Il signa le 8 mars les accords Auriol-Bao-Daï
Unis entre à la Maison Blanche un balai à la main — lançait une enquête : « Que feriez-vous si l'Armée Rouge occupait la France? » Le véritable danger, c'était en fait le Pacte atlantique que Robert Schumann, partisan de la « petite Europe », se préparait à signer : il couperait définitivement le monde en deux et jetterait la France dans la guerre si jamais l'Amérique la déclenchait.
Un grand nombre de mouvements pacifistes naquirent ou se développèrent à ce moment-là. Le plus bruyant fut celui de Gary Davis. Ce « petit homme », comme on l’appelait alors, s'installa le 14 septembre sous le péristyle de l’'O.N.U., considéré comme terrain international; il déclara dans des interviews qu’il renonçait à la nationalité américaine pour devenir «citoyen du monde ». Le 22 octobre se constitua autour de lui un « conseil de solidarité » qui réunissait Breton, Camus, Mounier, Richard Wright, récemment installé à Paris; le jour où, en novembre, Davis fit un esclandre à l’'O.N.U., Camus donna dans un café voisin une conférence de presse où il prit son parti; Bourdet l’appuya par un éditorial et désormais Combat consacra chaque mois une page au mouvement Pour un gouvernement mondial. Le 3 décembre, il y eut salle Pleyel une séance où Camus, Breton, Vercors, Paulhan défendirent cette idée. Camus fut blessé que Sartre refusât d’y participer et il triomphait en nous annonçant que le meeting du 9 décembre avait rassemblé au Vel’ d’'Hiv’, vingt mille personnes. Sartre s’accordait entièrement avec les communistes pour penser que l’affaire Gary Davis n’était que du vent. Cela nous faisait rire lorsque la droite accusait Davis d’être « payé par Moscou ». Son idée n’était pas neuve; on avait beaucoup parlé depuis un an de « fédération mondiale ». Sa démarche n’avait non plus rien d’étonnant : l’Amérique fourmille d’excentriques inspirés qui lancent avec pompe des slogans simplistes. Ce qui est significatif c’est qu’il ait été pris au sérieux en Europe par des intellectuels « de gauche ».
Quelques jours après le meeting du 9 décembre où Camus avait parlé pour la paix, Van Chi lui présenta une pétition que faisaient circuler Sartre et Bourdet contre la guerre en Indochine. Il ne la signa pas : « Je ne veux pas faire le jeu des communistes.» [1 descendait rarement des grands principes aux cas particuliers. Sartre pensait que c’est en luttant contre toutes les guerres une à une qu’on travaille à la paix du monde.
Le R.D.R. voulait rallier les forces socialistes de l’Europe à une politique définie, le neutralisme. Sartre l’envisageait comme un groupe restreint, mais assez dynamique pour peser sur l'opinion et par elle sur les événements. Rousset prétendait à une action de masse: «Nous sommes cinquante mille, disait-il en février (cinq mille eût été un chiffre plus exact). Nous serons trois cent mille en octobre, ou nous aurons perdu. » Nous avions beaucoup moins de sympathie pour lui qu’au départ. Il était possédé par une ambition d’autant plus inquiétante qu’elle était vide; son assurance recouvrait des abîmes d'incertitude et d’ignorance; sa complaisance à luimême était vertigineuse. Le son de sa propre voix le grisait : il lui suffisait de parler pour se croire. Il évoquait l’immensité de « l’audience » à laquelle le mouvement avait déjà accédé, sans s'inquiéter des lamentables défaillances du travail d’organisation : souvent quand des gens venaient pour une réunion de quartier, ils trouvaient fermée la porte du local, et personne n’avait la clé. Il n’aimait que les meetings : il y déclamait et s’exaltait. Le R.D.R. en organisa un salle Pleyel au début de décembre : on invita des intellectuels de différents pays à parler de la paix. Camus intervint, ainsi que Rousset, Sartre, Plievier, l’auteur de Stalingrad, Carlo Levi, Richard Wright dont je traduisis le discours. Il y eut beaucoup de monde et d’applaudissements. Rousset fit une diatribe anticommuniste. Un clivage était en train de s’opérer au sein du R.D.R.; la majorité voulait s’aligner sur l’action sociale du P.C.; une minorité — qui comprenait la plupart des responsables — sous prétexte que les communistes traitaient le Rassemblement avec hostilité, glissaient à droite.
Rousset nous annonça qu’il avait trouvé le moyen de se procurer l’argent dont le R.D.R. avait besoin : il partait pour les U.S.A. avec Altmann au début de février; ils allaient contacter le C.I.O.:. Nous ignorions encore à quel point le C.I.O. épaulait le gouvernement dans sa lutte contre le communisme, mais nous savions qu’il faisait de la collaboration de classe et Sartre n’approuva pas cette démarche. Le R.D.R. était un mouvement européen : des Américains pouvaient,
1. C'était le syndicat américain qui se situait le plus à gauche et Rousset jouait sur cette équivoque.
comme Richard Wright, sympathiser avec lui, mais non Île financer.
L’étiquette « Américain de gauche» ne représentait d’ailleurs qu’une très incertaine garantie; nous nous en rendîmes compte l’après-midi où Wright réunit dans les salons d’un grand hôtel des intellectuels français et américains. Je fis la connaissance de Daniel Guérin avec qui je discutai sur les aspects économiques du problème noir américain; celle d’Antonina Vallentin, auteur d’excellentes biographies de Heine et de Mirabeau. Sartre, d’autres, prononcèrent quelques mots. L’Américain Louis Fischer, qui pendant plusieurs années avait été journaliste à Moscou et sympathisant envers les Soviets, prit la parole pour attaquer l’U.R.SSS. Il entraîna Sartre dans un coin et lui exposa les horreurs du régime soviétique. Il continua pendant que nous dînions chez Lipp avec les Wright. Les yeux brillants d’un fanatisme égaré, il racontait à perdre haleine des histoires de disparition, de trahison, de liquidation, vraies sans doute, mais dont on ne comprenait ni le sens ni la portée. Il nous vanta en contrepartie les vertus de l’Amérique : « Nous détestons la guerre: c’est pour ça que nous envisageons de lâcher des bombes avant. »
Sartre concevait le R.D.R. comme une médiation entre l’aile avancée de la petite bourgeoisie réformiste et le prolétariat révolutionnaire : c’est dans ces milieux que recrutaient les communistes. Plus nettement que jamais, Sartre était donc pour eux un adversaire. Au congrès de Wroclaw, qui devait sceller l’alliance des intellectuels du monde entier en faveur de la paix, Fadéev l’avait traité de « chacal à stylographe » et accusé de « mettre l’homme à quatre pattes ». Avec l’affaire Lyssenko, le dogmatisme stalinien s’immisçait dans la science même; Aragon, qui n’y connaissait rien, démontra dans Europe que Lyssenko avait raison; l’art n’était pas plus libre : tous les communistes durent admirer les Marchandes de poisson de Fougeron exposées au Salon d’automne. Luckacs, de passage à Paris, en janvier, s’attaqua au « cogito décadent de l’existentialisme ». Dans une interview qu’il donna dans Combat, Sartre rétorqua que Luckacs n’entendait rien au marxisme. La réplique de Luckacs, la seconde réponse de Sartre, parurent ensemble dans un numéro ultérieur. A Paris, en février, Ehrenbourg expliqua que Sartre lui avait naguère inspiré de la pitié : depuis les Mains sales il n’éprouvait plus à son égard
que du mépris. Enfin Kanapa avait été mis à la tête de La Nouvelle Critique dont chaque numéro ou presque contenait un éreintement de l’existentialisme en général, de Sartre en particulier.
Il ne se faisait pas moins étriller par la revue qui se créa en février, sous la direction de Claude Mauriac, Liberté de l'Esprit, et qui se vouait à défendre les «valeurs occidentales ». L'équipe réunissait des R.P.F. et d’anciens collabos. Un nouveau venu, Roger Nimier, auteur d’un mauvais petit roman les Epées se fit remarquer dans le premier numéro en écrivant à propos de la guerre : « Nous ne la ferons pas avec les épaules de M. Sartre ni avec les poumons de M. Camus (et encore moins avec la belle âme de M. Breton).» L’allusion aux < poumons de Camus » écœura tant de gens qu’il dut s’en excuser. Dans les numéros qui suivirent, les « valeurs occidentales » brillaient par leur absence mais la croisade anticommuniste était menée avec entrain.
L’antisoviétisme faisait feu de tout bois. En novembre, une Russe blanche, la Kosenkina, sauta à New York par la fenêtre du consulat soviétique. On mena grand tapage autour de ce mélo.
En janvier s’ouvrit le procès Kravichenko; il poursuivait en diffamation les Lettres françaises : elles avaient révélé que son livre, J’ai choisi la liberté avait été fabriqué par les services américains. J’allai avec Sartre à une des audiences qui fut languissante; pourtant cette affaire, qui remplit les journaux pendant des semaines, avait un très grand intérêt : c'était le procès de l’U.R.S.S. Les anticommunistes, appuyés par M. Queuille et par Washington, mobilisèrent des nuées de témoins; les Russes de leur côté en envoyèrent de Moscou. Personne ne gagna. Kravtchenko obtint un dédommagement, mais très inférieur à ce qu’il avait réclamé, et il sortit de là bien défraîchi. Cependant, quels que fussent ses mensonges et sa vénalité, et bien que la plupart de ses témoins fussent aussi suspects que lui, une vérité ressortait de leurs dépositions : l'existence des camps de travail. Logique, intelligent, confirmé d’ailleurs par de nombreux faits, le récit de Mme Beuber Newmann emportait la conviction : au lendemain du pacte germano-soviétique, les Russes avaient livré à Hitler des déportés d’origine allemande. Ils n’exécutaient pas massivement les détenus, mais l’exploitation et les mauvais trai-
tements allaient si loin que beaucoup mouraient. Le nombre des victimes, on en ignorait l’ordre de grandeur. Mais nous commencçcâmes à nous demander si l’U.R.SSS. et les démocraties populaires méritaient d’être appelées des pays socialistes. Certainement le cardinal Mindzenty était coupable : comment l’avait-on persuadé de l’avouer? Il confessait tout ce qu’on voulait. Que se passait-il en Bulgarie? Que signifiait le « limogeage» de Dimitrov? Les communistes déclenchaient dans tous les pays une offensive de paix; c'était, pensions-nous, parce qu'ils avaient intérêt à prolonger la trêve qui leur permettait de préparer la guerre.
Sartre continuait à réfléchir sur sa situation divisée et sur le moyen de la dépasser; il lisait, il amoncelait des notes. Il écrivait aussi la suite de la Mort dans l’âme qui devait s’appeler la Dernière chance. Pour travailler tranquillement, nous allâmes dans le Midi. Je choisis sur la côte de l’Estérel un hôtel isolé, en forme de navire et directement posé sur l’eau; la nuit le bruit des vagues entrait dans ma chambre et je me croyais en pleine mer. Mais la solennité des repas dans la vaste salle à manger déserte nous coupait l’appétit. Il y avait peu de promenades possibles, la montagne s’élevant abruptement derrière nous. Nous émigrâmes dans un endroit plus clément : le Cagnard, dans le haut de Cagnes. Nous avions, au dernier étage, des chambres plaisantes : la mienne était flanquée d’une terrasse où nous nous asseyions pour causer. De légères fumées, qui sentaient bon le bois brûlé, montaient des toits de tuile et on apercevait la mer au loin. Nous marchions parmi les arbres en fleurs, nous allions à Saint-Paulde-Vence, moins sophistiqué qu’aujourd’hui; quelquefois nous faisions une promenade en taxi. Sartre était très gai, mais inquiet parce que M. se disposait à s'installer en France; il essayait de l’en dissuader.
Le premier volume du Deuxième Sexe allait paraître; je terminais le second dont je voulais donner des extraits aux Temps Modernes. Lesquels? Les derniers chapitres convenaient, mais ils n'étaient pas tout à fait au point. Nous optâmes pour ceux que je venais d'achever, sur la sexualité féminine.
Depuis quelque temps, je pensais à un roman. J'y rêvais souvent tandis que nous roulions à travers des bois de pin, que nous marchions dans des champs de lavande. Je commençai à prendre quelques notes.
Quand nous revinmes à Paris au bout de trois semaines, la date prévue pour la signature du Pacte atlantique — le 4 avril — approchait. Gilson, appuyé par Beuve-Méry, l’attaquait dans le Monde. Dans Combat, Bourdet suggéra la création d’un «bloc neutre» doté d’armements, décidé à défendre non des bases américaines, mais l’indépendance de l’Europe. D’autre part, le Mouvement de la Paix, créé par les communistes, rassembla le 20 avril ses « partisans » salle Pleyel, sous la présidence de Joliot-Curie. Le congrès, dont Picasso dessina l’emblème, sa célèbre colombe, s’acheva par une manifestation de masse à Buffalo.
Rousset était rentré en France, rapportant d'Amérique un projet de « journées d’études >» consacrées à la paix et qui devaient s'ouvrir dix jours après le congrès de Pleyel. Nous comprîmes tout de suite qu’il les concevait comme une riposte au Mouvement de la Paix. Altmann publiait dans Franc-Tireur un reportage sur les U.S.A. Quelle idylle! Le régime n'était pas socialiste, non, mais pas capitaliste non plus : c'était une civilisation syndicaliste. L'égalité n’y régnait pas, non, il y avait même des taudis : mais quel confort! On avait ouvert un procès contre des communistes, soit : mais ils parlaient librement dans les rues. Noirs et Blancs fraternisaient. Et en somme c’étaient les ouvriers qui gouvernaient !. Quant à Rousset, il me fit la plus déplaisante impression. Il raconta combien sa tournée avait été triomphale, quels repas on lui avait offerts, quelle « audience » il avait obtenue. Il fit l’apologie des dirigeants syndicalistes, de Mme Roosevelt, du libéralisme américain. Il avait recueilli des flatteries, quelques subventions, et il avait retourné sa veste. (Ou peut-être la portait-il déjà de ce côté-là, avant.) Je protestai contre son tableau des U.S.A. Il pointa vers moi un doigt accusateur et fit rouler sa voix dans sa bouche : « C’est facile, Simone de Beauvoir, en France, aujourd’hui, de dire du mal de l’Amérique! » Parmi les gens dont il envisageait la participation aux débats, il cita Sydney Hook : je l'avais rencontré à New York; cet ancien marxiste était devenu un anticommuniste forcené. Sartre demanda qu’au lieu de discuter en public avec des étrangers on convoquât un congrès intérieur, qui réunirait le
1. «La dignité et la défense ouvrière pèsent de tout leur poids sur les affaires publiques. >
plus grand nombre possible de militants de province. L’argent manquait, objecta Rousset. Qui donc finançait la « Journée de la résistance à la dictature et à la guerre»? Et d’ailleurs, de quelle « dictature » s’agissait-il? Richard Wright, pressé par l'Ambassade américaine de participer à la manifestation, dit à Sartre qu’il trouvait cette insistance suspecte. Sartre se demandait s’il allait y paraître pour défendre contre Rousset ses propres points de vue, ou s’abstenir; pour une fois je lui donnai un conseil politique : sa présence serait plus remarquée que ses paroles; il ne devait pas y aller. Le 30 avril, Merleau-Ponty, Wright et Sartre envoyèrent au Vel’ d'Hiv. un message collectif dirigé contre la politique du State Department. On lut des messages nuageux de Gary Davis, de Mme Roosevelt. Sydney Hook et un député socialiste hollandais nommé Kadt exaltèrent, contre la dictature stalinienne, les vertus du plan Marshall; quelqu'un fit l’apologie de la bombe atomique; il y eut des rumeurs dans la salle et des trotskystes s’emparèrent de la tribune. Sartre réunit à ses frais le Congrès R.D.R. et l’assemblée se prononça contre Rousset. Le mouvement cessa d’exister. Sur le moment, nous crûmes que le seul tort de Sartre avait été de faire confiance à Rousset et à Altmann qui, plus ambitieux, plus agités, l’emportèrent sur des hommes honnêtes; le groupement était si restreint qu’à ce niveau les petites causes jouent et surtout les questions de personnes; son éclatement ne prouvait pas qu’il fût d’avance voué à l’échec. Bientôt, Sartre pensa le contraire : «ÆEclatement du R.D.R. Coup dur. Nouvel et définitif apprentissage du réalisme. On ne crée pas un mouvement {. » Attirer les masses, il n’avait pas eu cette ambition; mais se contenter d’un petit mouvement, c'était de l’idéalisme : si quatre ouvriers du R.D.R. participaient à une grève organisée par les communistes, ils n’en modifieraient pas le contenu. « Les circonstances ne favorisaient le rassemblement qu’en apparence. Il répondait bien à un besoin abstrait, défini par la situation objective : mais non à un besoin réel chez les gens. Aussi n’y sont-ils pas venus1. >