Que sa création de Landru vient de rendre célèbre
avait achevé de s’effondrer. Entre les deux blocs, il n’y avait définitivement pas de troisième voie. Et le choix restait impossible. Contre la république populaire chinoise proclamée le 1” novembre, le State Department continuait à soutenir Tchang Kaï-chek, réfugié à Formose. Il avait accordé un appui financier à Franco : c'était pour l’Espagne la Fin de l'espoir, selon le titre d’un essai que publièrent les Temps Modernes. En Grèce, de connivence avec l’Angleterre, il avait fait triompher la réaction : les communistes et tous les opposants agonisaient dans le camp de Makronissos. Mais on ne pouvait pas opter sans réserve pour l’U.R.S.S. alors que tant de drames publics et ténébreux se succédaient dans les pays staliniens. On avait encore les oreilles assourdies par les aveux du cardinal Mindzenty quand Rajk se mit aussi à tout confesser — trahison, conspiration — avant d’être pendu le 15 octobre à Budapest. Kostov n’avoua rien et fut pendu à Sofia en décembre. A travers ces deux « criminels », qui en fait payaient pour Tito, Staline dénonçait le « cosmopolitisme » et les « cosmopolites ».
Sartre avait adhéré à un comité pour la révision du procès de Tananarive, mais il avait pratiquement renoncé à toute activité politique. Il s’occupait avec Merleau-Ponty de la revue, d’ailleurs en perte de vitesse : quatre ans plus tôt, nous étions amis de tout le monde, et maintenant tenus par tous pour des ennemis. Il entreprit deux ouvrages sans aucun rapport avec les circonstances : La reine Albemarle et le dernier touriste devait être en quelque sorte la Nausée de son âge mûr; il y décrivait capricieusement l'Italie, à la fois dans ses structures actuelles, son histoire, ses paysages et il rêvait sur la condition de touriste '. D’autre part sa préface aux œuvres de Genet devint un gros livre où il essayait, beaucoup plus profondément que dans son Baudelaire, de cerner un homme. Il s’était rapproché à la fois de la psychanalyse et du marxisme et il lui apparaissait à présent que les situations limitaient étroitement les possibilités de l’individu; sa liberté consistait en ce qu’il ne les subissait pas passivement mais, par le mouvement même de son existence, les intériorisait et les dépassait vers des significations. En certains cas, la marge de choix qui lui était laissée tendait vers zéro. En d’autres, le choix s’étalait sur des années; Sartre racontait celui de Genet; il examinait les
1. Il écrivit des centaines de pages, mais il n’eut pas le goût ni le temps de les revoir et il n’en publia que de menus fragments.
valeurs que ses options mettaient en jeu — la sainteté, le démoniaque, le bien, le mal — dans leur liaison avec le contexte social.
Sa morale proprement dite, Sartre l’abandonna cette année-là parce qu’il se convainquit que « l'attitude morale apparaît quand les conditions techniques et sociales rendent impossibles les conduites positives. La morale, c'est un ensemble de trucs idéalistes pour vous aider à vivre ce que la pénurie des ressources et la carence des techniques vous impose ! ». Il fit surtout de l’histoire et de l’économie. Le jeune philosophe marxiste Tran Duc Thao lui proposa d’avoir avec lui des entretiens qu’on réunirait en volume : il accepta.
Au mois de novembre, Roger Stéphane vint trouver Sartre; il avait en main le « code soviétique du travail correctif > qui venait d’être republié en Angleterre? et qui avait fait, au début d’août, l’objet d’une discussion à l’O.N.U.; il demeurait ignoré en France. Il confirmait les révélations faites au cours du procès Kravichenko sur l’existence des camps de travail. Sartre voulait-il le publier dans les Temps Modernes? Oui. Sartre, je l’ai dit, croyait au socialisme. Il pensait ce qu’il a exprimé quelques années plus tard dans le Fantôme de Staline : pris dans son ensemble, le mouvement socialiste « est le juge absolu de tous les autres parce que les exploités rencontrent l'exploitation et la lutte des classes comme leur réalité et comme la vérité des sociétés bourgeoises. il est le mouvement de l’homme en train de se faire; les autres partis croient que l’homme est déjà fait. Pour apprécier une entreprise politique, le socialisme est la référence absolue ». Or l’'U.R.SS., malgré tout, était et demeuraïit la patrie du socialisme : la prise de pouvoir révolutionnaire était accomplie. Même si la bureaucratie s’y était stratifiée, si la police y accaparait d'énormes pouvoirs, si des crimes y avaient été commis, jamais l’U.R.S.S. n'avait remis en question l'appropriation des moyens de production; son régime différait radicalement de ceux qui visent à établir ou à maintenir la domination d’une classe. Sans nier