‹ La force des chosesChapitre 30 sur 65 · Gabriel Marcel fit une pièce sur son cas · texte numérisé non relu

Gabriel Marcel fit une pièce sur son cas

l’'emportait trop vite. Sartre objecta seulement qu’il n’accepterait jamais de luiter contre le prolétariat. « Le prolétariat, il ne faut pas que ça devienne une mystique », dit vivement Camus; et il reprocha aux ouvriers français leur indifférence à l'égard des camps soviétiques. « Ils sont déjà assez emmerdés sans s'occuper de ce qui se passe en Sibérie», dit Sartre. « Soit, dit Camus, mais tout de même : je ne leur donnerais pas la Légion d'honneur! >» Etranges mots : Camus comme Sartre avait refusé la Légion d’honneur qu’en 45 des amis au pouvoir avaient voulu leur donner. Nous nous sentions très loin de lui. Pourtant il admonestait Sartre avec une vraie chaleur : « Partez. Si vous restez, ils ne vous prendront pas seulement la vie mais aussi l'honneur. Vous mourrez en déportation; ils diront que vous vivez, ils vous feront prêcher la démission, la soumission, la trahison et on les croira. >» Je fus secouée et les jours suivants je repris à mon compte les arguments de Camus. Peut-être ne toucherait-on pas à Sartre : à condition qu’il se taise; il se passerait des choses — on n'avait plus le droit d’en douter — qu’il n’accepterait pas en silence, et on savait quel sort Staline réservait aux intellectuels indociles. À un déjeuner chez Lipp je demandai à Merleau-Ponty ce qu’il comptait faire : il ne pensait pas à s’en aller. Suzou se tourna vers Sartre : « Vous décevriez beaucoup de gens si vous partiez », dit-elle avec un mélange d’innocence et de provocation. « Ce qu’on attend de vous, c’est un suicide. » Un autre jour, Stéphane supplia Sartre : « En tout cas, Sartre, promettez-moi que vous n’avouerez jamais! >» Ces perspectives héroïques ne me plaisaient pas du tout; je revenais à la charge. L’alliance avec les fascistes contre les ouvriers français, pas question; dire oui à tout, pas question non plus; et l’opposition ouverte équivaudrait à un suicide. Sartre m’écoutait d’un air buté; jusque dans la moelle de ses os il refusait l’idée d’un exil. Algren, convaincu maintenant qu’un coup de tête de Mac Arthur pouvait déclencher la guerre, nous invitait à Miller. Mais jamais nous n'avions plus violemment détesté l'Amérique. En août, Sartre avait été gêné — moins que Merleau-Ponty, mais un peu tout de même — par le fait que les Coréens du Nord avaient les premiers franchi la frontière et que la presse communiste le niaït. Nous savions maintenant qu’ils étaient tombés dans un piège; Mac Arthur avait voulu ce conflit, espérant en profiter pour rendre la Chine au lobby

chinois, et d’autre part les féodaux du Sud avaient des visées sur l’industrie du Nord. Chasse à l’homme, pilonnages, ratissages, les G.I. menaient une guerre aussi atrocement raciste que nos troupes en Indochine. Si nous partions, seul nous conviendrait un pays neutre. « Finir au Brésil, comme Stéphane Zweig, vous vous rendez compte! » disait Sartre. Il était convaincu que, s’exilât-on pour les meilleures raisons, on perdait sa place sur terre et qu’on ne la retrouvait jamais tout à fait. Et nous envisagions de fuir un régime où, en dépit de tout, s’incarnait le socialisme! Nous nous trouvions embarqués dans la même galère que les gens de droite : eux, ils ne se contentaient pas de palabres; ils usaient de leur fortune et de leurs relations pour s’assurer des bateaux, des avions. Nous avons déjeuné chez les Clouzot; Véra était vêtue avec une nonchalance étudiée : en pantalon, toute en noire, une gourmette d’or à la cheville, ses superbes cheveux moussant et cascadant sur ses épaules; il y avait André Gillois et sa femme : pendant tout le repas la conversation a roulé sur les possibilités pratiques d’un départ. Sartre n’acceptait pas d’être soudain jeté dans ce camp : « Entre l’ignominie américaine et le fanatisme du P.C. on ne sait pas quelle place nous reste dans le monde », écrivais-je à ma sœur. Sartre réalisa avec évidence et révolte que les communistes, en le traitant en ennemi, l’acculaient à se comporter comme s’il en était un. Il ne crut jamais beaucoup à une occupation russe !; mais en l’imaginant, il ressentit avec acuité le paradoxe de notre situation; le scandale qu’il en éprouva joua un grand rôle dans la suite de son évolution.

1. « Ces prévisions ne m’effrayaient guère parce que je ne croyais pas à l'invasion : c'était à mes yeux des jeux de l'esprit qui poussaient les choses à l’extrême, révélant à chacun la nécessité de choisir et les conséquences de son choix... À travers ces fantasmes moroses, je me sentis au pied du mur.» Merleau-Ponty vivant.

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