ne voulais pas me rendre ridicule », dit-il; il ajouta, ce qui, dans sa bouche, me fut mystérieux : «Et puis elle était vicieuse. » Il était très gentil avec Sartre. Ses bons mots, ses rires, sa bienveillance allégeaient beaucoup des rencontres que la présence du mari de Simone Berriau n’égayait pas.
Les lettres de M. étaient sombres; elle avait consenti de mauvaise grâce à passer quatre mois avec Sartre pendant que je voyagerais avec Algren. Peu de jours avant mon départ, elle écrivit à Sartre que décidément elle ne le reverrait pas, pas dans ces conditions. Je tombai dans une grande perplexité. J'avais une immense envie de me retrouver auprès d’Algren; mais enfin je n’avais vécu que trois semaines avec lui; je ne savais pas dans quelle mesure je tenais à lui : un peu, beaucoup ou davantage? La question eût été oiseuse si les circonstances avaient décidé pour moi; mais soudain j'avais le choix : sachant que j'aurais pu rester avec Sartre je m’exposais à des regrets qui se tourneraient, sinon en rancune à l'égard d’Algren, du moins en dépit contre moi-même. J’optai pour une demimesure : deux mois d'Amérique au lieu de quatre. Algren
comptait me garder longtemps et je n’osai pas l’aviser noir sur blanc de mes nouvelles dispositions : j’arrangerais les choses de vive voix.
Cette fois, je pris un avion qui volait haut et vite. Il me déposa à 2 heures du matin en Islande où je bus un café parmi des loups de mer barbus; au décollage le paysage m'éblouit : une lumière argentée, de hautes montagnes blanches au bord d’une mer plate, sur un fond de ciel framboise. Je survolai le Labrador neigeux et j'atterris à La Guardia Mon passeport indiquait comme motif du voyage : conférences. « Sur quoi? » me demanda-t-on au service d'immigration; le mot de philosophie fit tressaillir l’employé : « Quelle philosophie? » Il me donna cinq minutes pour la lui exposer. Impossible, dis-je. « Est-ce que ça a un rapport avec la politique? Etes-vous communiste? De toute façon vous ne le diriez pas. » J’eus l’impression qu’un Français était à priori un suspect. Après avoir consulté des fiches il me donna une autorisation de trois semaines.
Je passai la journée avec Fernand et Stépha; il pleuvait à verse et j'étais dans des limbes. New York me parut moins luxueuse que l’année passée parce que Paris l’était davantage; sauf dans les bars élégants, les trop longues jupes new look donnaient aux femmes des allures de souillons. Le lendemain, sous un soleil brûlant, New York au bord de l’East River avait l’air d’un grand port méridional. Je retrouvai plusieurs de mes amis et je vis la Putain respectueuse : un désastre! On avait coupé la moitié des scènes entre Lizzie et le Noir; ils se parlaient sans se regarder et sans une intonation. On en était tout de même à la centième et la salle était pleine.
Le lendemain, à minuit, j'atterris à Chicago et pendant vingt-quatre heures je me demandai ce que je faisais là. Algren m’emmena l’après-midi chez une bande de voleurs morphinomanes que selon lui je devais voir; je passai deux heures dans un taudis, entourée d’inconnus qui parlaient, trop vite pour que je les comprenne, d’autres gens inconnus. Il y avait une quadragénaire, reprise de justice et droguée jusqu’aux os; son ancien mari, à l'énorme face blafarde, encore plus drogué qu’elle, qui passait ses nuits à jouer du tambour pour gagner des dollars et les jours au volant d’un taxi, cherchant de la drogue à travers la ville; son amant en titre, recherché par la police pour vol et escroqueries. Ils vivaient ensemble. La
femme avait une fille ravissante et respectablement mariée depuis deux mois, qui était venue en visiteuse. Devant elle, le trio s’appliquait à la décence. L’ex-mari se rua tout de même dans la salle de bains où il se piqua, sous les yeux d’Algren qu’ils tentaient en vain de gagner à leurs rites. Ils ne se plaisaient qu'entre camés à parler de seringues, me dit Algren. Mon anxiété se dissipa vite quand je me retrouvai seule avec lui. Je l’accompagnai le jour suivant chez la femme d’un voleur qui se cachait lui aussi de la police et qui s'était mis à écrire depuis qu’il connaissait Algren; elle attendait son mari dans les larmes, mais elle exhibait avec fierté le livre qu’il avait fait taper à la machine à ses frais; elle élevait deux enfants sourds-muets. Cependant nous faisions, sous la pluie, des courses et des démarches. Le fonctionnaire guatémaltèque qui me donna mon passeport m’expliqua pendant une heure combien son pays aimait la France. Il fut très sec avec Algren, surtout quand celui-ci déclina sa nationalité : « Citoyen américain. — Citoyen des Etats-Unis, corrigea-t-il. Américain, je le suis comme vous. »
Après une journée d’agitation flegmatique mais forcenée, nous prîimes un matin le train pour Cincinnati : 700.000 habitants; des squares, des collines vertes, des oiseaux, un calme provincial. Nous dînâmes, en regardant la télévision qui commençait à sévir dans tous les endroits publics. Le lendemain soir, nous nous embarquâmes sur un bateau à palettes. Cincinnati était en fête : des avions et des projecteurs tournoyaient dans le ciel, des feux brillaient sur les rives, les phares des autos illuminaient les grands ponts métalliques; puis nous glissâmes à travers la nuit silencieuse des campagnes.
J’aimai la monotonie du voyage dans ce large paysage d’eau. Sur le pont, au soleil, je traduisais une nouvelle d’Algren, je lisais, nous causions en buvant du scotch; Algren s’eflorçait de prendre des photos avec un appareil allemand dont il ne connaissait pas le maniement; il était satisfait parce qu’il avait réussi à lui faire produire un petit bruit en appuyant sur un déclic. Je vis dans la lumière du soir les eaux de l’Ohio se mélanger à celles du Mississipi : j'avais rêvé à ce fleuve en écoutant Old man river et aussi tandis que j'écrivais Tous les hommes sont mortels. Mais je n’avais pas su imaginer l’enchantement de ses crépuscules et de ses lunes.
Chaque jour, nous faisions une escale de quelques heures. Louisville, sinistre sous la pluie; une petite ville du Kentucky, avec des bars minables pleins de fermiers en liesse; Memphis : le long des docks, des ballots de coton, des manufactures de cotonnades, des maisons de commerce débitant du coton; Natchez, une des plus vieilles villes du Sud avec ses 40.000 habitants. L’embarcadère se trouvait au pied de la ville. Un gros homme nous a proposé de nous conduire en auto jusqu’au centre. Malgré l’épaisse chaleur il portait comme la plupart des autres Blancs, un col dur, un complet strict. Il nous expliqua que les Noirs menaient à Natchez une vie des plus confortables; et il prenait bien soin de ne pas les appeler niggers : une seule fois le mot lui échappa. Nous le quittâmes au bord du quartier noir. En taxi nous allâmes voir de vieilles plantations, entre autres celle de Jefferson Davies. Nous fîimes halte devant une extravagante maison à colonnades, dont la guerre civile avait interrompu la construction et qui croupissait parmi des arbres géants drapés de mousses espagnoles. Une vieille dame grogna parce qu’Algren voulait prendre une photo. Le chauffeur haussa les épaules : « C’est la sœur de la propriétaire : elle est de New York», dit-il avec dégoût. Ici, Noirs et Blancs s’entendent, nous expliqua-t-il, parce que chacun reste à sa place, les Noirs sont polis. Mais en Cali. fornie, dit-il avec une brusque rage, ils n’ôtent pas leurs chapeaux, ils disent « Yes. No » tout court et ils parlent aux Blanches! » Il était nerveux, furieux de servir de guide à des gens du Nord. Le soir nous passâmes devant Baton Rouge : derrière les lumières du port et les buildings illuminés, les hauts fourneaux crachaient des flammes. Le lendemain aprèsmidi, nous débarquâmes à La Nouvelle-Orléans.
Nous trouvâmes, au cœur du Carré français, une chambre immense, avec un immense ventilateur et un balcon de bois qui donnait sur un patio. Des danseuses de burlesques et de jeunes putains traînaient en peignoir dans les couloirs de l'hôtel dont la patronne, une grosse Russe, à moitié folle, décréta obstinément que j'étais russe. Après un diner créole et des glaces flambées au rhum, nous cherchämes du Napoléon Bar à l’Absinthe house, de zombie en julep, du bon jazz: mais il semblait qu’il n’y eût plus du tout de jazz noir dans le quartier blanc. Le printemps était déjà passé; plus d’azalées ni de pluie, un temps sec et lourd : nous passämes la journée
à nous baigner dans le lac Ponchartrain. Toutes les photos d’Algren étaient ratées.
Ensuite ce fut le Yucatan, sa jungle, ses champs d’agaves bleus, ses flamboyants d’un rouge ardent; Mérida, ses églises espagnoles, dans la moiteur et la luxuriance subtropicales. J'ai raconté dans les Mandarins notre voyage à Chitchen-Itza. Les ruines d’'Uxmal étaient encore plus belles, mais pour les voir il a fallu prendre un autobus à 6 heures du matin et nous n’avons pas même trouvé un café à boire : Algren, saisi de désespoir devant ces pierres entêtées, refusa de leur accorder un regard; je les explorai seule, sans gaieté. Ces bouderies étaient rares; il s’arrangeait de tout, des fèves et des tortillas, des insectes, de la chaleur, épris comme moi des petites Indiennes aux longues jupes, aux tresses brillantes, dont on retrouvait les traits sur les bas-reliefs des temples mayas. J’ai décrit ce que nous avons aimé au Guatemala. Mais les rues étaient tristes : les femmes allaient pieds nus, sous des étoffes magnifiques et sordides; les hommes trottinaient, écrasés par de pesants fardeaux. Devant les huttes en bois ou en pisé, coiffées de paille, qui formaient les hameaux, on voyait des enfants au ventre ballonné, aux yeux aveuglés par le trachome. Les Indiens, 67 % de la population, n'étaient libres que depuis douze ans : avant 36, sous prétexte de dettes à rembourser, ils étaient astreints au travail forcé; ils vivaient aujourd’hui comme hier dans une misère sans espoir et il me sembla qu’ils la subissaient avec une inertie hébétée.
Mexico était une vraie ville, où il se passait des choses; nous avons flâné dans les faubourgs et dans les quartiers mal famés. Un soir nous nous sommes laissé convaincre d’assister à une séance de « danses natives », organisée, en fait, par un vieil Américain roublard : des touristes montés en graine, applaudissaient avec âme des jeunes filles en luxueux costumes qui imitaient des danses paysannes. Nous avons décampé au bout d’une demi-heure et pour nous venger nous avons échoué dans le plus minable boui-boui des mauvais quartiers; d'énormes taxi-girls faisaient danser de petites gouapes indiennes, mexicaines, espagnoles; on nous regardait avec surprise et on venait nous parler tandis que nous vidions nos verres de tequilla. Pour beaucoup d’Américains, Mexico est une jungle où on assassine à tous les coins de rue. Mais Algren avait fréquenté dans sa vie mille coupe-gorges sans avoir jamais
vu couper aucune gorge. D’ailleurs, disait-il, le pourcentage des crimes est bien moindre à Mexico qu’à New York ou à Chicago. Les dimanches nous allions voir dans les arènes géantes les courses de taureau : sur une douzaine, il y en eut trois ou quatre excellentes. Ce qui gênait Algren, c’est que chaque corrida constituât un événement clos, alors que la victoire d’un boxeur ouvre un nouveau cycle de challenges et de combats. A la sortie, nous nous mêlions à la foule, nous la suivions jusqu’à des faubourgs lointains; nous revenions vers le centre, manger de la dinde au chocolat, des tamales qui emportaient la bouche, du chili con carne meurtrier. Il pleuvait la nuit; le matin, on marchait dans des mares, sous un ciel d’un bleu suave.
Je n’avais pas encore abordé la question de mon départ; je n’avais pas eu le cœur de le faire dès mon arrivée : et les semaines qui suivirent, le cœur me manqua. Ça devenait chaque jour plus urgent et plus difficile. Pendant un long trajet en car, entre Mexico et Morélia, j’annonçai à Algren, avec une maladroite désinvolture, que je devais rentrer à Paris le 14 juillet. « Ah! bon », dit-il. Je suis stupéfaite aujourd'hui d’avoir pu me laisser duper par cette indifférence. A Morélia, je trouvai naturel qu’il n’eût pas envie de se promener; j’allai seule, gaiement, à travers les rues et les places de la vieille ville espagnole. J'étais gaie sur le marché de Pazcuaro où des Indiens vêtus de bleu vendaient des étoffes bleues. Nous traversâmes le lac jusqu’à l’île de Janitzio, décorée du haut en bas avec des filets de pêcheurs; je m’achetai des blouses brodées. Du débarcadère, nous revinmes à pied vers l'hôtel et je fis des projets pour le lendemain. Algren m’arrêta : il en avait assez des Indiens et des marchés, du Mexique et de voyager. Je pensai qu’il s’agissait, comme à Uxmal, d’une crise d'humeur sans conséquence. Tout de même, elle dura longtemps et je m'’inquiétai. Il marchait devant moi, très vite; quand je le rejoignais, il ne me répondait pas. A l’hôtel, je continuai de l’interroger : « Qu’y a-t-il? Tout allait si bien : pourquoi gâchez-vous tout? » Loin d’être touché par un désarroi qui me mena jusqu'aux larmes, il me planta là. À son retour nous nous réconciliâmes, sans nous expliquer : cela suffit à me tranquilliser. Je passai les jours qui suivirent dans l’insouciance. Nous vîmes Cholula aux trois cents églises; à Puebla dont les rues bordelières me rappelaient la
rue Bouterie, les petites putains épouillaient leurs enfants sur le seuil des chambres ouvertes aux passants. D’énormes arbres vert sombre ombrageaient les vieilles places coloniales de Cuernavaca. A Taxco, toute en collines, au cœur des mines d'argent, on vendait des bijoux en argent le long des rues; nous bûmes des whisky-sour délectables sur la terrasse d’un hôtel, parmi des bougainvillées, en regardant une belle église baroque. « Au bout de deux jours, je tirerais des coups de revolver dans les rues pour qu’enfin quelque chose arrive », me dit Algren: ce pays décidément l’excédait. Soit. Nous primes un avion pour New York.
Dans les rues chauffées à blanc, les femmes se promenaient, sous de vastes chapeaux de cocktail, le buste découvert jusqu’à la pointe des seins, le nombril à l’air : la ville avait pris des couleurs de carnaval, tout en restant affairée et dure. Je commençai à payer ma lâcheté et mon inconscience. Algren ne me parlait plus tout à fait comme avant et même, par moments, son hostilité perçait. Un soir je lui demandai : « Vous ne tenez plus à moi comme avant? — Non, dit-il, ce n’est plus pareil. » Je pleurai toute la nuit, aecoudée à la fenêtre, entre le silence du ciel et les rumeurs indifférentes de la ville. Nous habitions au Brittany en bas de la 5° avenue; nous nous promenions dans Greenwich; je me traînais sur l’asphalte torride; nous achetions des blocs de glace au cassis que nous mangions dans notre chambre : ma gorge restait brûlante. Nous passâmes des heures pénibles dans les restaurants français de l’est où je l’entraînais, en quête d’un peu de fraîcheur, dans les restaurants étouffants de l’ouest, qu’il préférait parce qu’on ne l’y obligeait pas à porter cravate et veston. À mon tour, je lui en voulus de ses morosités. Un soir, nous dînâmes dans une taverne en plein air, au milieu de Central Park, nous descendimes écouter du jazz à Café Society et il se montra particulièrement désagréable : «Je peux m'en aller dès demain», lui dis-je; nous échangeâmes quelques répliques et il me dit avec élan: «Je suis prêt à vous épouser, sur l'heure. » Je compris que plus jamais je ne lui aurais rancune de rien : tous les torts étaient de mon côté. Je le quittai le 14 juillet, incertaine de le revoir jamais. Quel cauchemar, ce retour, au-dessus de l’océan, plongée dans une nuit sans commencement ni fin, me gavant de somnifères, incapable de dormir, perdue, éperdue!
Si j'avais eu l’honnêteté et l'intelligence d’avertir Algren, avant de le rejoindre, des limites de mon séjour, les choses se seraient mieux passées : il m’aurait sans doute accueillie avec moins d’élan, mais je n’aurais pas donné prise à sa rancune. Je me suis souvent demandé quelle importance avait eue pour notre histoire sa déconvenue. Elle n’a fait, je crois, que lui dévoiler une situation que de toute façon il n’aurait pas acceptée longtemps. A première vue, elle était identique à la mienne. Même si Sartre n’avait pas existé, je ne me serais pas fixée à Chicago : ou si j'avais essayé, je n’aurais certainement pas supporté plus d’un ou deux ans un exil qui ruinait mes raisons et mes possibilités d'écrire. De son côté, bien que je le lui aïe souvent suggéré, Algren ne pouvait pas s'installer à Paris, pas même la moitié de l’année; pour écrire, il lui fallait demeurer enraciné dans son pays, dans sa ville, dans le milieu qu’il s'était créé : nous avions nos vies faites, qu’il n’était pas question de transplanter ailleurs. Cependant nos sentiments étaient, pour tous les deux, bien autre chose qu’un divertissement ou même qu’une évasion; chacun regrettait âprement que l’autre refusât de demeurer près de lui.
Mais il y avait entre nous une grande différence. Je parlais sa langue, je connaissais assez bien la littérature et l’histoire de son pays, je lisais les livres qu’il aimait, ceux qu’il écrivait; près de lui je m’oubliais, j’entrais dans son univers. Il ignorait à peu près tout du mien; il avait lu de moi quelques articles, de Sartre à peine davantage, les auteurs français en général le touchaient peu. D’autre part, j'étais infiniment mieux lotie à Paris que lui à Chicago; il souffrait de la dure solitude américaine. Maintenant que j'existais, ce vide autour de lui se confondait avec mon absence, et il m’en voulait. Pour moi aussi, nos adieux étaient un déchirement; mais surtout à cause de l'incertitude où me laissait Algren de le revoir jamais. S’il m'avait dit fermement : « À l’année prochaine », j'aurais été parfaitement contente, ou presque. Il fallait que je fusse restée « schizophrène » — au sens que nous donnions Sartre et moi à ce mot — pour imaginer qu'il s’accommoderait de cet état de choses. Je me suis souvent désolée qu’il ne fit pas l’effort d’y consentir : mais je sais bien aussi qu’il ne le pouvait pas.
Aurais-je dû alors refuser cette histoire et m’en tenir à la sympathie qu’Algren m'inspirait? Qu'il ait été d’accord
avec moi pour mépriser cette prudence ne suffirait pas à m'excuser; ce que j'ai dit à propos de Sartre et de M. vaut ici. J'avais de mes liens avec Sartre une connaissance incommunicable; au début les dés étaient pipés : les paroles les plus vraies trahissaient la vérité. Mais, en ce cas aussi, la distance acculait au tout ou rien: on ne traverse pas l’océan, on ne se sépare pas de sa vie pendant des semaines par sympathie; elle ne pouvait durer qu’en se transformant en un sentiment plus violent. Je ne regrette pas qu’il ait existé. Il nous a apporté beaucoup plus qu’il ne nous a déchirés.
Sartre m’avait tenue au courant de ce qui se passait en France; à la fin de mai, il m’écrivait : « Des résistants de la Charbonnière, près de Lyon, ont kidnappé Sacha Guitry comme il sortait d’une de ses éternelles conférences d’autojustification (ou comme il allait la faire, je ne sais plus) et ils l’ont obligé à se découvrir devant un monument aux résistants morts en 44, et à foutre le camp. Paris-Presse a acheté un million de francs la photo (trouble, mais assez impressionnante) de Sacha, tête nue, avec des yeux effarés de lapin, se passant la main sur son crâne chauve. On ne parle que de ça. » C'était un épisode de la lutte entre anciens résistants et excollabos. Les vichystes remportèrent une sérieuse victoire : le 20 juin, à Verdun, de Gaulle rendit hommage au « vainqueur de Verdun», et il excusa presque la politique de Pétain, « emporté sous l’effet de l’âge par le torrent des abandons ».
Comme toute la gauche non communiste Sartre mettait des espoirs dans la rupture de Tito avec l’U.RSS. Si la Yougoslavie refusait l’alternative des deux blocs, le neutralisme en serait fortifié. Pour l’instant, les chances de la paix semblaient très incertaines : la mise en circulation du deutsche Mark par les Américains préludait évidemment à l’installation d’un gouvernement en Allemagne de l’Ouest; la riposte des Russes, le blocus de Berlin, avait porté à son paroxysme la tension internationale. En France, en Italie, cette crise exaspérait les dissensions. Je venais d’arriver à Paris quand le 14 juillet, vers 11 heures, un étudiant, Ballante, fils d’un volontaire fasciste mort sur le front russe, tira trois coups de revolver sur
Togliatti. Le prolétariat italien réagit avec une telle violence qu’on crut à une révolution.
L’Amérique au jour le jour venait de sortir chez Mohrien avec un bon succès d’estime. Je repris mon essai sur la condition féminine. Sartre lisait beaucoup d'économie politique et d'histoire; il continuait à couvrir d’une minuscule écriture les cahiers où il élaborait sa morale. Il avait commencé une étude sur Mallarmé !. Et il travaillait à la Mort dans l’âme. Nous comptions partir ensemble en vacances vers la fin de juillet; inopinément, M. lui téléphona de New York : elle ne supportait plus cette séparation; elle réclamait de passer un mois avec lui; elle sanglotait à travers l’océan; c'était des larmes onéreuses, mais vraies tout de même : il céda. Mais pendant tout le mois où ils se promenèrent ensemble dans le Midi, il lui en voulut de ce capricieux coup de force : il avait échangé ses remords contre de la rancune; c'était pour lui un troc avantageux.
Je regrettai d’avoir abrégé mon séjour aux U.S.A. Je proposai, par câble, à Algren, de revenir à Chicago. « Non. Trop de travail », me répondit-il. J’en fus peinée : le travail n’était qu’un prétexte; mais je fus aussi soulagée : ces revoirs, ces départs, ces rebuffades, ces élans, me surmenaient. Pendant un mois à Paris, je travaillai, je lus, je vis mes amis.
Enfin, je m’embarquai avec Sartre pour l'Algérie; nous souhaitions du soleil, nous aimions la Méditerranée; c'était des vacances, un voyage d’agrément : nous nous promènerions, nous écririons, nous causerions. Un jour, Camus nous avait dit : « Le bonheur, ça existe, ça compte; pourquoi le refuser? En l’acceptant, on n’aggrave pas le malheur des autres; et même, ça aide à lutter pour eux. Oui, avait-il conclu, je trouve regrettable cette honte qu’on éprouve aujourd’hui à se sentir heureux. » J'étais bien d’accord, et de ma chambre de l’hôtel Saint-Georges, le premier matin, je regardai gaiement le bleu de la mer. Mais l’après-midi nous nous promenâmes dans la Casbah et je compris que le tourisme, tel qu’autrefois nous l’avions pratiqué, était enterré; le pittoresque s'était décom-
1. Il en écrivit des centaines de pages que plus tard il perdit.
posé : ce que nous rencontrions dans ces ruelles, c'était la misère et la rancœur.
Nous restâmes une quinzaine de jours à Alger et le patron de l'hôtel confia à des journalistes que la «simplicité» de Sartre l’étonnait : le premier jour, pour descendre en ville, nous avions pris un trolley-bus! Bernstein, quand il travaillait, réclamait qu’on arrêtât toutes les pendules : l’hôtelier semblait déçu que Sartre n’exigeât rien. J'écrivais, devant ma fenêtre; nous dinions dans le jardin sous les palmiers en buvant du lourd Mascara; nous suivions en taxi les routes de la côte, nous marchions parmi les pins, sur les collines. Mais Camus, réflexion faite, avait mal posé la question; nous ne refusions pas de nous sentir heureux, nous ne le pouvions pas.
Algren ne m’écrivait pas; je lui envoyai une dépêche à laquelle il ne répondit pas. Je décidai provisoirement de l’oublier : cette tristesse-là, je n’en voulais plus. Un matin, je me promenais à Tipaza, au bord de la mer, froissant des feuilles de menthe, respirant une ancienne odeur de soleil et de maquis et soudain j’eus vingt ans : ni regrets, ni attente, seulement la terre et l’eau, et ma vie. Mais dans les villes, je me glaçais : comme Cherchell était lugubre! La curiosité nous poussa à poursuivre ce voyage : nous n’en escomptions plus aucun plaisir.
« N’allez pas en Kabylie : moi, quand je suis obligé de m’y rendre, j’emporte un revolver », nous avait dit un client du Saint-Georges; d’autres colons avaient fait chorus. Nous nous installâmes pour quelques jours à Michelet, à l’hôtel Transatlantique. Nous nous promenâmes dans des villages : des gourbis en terre battue, collés les uns aux autres, et des sentines si étroites qu’on avait l’impression de marcher dans des corridors. Pas de fontaines. Les hommes travaillaient au loin, dans la vallée; on ne voyait sur le seuil des maisons que des enfants et des femmes aux yeux frottés de khôl. Impossible de déchiffrer leurs sentiments. Il y eut une foire à Michelet. Rien que des hommes et du bétail; l’air sentait le suint. J’eus une bizarre impression le soir en rentrant dans ma chambre : un paquet de cigarettes laissé sur ma table manquait; je m'aperçus qu’on m'avait pris des lainages et de l'argent enfermés dans ma valise; et on avait vomi sur mon balcon. Il fallut aviser le patron que quelqu'un était entré chez moi : « On vous a volée? >» Je niai mais j’eus du mal à le convaincre.
La nuit, je me verrouillai et bien m’en prit car la poignée de la porte tourna bruyamment. On retrouva au matin dans une chambre inoccupée, endormi, ivre mort, un boucher d’un village voisin. Le patron hésita un peu mais renonça à porter plainte. Il y avait dans ce vol minable et maladroit quelque chose de sinistre qui me resta sur le cœur.
Bost nous rejoignit à Bougie. Nous passâmes quelques jours ensemble dans un palace désert, sur la plage de Djidjelli; on n’apercevait autour de soi que le sable et la mer et nous nous baignions jour et nuit. J’aurais voulu voir Gardhaïa que j'avais manqué deux ans plus tôt. Je descendis avec Sartre en car jusqu’à Bou Saada; un taxi nous mena à Djelfa où les gens vivaient non pas même dans des cavernes mais dans des trous. La chaleur était encore peu supportable, les cars ne circulaient que de nuit. Cette fois encore, je dus renoncer à Gardhaïa.