‹ La force des chosesChapitre 28 sur 65 · Ils ont interrogé des mères: mais moi aussi · texte numérisé non relu

Ils ont interrogé des mères: mais moi aussi

la clandestinité; si je peux les aider, je le fais sans hésiter. Mais il ne m'était pas agréable qu’on parût me prendre pour une entremetteuse professionnelle.

Le Deuxième Sexe eut des défenseurs : Francis Jeanson, Nadeau, Mounier. Il suscita des débats publics et des conférences, il me valut un considérable courrier. Mal lu, mal compris, il agitait les esprits. Tout compte fait c’est peut-être de tous mes livres celui qui m’a apporté les plus solides satisfactions. Si on me demande comment je le juge aujourd’hui, je n’hésite pas à répondre : je suis pour.

Oh! j’admets qu’on en critique le style, la composition. Je retaillerais facilement dedans un ouvrage plus élégant : découvrant mes idées en même temps que je les exposais, je n’ai pas pu faire mieux. Sur le fond, je prendrais dans le premier volume une position plus matérialiste. Je fonderais la notion d'autre et le manichéisme qu’elle entraîne non sur une lutte à priori et idéaliste des consciences, mais sur la rareté et le besoin : je l’ai fait dans la Longue Marche, quand j'ai parlé de l’antique asservissement des Chinoises. Cette modification ne changerait rien aux développements qui suivent. En gros, je demeure d’accord avec ce que j’ai dit. Je n’ai jamais nourri l'illusion de transformer la condition féminine; elle dépend de l'avenir du travail dans le monde, elle ne changera sérieusement qu’au prix d’un bouleversement de la production. C’est pourquoi j'ai évité de m’enfermer dans ce qu’on appelle «le féminisme ». Je n’ai pas non plus apporté de remède à chaque trouble particulier. Du moins ai-je aidé mes contemporaines à prendre conscience d’elles-mêmes et de leur situation.

Beaucoup d’entre elles, certes, ont désapprouvé mon livre : je les dérangeais, je les contestais, je les exaspérais ou je les effrayais. Mais à d’autres j’ai rendu service, je le sais par de nombreux témoignages et d’abord par une correspondance qui dure depuis douze ans. Elles ont trouvé dans mes exposés un secours contre les images d’elles-mêmes qui les révoltaient, contre des mythes qui les écrasaient; elles ont réalisé que leurs difficultés ne reflétaient pas une disgrâce singulière, mais une condition générale; cette découverte leur a évité de se mépriser, certaines y ont puisé la force de lutter. La lucidité ne fait pas le bonheur, mais elle le favorise et elle donne du courage. Des psychiatres m’ont dit qu’ils faisaient lire le Deuxième Sexe à leurs patientes, et non seulement à des intellectuelles, mais

à des petites bourgeoises, des employées, des ouvrières. « Votre livre m’a été d’un grand secours. Votre livre m'a sauvée », m'ont écrit des femmes de tous les âges et de diverses conditions.

Si mon livre a aidé les femmes, c’est qu’il les exprimait, et réciproquement elles lui ont conféré sa vérité. Grâce à elles, il ne scandalise plus. Les mythes masculins se sont écaillés pendant ces dix dernières années. Et bien des femmes-écrivains m'ont dépassée en hardiesse. Trop d’entre elles, à mon goût, ont pour unique thème la sexualité; du moins se posent-elles, pour en parler, comme regard, sujet, conscience, liberté.

On m'aurait surprise et même irritée, à trente ans, si on m'avait dit que je m’occuperais des problèmes féminins et que mon public le plus sérieux, ce serait des femmes. Je ne le regrette pas. Divisées, déchirées, désavantagées, pour elles plus que pour les hommes il existe des enjeux, des victoires, des défaites. Elles m'intéressent; et j'aime mieux, à travers elles, avoir sur le monde une prise limitée, mais solide, que de flotter dans l’universel.

k LE]

Il faisait encore très beau, très chaud, quand je retournai à Cagnes, avec Sartre, au milieu d’octobre. Je retrouvai ma chambre, nos petits déjeuners sur mon balcon, ma table en bois luisant, au-dessous d’une petite fenêtre aux rideaux rouges. La thèse de Lévi-Strauss venait de paraître et j’en fis un compte rendu pour les Temps Modernes. Et puis j’abordai le roman auquel depuis longtemps déjà je réfléchissais; je voulais y mettre tout de moi: mes rapports avec la vie, la mort, le temps, la littérature, l’amour, l’amitié, les voyages; je voulais aussi peindre d’autres gens et surtout raconter cette fiévreuse et décevante histoire : l’après-guerre. Je jetai des mots — le début du premier monologue d'Anne — mais le vide des feuilles me donnait le vertige. Des choses à dire, je n’en manquais pas : mais comment m’y prendre? Ce n’était pas un travail de marmotte, oh non! J'étais exaltée, mais effrayée. Combien de temps durerait cette aventure? trois ans? quatre ans? en tout cas, très longtemps. Et où aboutirais-je?

Pour me reposer et pour me stimuler, je lisais le Journal

du voleur de Genet, un de ses plus beaux lives. Je me promenais avec Sartre. Pagniez qui séjournait à Juan-les-Pins chez Mme Lemaire vint nous voir avec ses enfants. La mort de sa femme nous avait rapprochés. Les médecins ne s’étaient pas trompés. Elle avait langui deux ans. Alitée, de plus en plus faible et émaciée, ça fendait l’âme de l’entendre faire des projets. Elle se croyait sur le chemin de la guérison quand, pendant l'hiver, elle était morte.

Nous allâmes en taxi à Sospel et à Peira-Cava, et nous primes le thé sur la terrasse. Nous eûmes la surprise, quelques jours plus tard, en ouvrant France-Dimanche, d’y trouver un compte rendu de cet après-midi. Le dessinateur Soro qui potinait dans les colonnes du journal villégiaturait au Cagnard : il lui avait paru saugrenu que nous recevions la visite d’un père de famille. Il parlait d’un ton sarcastique de mes conversations avec Sartre sans décider s’il leur reprochait leur hermétisme ou leur simplicité. Dans le détail tous ces commérages, je m’en foutais; mais il me déplaisait de me sentir traquée jusque dans mes retraites.

Le troisième tome des Chemins de la liberté, la Mort dans l’âme, parut peu après notre retour à Paris. Je le préfère aux deux autres; dans la transparence de chaque vision singulière le monde garde son opacité; tout est dehors, tout est dedans; on saisit le réel sous son double visage, la lourdeur des choses et ce qu’il faut tout de même appeler liberté. Le roman eut pourtant moins de succès que les précédents. « C’est une suite sans être une fin, alors le public hésite à l’acheter», dit Gaston Gallimard qui aurait voulu le faire paraître en même temps que le dernier volume. Sans doute aussi les critiques influencèrent-ils les lecteurs. Sartre choqua la droite en montrant des officiers qui décampaient, abandonnant leurs hommes. Il indigna les communistes parce que, civils et soldats, le peuple français apparaissait comme passif et apolitique.

La Mort dans l’ême s’achevait sur des points d’interrogation : Mathieu ! était-il mort ou non? Qui était ce Schneider qui intriguait Brunet? Que devenaient les autres personnages ? La dernière chance devait répondre à ces questions. Le premier épisode parut, fin 49, dans les Temps Modernes, sous le titre

1. Dans la prière d’insérer, Sartre indiquait qu’il survivait, mais cela ne ressortait pas du récit.

Drôle d'amitié. Un prisonnier nouvellement arrivé au Stalag, Chalais, un communiste, reconnaissait en Schneider le journaliste Vicarios qui avait quitté le parti au moment du pacte germano-soviétique : il avait fait l’objet d’une mise en garde du P.C. qui le tenait pour un indicateur. Chalais affirmait que jamais l’U.R.SSS. n’entrerait en guerre et que l'Humanité donnait comme consigne la collaboration. Inquiet, indigné, déchiré, quand Brunet apprenait de Vicarios qu’il allait s’évader afin d'affronter ses calomniateurs, il décidait de partir avec lui. Cette fuite en commun scellait l'amitié que Brunet gardait contre tous à Vicarios. Celui-ci était tué, Brunet repris. La suite resta à l’état de brouillon. Brunet décidait de faire une nouvelle tentative. On lui avait parlé d’un prisonnier qui dirigeait un réseau d’évasions, il le cherchait; c'était Mathieu qui, au moment où il le retrouvait, participait à l’exécution d’un « mouton ». Rescapé, Mathieu, fatigué d’être depuis sa naissance libre « pour rien », s'était enfin et allégrement décidé à l’action. Grâce à son aide Brunet s’échappait et gagnait Paris; il constatait, stupéfait que, — par un retournement analogue à celui qui à la fin des Mains sales pousse Hugo au suicide — V'U.R.SS. étant entrée en guerre, le P.C. condamnait la collaboration. Ayant réussi à réhabiliter Schneider, il reprenait, dans la résistance, ses tâches de militant; mais le doute, le scandale, la solitude lui avaient découvert sa subjectivité : il avait reconquis au sein de l’engagement sa liberté. Mathieu faisait le chemin inverse. Daniel, qui collaborait, lui avait joué le tour de le faire rappeler à Paris comme rédacteur d’un journal contrôlé par les Allemands. Mathieu se dérobait et entrait dans la clandestinité. Au Stalag, son entreprise avait encore été celle d’un aventurier individualiste; maintenant, se soumettant à une discipline collective, il avait abouti au véritable engagement; partis, l’un de l’aliénation à la Cause, l’autre de la liberté abstraite, Brunet et Mathieu incarnaient tous deux l’authentique homme d’action, tel que Sartre le concevait. Mathieu et Odette s’aimaient, elle quittait Jacques, ils connaissaient la plénitude d’une passion consentie. Arrêté, Mathieu mourait sous les tortures, héroïque non par essence mais parce qu’il s'était fait héros. Philippe aussi résistait, pour se prouver qu’il n’était pas un lâche et par ressentiment contre Daniel. Il était abattu, au cours d’une descente dans un café du Quartier Latin. Fou de douleur et de colère, Daniel dissimulait dans sa ser-

viette une des grenades que Philippe cachaït dans l’appartement; il se rendait à une réunion d'importantes personnalités allemandes et se faisait sauter avec elles. Sarah, réfugiée à Marseille, le jour où les Allemands l’arrêtaient se jetait avec son gosse par une fenêtre. Boris était parachuté dans le maquis. Tout le monde mort, ou presque, il n’y avait plus personne pour se poser les problèmes de l’après-guerre.

Mais c'était ceux qui à présent intéressaient Sartre; la résistance, il n’avait rien à en dire parce qu’il envisageait le roman comme une mise en question et que, sous l’occupation, on avait su sans équivoque comment se conduire. Pour ses héros, à la fin de Drôle d'amitié les jeux étaient faits : le moment critique de leur histoire, c’est celui où Daniel embrasse avec emportement le mal, où Mathieu en vient à ne plus supporter le vide de sa liberté, où Brunet brise des os dans sa tête; il ne restait à Sartre qu’à cueillir des fruits délicatement müris; il préfère défricher, labourer, planter. Sans qu’il eût abandonné l’idée du quatrième livre, il se trouva toujours un travail qui le sollicitait davantage. Sauter dix ans et précipiter ses personnages dans les angoisses de l’époque actuelle, cela n’aurait pas eu de sens : le dernier volume eût démenti toutes les attentes de l’avant-dernier. Il y était préfiguré d’une manière trop impérieuse pour que Sartre pût en modifier le projet et pour qu’il eût le goût de s’y conformer.

Je fus contente que Week-end à Zuydcoote de Merle, publié dans les Temps Modernes, obtint le prix Goncourt. Je vis quelques films; sur le Voleur de bicyclette, je partageai l’avis de Cocteau : c'était Rome et un chef-d'œuvre. Avec Fastes d’enfer Paris découvrit Guelderohde. On jouait chez Agnès Capri les Limites de la forêt de Queneau où le principal rôle était tenu par un chien; il y avait d’autres numéros. Je remarquai, délicieuse, Barbara Laage qui devait un peu plus tard tourner la Putain respectueuse. L'assistance était en grande partie composée de membres du quatrième sexe : des quinquagénaires endiamantées et flanquées de jeunes filles que, visiblement, elles entretenaient.

Camus revenait d'Amérique du Sud, il s’était surmené, il avait l’air très fatigué la nuit de la générale des Justes; mais la chaleur de son accueil ressuscita les meilleurs jours de notre

amitié. Parfaitement jouée, la pièce nous parut académique. Il accueillit avec une simplicité souriante et sceptique les serrements de main et les compliments. Rosemonde Gérard, bossue, fripée, fanfreluchée s’est précipitée vers lui : « J’aime mieux ça que les Mains sales », dit-elle, n’ayant pas aperçu Sartre à qui Camus adressa un sourire complice en disant : « D’une pierre deux coups! » car il n’aimait pas qu’on le prît pour une émule de Sartre.

Nous visitâmes l'atelier de Léger; il donna un tableau à Sartre, et à moi une aquarelle, très jolie. Ses toiles, depuis l'Amérique, avaient beaucoup plus de chaleur et de couleur qu’autrefois. Le Musée d’Art Moderne en présenta une vaste collection; un peu plus tard, j'y vis les sculptures d'Henri Moore.

Depuis qu’il n’avait plus de théâtre à lui, Dullin faisait à travers la France et l’Europe des tournées qui l’exténuaient. Camille ne lui allégeait pas la vie, car elle était en difficultés avec la sienne et buvait exagérément. Perclus, fourbu, il fut saisi de douleurs si violentes qu’on le transporta à l’hôpital Saint-Antoine; on lui ouvrit le ventre, on le referma aussitôt, c’était un cancer. Pendant qu’il agonisait, deux journalistes de Samedi-Soir se firent passer pour ses élèves et forcèrent sa porte : « Foutez le camp! » hurla Dullin; mais déjà ils avaient pris une photo. Ce procédé indigna; Samedi-Soir se défendit en pleurnichant. Après s’être débattu deux ou trois jours, Dullin mourut. Je ne l’avais pas revu depuis longtemps; âgé, souffrant, sa fin n’était pas tragique comme celle de Bourla, mais j'avais de lui des souvenirs émus. Tout un pan de mon passé s’effondrait et j’eus l’impression que ma propre mort commençait.

Pendant notre traditionnelle retraite à La Pouèze, Sartre travailla à une préface pour les œuvres de Genet que lui avait demandée Gallimard. Je révisai la traduction du roman d’Algren et m’occupai du mien. Même à Paris peu d'incidents me distrayaient de mon travail. Une émission radiophonique lui ayant appris que dans le Deuxième Sexe je l'avais traitée d’hétaïre, Cléo de Mérode m'’intenta un procès; on en parla dans les journaux; je remis l’affaire aux mains de Suzanne Blum et ne m’en souciai pas.

En février, ses amis et ses élèves organisèrent à l’Atelier un « hommage à Dullin». Nous allâmes chercher Camille chez

elle; la ravissante Ariane Borg nous ouvrit la porte, consternée. Camille, pour se donner du cœur, avait bu du vin rouge; décomposée, décoiffée, en larmes, nous l’avons presque portée du taxi à la loge où elle se cacha, sanglotant pendant toute la cérémonie. Salacrou, Jules Romains, firent de brefs discours : un acteur lut celui de Sartre. Olga joua, en costume, une scène des Mouches, très bien. On entendit la voix de Dullin enregistrée dans le monologue de l’Avare.

En mars j’assistai au Théâtre de Poche à quelques répétitions et à la générale de deux petites pièces de Chauffard : Le dernier des Sioux et Un collier d’une reine. Claude Martin mettait en scène. Cette jeune équipe travaillait dans l’entente et la bonne humeur : je regrettai qu’avec les pièces de Sartre ça ne se passât jamais comme ça! Denner ! tenait le rôle du roi, Loleh Bellon était une reine charmante et Olga, qui revenait enfin sur scène, fit des étincelles; les critiques la complimentèrent. Sartre comptait, quand elle irait tout à fait bien, faire reprendre les Mouches.

Il y avait, à côté de chez moi, un petit marchand de journaux avec qui je causais, souvent. « Moi, m'’avait-il dit un jour, je suis Martin Eden.» Il lisait, il suivait des cours de Bachelard. Il avait décidé de venir en aide à tous les autodidactes du quartier : « Parce que moi, j’ai trop souffert pour arriver. » Il s'était débrouillé pour organiser dans une salle de la rue Mouffetard une espèce de club et il demandait à des intellectuels d’y donner des conférences. Sartre en fit une sur le théâtre, Clouzot sur le cinéma. J’y parlai de la condition de la femme : c'était la première fois que j’entrais en contact avec un public populaire et je me rendis compte que, contrairement à ce que disait Mme Barron, il se sentait tout à fait concerné par les problèmes que je traitais.

** Les tentatives neutralistes avaient tourné court. Sous prétexte de se solidariser avec un objecteur de conscience, Moreau, Gary Davis déchirait ses papiers et menait à son propre profit

une campagne publicitaire qui dégoûta ses partisans. Le R.D.R.

Page 1