CHAPITRE IV
J'en avais assez de vivre à l’hôtel; j'y étais mal protégée contre les journalistes et les indiscrétions. Mouloudji et Lola me parlèrent d’une chambre meublée où ils avaient habité, rue de la Bûcherie : la locataire qui leur avait succédé voulait la quitter. Je m’y installai en octobre; je mis des rideaux rouges aux fenêtres, j’achetai des lampadaires en bronze vert, exécutés d’après des idées de Giacometti, par son frère; je suspendis aux murs et à la grosse poutre du plafond des objets que j'avais rapportés de mes voyages. Une de mes fenêtres donnait sur la rue de l’Hôtel-Colbert qui débouchait sur les quais : je voyais la Seine, du lierre, des arbres et Notre-Dame; en face de l’autre fenêtre se trouvait un hôtel rempli de Nord- Africains, avec au rez-de-chaussée un café, le Café des Amis : on s’y battait beaucoup. « Vous ne vous ennuierez jamais, m'avait dit Lola. On n’a qu’à se mettre à la fenêtre et à regarder. » En effet, le matin, des chiffonniers apportaient au revendeur du coin des kilos de vieux journaux amoncelés sur des voitures d’enfants; clochards, clochardes assis sur le trottoir en escalier buvaient des litres de vin rouge, ils chantaient, dansaient, monologuaient, se querellaient. Des nuées de chats se promenaient sur les gouttières. Il y avait deux vétérinaires dans ma rue : des femmes leur amenaient des bêtes. La maison, un vieil hôtel particulier qui commençait à se déglinguer, retentissait d’aboiements qui se répondaient de la clinique « patronnée par le duc de Windsor » à la loge de la concierge qui possédait un grand chien noir, et jusqu’à mon palier : la fille de l’imprésario Betty Stern qui habitait en face de moi avait quatre chiens. Tout le monde se connaissait. Mme D.
la concierge, une petite femme vive et mince, qui vivait flanquée d’un mari, d’un grand fils et d’un grand neveu, m’aidait à tenir mon logis. Betty qui avait été très belle, qui avait intimement connu Marlène Dietrich et très bien Max Reinhart, me faisait souvent la conversation : elle avait passé une année cachée dans le maquis pendant l’occupation. En dessous d’elle habitait une monteuse de cinéma qui un peu plus tard céda son appartement aux Bost. Enfin il y avait au-dessus de ma tête une couturière à qui j'avais quelquefois recours. Ni la façade, ni l’escalier ne payaient de mine, mais je me plaisais dans mon nouveau logis. Nous y passions la plupart de nos soirées car dans les cafés trop de gens nous importunaient.
Chaque semaine, je trouvais dans mon casier une enveloppe timbrée de Chicago; je sus pourquoi, en Algérie, j'avais si rarement reçu des nouvelles d’Algren : il m'avait écrit à Tunis au lieu de Ténès. La lettre lui revint; il me la renvoya. C'était une chance qu’elle se fût perdue car, sur le moment, elle m'aurait beaucoup peinée. Parlant dans des meetings en faveur de Wallace, il était tombé amoureux d’une jeune femme, m'écrivait-il; elle était en instance de divorce et il avait envisagé de l’épouser; elle se faisait psychanalyser, elle n’avait pas voulu s’engager dans une histoire avant la fin de sa cure; quand la lettre m’atteignit, en décembre, ils ne se voyaient presque plus. Mais il précisait : « Je n’aurai pas d’affaire avec cette femme, elle ne représente plus grand-chose pour moi. Mais ce qui ne change pas c’est mon désir de posséder, un jour, ce que pendant trois ou quatre semaines elle a représenté : un endroit à moi pour y vivre, avec une femme à moi et même un enfant à moi. Ce n’est pas extraordinaire de souhaiter ces choses, c’est même un désir très commun, sauf que je ne l’avais jamais éprouvé. C’est peut-être parce que je vais avoir quarante ans. Vous, c’est différent. Vous avez Sartre et aussi un certain genre de vie : des gens, un intérêt vivant dans les idées. Vous êtes plongée dans la vie culturelle française et chaque jour vous tirez une satisfaction de votre travail et de votre vie. Tandis que Chicago est presque aussi loin de tout qu'Uxmal. Je mène une existence stérile, centrée exclusivement sur moi-même : je ne m’en accommode pas du tout. Je suis rivé ici, parce que, comme je vous l’ai dit et comme vous l’avez compris, c’est mon travail d'écrire sur cette ville et je ne peux le faire qu'ici. Inutile de revenir sur
tout ça. Maïs ça ne me laisse à peu près personne avec qui parler. En d’autres termes, je me suis pris à mon propre piège. Sans le vouloir clairement, je me suis choisi la vie qui convenait le mieux au genre de littérature que je suis capable de faire. Les gens qui s'occupent de politique, les intellectuels, m’ennuient, ils me paraissent sans réalité; les gens que je fréquente à présent me semblent plus vrais : putains, voleurs, drogués, etc. Cependant ma vie personnelle s’en trouve sacrifiée. Cette histoire m’a aidé à mieux voir les choses entre nous; l’an dernier, j'aurais eu peur de gâcher quelque chose en ne vous étant pas fidèle. Maintenant je sais que c’était idiot, parce que des bras n’ont aucune chaleur, quand ils se trouvent de l’autre côté de l’océan, et que la vie est trop courte et trop froide pour qu’on renonce à toute chaleur pendant tant de mois. »
Dans une autre lettre, il reprenait le même thème : « Après ce malheureux dimanche où j’ai commencé à tout gâcher, dans le restaurant de Central Park, j’ai gardé ce sentiment dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, de vouloir quelque chose à moi. C'était en grande partie à cause de cette femme qui pendant quelques semaines m’a paru si proche et si chère (ce n’est plus ainsi; mais ça n’y change rien). Si ce n’avait pas été elle, ç’aurait été une autre; ça ne signifie pas que j'avais cessé de vous aimer, mais vous étiez si loin, ça me semblait si long avant de vous revoir. Ça semble un peu absurde de parler de ces choses qui sont dépassées. Mais ça vaut autant, puisque vous ne pouvez pas vivre exilée à Chicago ni moi en exilé à Paris, et que je devrai toujours revenir ici, à ma machine à écrire et à ma solitude, et sentir le besoin de quelqu’un de proche, parce que vous êtes si loin... »
Il n’y avait rien à répondre; il avait raison, absolument : ce n’en était pas plus consolant; j'aurais eu un poignant regret si cette histoire s'était alors brisée. Le bonheur des jours et des nuits de Chicago, du Mississipi, du Guatemala, cette fin hâtive l’eût réduit en mirage. Heureusement, peu à peu, les lettres d’Algren se réchauffèrent. Il me racontait sa vie au jour le jour. Il m’envoyait des coupures de journaux, des tracts édifiants contre l’alcool et le tabac, des livres, du chocolat, deux bouteilles de vieux whisky, camouflées dans d'énormes sacs de farine. Il me dit aussi qu’il viendrait à Paris en juin, il retenait sa place sur un bateau. Je me rassérénai, mais par moments je réalisais avec angoisse que notre
histoire était vouée à finir, et bientôt. Quarante ans. Quarante et un. Ma vieillesse couvait. Elle me guettait au fond du miroir. Cela me stupéfiait qu’elle marchât vers moi d’un pas si sûr alors qu’en moi rien ne s’accordait avec elle.
Æ LE
Dès le mois de mai avait commencé à paraître dans Les Temps Modernes mon étude sur la Femme et les mythes. Leiris me dit que Lévi-Strauss me reprochait, touchant les sociétés primitives, certaines inexactitudes. Il était en train de terminer sa thèse sur les Structures de la parenté et je lui demandai de me la communiquer. Plusieurs matins de suite j'allai chez lui; je m’installais devant une table, je lisais une copie dactylographiée de son livre; il confirmait mon idée de la femme comme autre; il montrait que le mâle demeure l’être essentiel, jusqu’au sein de ces sociétés matrilinéaires qu’on dit matriarcales. Je continuais à fréquenter la Nationale; c’est un plaisir et un repos de se remplir les yeux avec des mots qui existent déjà, au lieu d’arracher des phrases au vide. A d’autres moments j'écrivais, dans ma chambre le matin et l’après-midi chez Sartre : de ma table, entre deux ratures, je regardais la terrasse des Deux Magots et la place Saint-Germain-des-Prés. Le premier volume fut achevé au cours de l’automne et je décidai de le porter tout de suite à Gallimard. Comment l’appeler? J’y rêvai longtemps avec Sartre. Ariane, Mélusine : ce genre de titre ne convenait pas puisque je refusais les mythes. Je pensais à l’Autre, la Seconde : ça avait déjà servi. Un soir, dans ma chambre, nous avons passé des heures à jeter des mots, Sartre, Bost et moi. Je suggérai : l’Autre sexe? non. Bost proposa : le Deuxième Sexe et réflexion faite, cela convenait tout à fait. Je me mis alors à travailler d’arrachepied au tome deux.
Deux fois par semaine, dans le bureau de Sartre, je retrouvais les collaborateurs habituels des Temps Modernes : Merleau-Ponty, Colette Audry, Bost, Cau, Erval, Guyonnet, Jeanson, Lefort, Pontalis, Pouillon, J.-H. Roy, Renée Saurel, Stéphane, Todd; beaucoup de monde pour cette petite pièce qui se remplissait de fumée; nous buvions des alcools blancs, que Sartre recevait de sa famille d’Alsace, nous passions le monde en revue et nous faisions des projets.
En octobre ou novembre, Gaston Gallimard demanda à Sartre un entretien. Malraux avait été mis en cause dans le numéro de juillet des Temps Modernes d’une manière qui l'avait désobligé. Merleau-Ponty citait un article du New York Times qui félicitait Malraux de s'être rallié au gaullisme, restant ainsi fidèle à son ancienne position trotskyste; il reproduisait ensuite la réponse indignée de la veuve de Trotsky. «Malraux n’a jamais été un sympathisant du trotskysme, au contraire. Malraux qui a en apparence rompu avec le stalinisme ne fait que servir ses anciens maîtres en essayant d'établir un lien entre le trotskysme et la réaction.» Le dossier était complété par la lettre d’un Américain révélant que Malraux, sollicité en deux circonstances par Trotsky de porter un témoignage en sa faveur, s'était chaque fois dérobé. Merleau-Ponty rappelait qu'avant 39 Malraux avait effectivement choisi Sialine contre Trotsky; il lui reprochait de prétendre le contraire et d’assimiler le gaullisme au trotskysme. Aussitôt Malraux avait été trouver Gallimard, le menaçant de représailles s’il ne nous vidait pas. Sartre prit la chose gaiement, au grand soulagement de Gaston Gallimard qui déclara d’un ton pénétré à ses collaborateurs : « Celui-là, c’est un vrai démocrate! » Julliard nous offrit l’hospitalité. Malraux tenta d’intimider son associé, Laffont, chez qui devaient paraître les Mémoires de de Gaulle : il ne plairait sans doute pas au général d’être édité par la même maison que les Temps Modernes, il se pourrait qu’il reprît son manuscrit. Néanmoins nous nous transportâmes en décembre de l’autre côté de la rue de l’Université.
Sartre eut une autre contrariété. La production des Mains sales à New York fut un four. Le texte avait été saboté. Boyer qui tenait le rôle d'Hoederer avait tiqué lui aussi sur la réplique : «Il est vulgaire. » IL avait fait dire à Jessica : « He looks like a king. >» On avait ajouté un couplet sur l’assassinat de Lincoln et tout chamboulé. La pièce était devenue un incroyable mélo; Sartre essaya de faire interrompre les représentations et il intenta un procès à Nagel qui les avait autorisées sans son accord.
Les choses allaient toujours aussi mal. Le R.P.F. s'était effondré : c’est que la bourgeoisie n’en avait plus besoin; à nouveau unie et forte, elle avait remporté, contre un prolé. tariat divisé une sombre victoire : il avait perdu la bataille
des salaires. Malgré l’aide Marshall, malgré l’accroissement de la production et une excellente récolte, les prix avaient doublé entre l’été 47 et cet automne 48; jamais le pouvoir d'achat des ouvriers n'avait été aussi bas. Le 4 octobre, 300.000 mineurs commencèrent une grève qui dura huit semaines. Jules Moch envoya de nouveau contre eux les C.RSS. qui en tuèrent deux. 2.000 furent mis en prison, 6.000 licenciés. Les dockers, les cheminots cessèrent aussi le travail. En vain. Les espoirs socialistes de 44 étaient bien morts. Sur tous les points le programme du C.N.R. avait fait long feu. La classe au pouvoir était résolument colonialiste. Le verdict de Tananarive fut rendu le 5 octobre : six condamnés à mort, parmi lesquels deux députés. En Indochine, les dirigeants montaient contre le Viet-Minh l’opération Bao-Daï!, dont l’inefficacité sautait aux yeux. Depuis 1947, les Temps Modernes dénonçaient l’imbécillité et les horreurs de cette guerre. Nous rencontrions souvent Van Chi, attaché culturel à la délégation du Viet-Nam — qui paradoxalement existait encore — dont il nous fit connaître le président. Bourdet prenait part à ces entretiens.
Le blocus de Berlin se prolongeait. En Chine, Mao Tsé-toung remportait de foudroyantes victoires, Nankin s’effondrait : on se demandait si les U.S.A. n’allaient pas intervenir. En ce cas, pensait-on, ils concentreraient leurs forces en Extrême-Orient, abandonnant provisoirement l’Europe aux Russes qui l’envahiraient; ensuite les deux grandes puissances s’affronteraient en Allemagne et en France. Un des bellicistes américains les plus forcenés, Forrestal, eut des visions si horribles de l’Armée Rouge envahissant toute la terre et New York, il poussa de tels hurlements qu’on dut l’enfermer : il se jeta du seizième étage de la clinique. En France, la droite propageait sciemment l’épouvante; elle claironnait à deux voix, simultanées ou alternées : 1° le régime soviétique est atroce, il entraîne nécessairement misère, famine, dictature, meurtre. 2° sans l’aide de l’Amérique nous ne serons pas défendus : l’Armée Rouge atteindra Brest en moins d’une semaine et nous subirons les horreurs de l’occupation. C’est dans cet esprit de panique dirigée que Carrefour — dans le même numéro où il annonçait triomphalement : Thomas Dewey, 33° président des Etats-